Lire : Gaulène, « Le nucléaire en Asie. Fukushima, et après ? »

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L’ouvrage de Mathieu Gaulène, très clair et très documenté, fournit très certainement le panorama le plus complet existant à ce jour sur le nucléaire en Asie.

Il s’ouvre sur un constat problématique : la surprenante conversion du Japon à l’atome, dès 1955, seulement dix ans après ­Hiroshima et Nagasaki. S’ensuit une analyse précise du programme nucléaire civil japonais, qui rencontrera au départ peu de résistances (l’opposition se focalisant essentiellement sur la question du nucléaire militaire), et qui, jusque dans les années 2010, s’accompagnera d’une véritable propagande savamment organisée.

L’ouvrage insiste sur la « machine à faire accepter » le nucléaire au Japon, qui se déploie de façon méthodique, et tend à faire taire toute critique gênante. Cette machine à faire accepter, relayée par les médias officiels et la classe politique (droite et gauche confondues), déroule, à partir des années 1980, durant lesquelles des inquiétudes citoyennes émergent, une stratégie implacable de dissimulation des risques et des incidents liés au nucléaire civil.

Sur ces bases, la catastrophe de Fukushima (mars 2011) est envisagée d’un point de vue critique et distancié : l’auteur montre à quel point la crise a été gérée de façon improvisée, et à quel point les normes de sécurité étaient insuffisantes, dans une zone où le risque sismique était pourtant important. À l’encontre de la version officielle pronucléaire, qui affirme que Fukushima est un accident « naturel », qui ne devrait pas remettre en cause l’industrie nucléaire en tant que telle, mais qui relèverait d’un fâcheux « concours de circonstances », il faut rappeler avec force un fait élémentaire : des désastres comme Fukushima sont liés à des dysfonctionnements graves dans la gestion humaine de l’industrie nucléaire, laquelle se voit dès lors structurellement remise en cause. Tepco, la multinationale qui gérait Fukushima, connaissait tous les risques, mais n’a rien fait en amont pour les éviter.

On constate alors que, même après Fukushima, la propagande pronucléaire se poursuit, cette fois-ci de façon explicitement obscène : les communicants du « village nucléaire » soutiennent la thèse selon laquelle l’accident nucléaire de Fukushima aurait fait « zéro mort », affirmation que Mathieu Gaulène réfute sans difficulté, chiffres et faits à l’appui. Tout témoignage gênant des individus subissant aujourd’hui encore les effets de la catastrophe (risques sanitaires, décontamination impossible), est publiquement discrédité : une véritable « machine à intimider » s’impose. Les discours officiels minimisent la gravité des risques liés à la contamination alimentaire, qui inquiète pourtant les populations, et qui produit objectivement des effets désastreux sur la santé des individus. Par ailleurs, l’auteur insiste sur le caractère dérisoire des indemnités reçues par les victimes de la catastrophe, lesquelles ont tout perdu (maison, travail, proches), et se voient déconsidérées, voire abandonnées, par les pouvoirs publics.

L’option d’une sortie du nucléaire au Japon après Fukushima ayant été vite abandonnée, on constate alors le retour du lobby nucléaire au pouvoir, dès décembre 2012 : victoire de la « machine à intimider », perpétuation de la machine à faire accepter. Les mesures prises ne tiennent pas compte de l’avertissement que constitue Fukushima.

L’auteur propose ensuite un état des lieux plus global : description inquiétante du développement du nucléaire civil dans d’autres pays d’Asie (Chine, Japon, Inde, ­Vietnam, Thaïlande, Bangladesh, Myanmar) ; description de la prolifération alarmante de l’arme nucléaire, possédée par des pays en conflit (Chine, Inde, Pakistan, Corée du Nord). La catastrophe de Fukushima permet d’envisager ces phénomènes selon une perspective nouvelle, et engage une réflexion critique à la mesure des menaces devenues visibles.

Après ce diagnostic critique, l’ouvrage propose finalement un état des lieux des mouvements de résistance au nucléaire : on constate aujourd’hui en Asie, malgré une propagande puissante, et une tendance à la désinformation, l’essor des mouvements antinucléaires et des énergies renouvelables. Un espoir reste permis, même s’il ne s’agit en rien de sombrer dans un optimisme acritique : les essais nucléaires de Pyongyang, la reprise du nucléaire civil au Japon, indiquent que, globalement, les décideurs asiatiques n’ont pas pris la mesure des menaces encourues par les populations à l‘ère du nucléaire.

Plus globalement, cet essai brillant propose un point de vue radicalement (et légitimement) désenchanté sur l’industrie du nucléaire en tant que telle : Fukushima nous aura appris que cette énergie n’a rien de « sûre », et qu’il faut réfléchir, de façon urgente, à la mise en place d’énergies alternatives.

Benoît (AL Montpellier)

  • Mathieu Gaulène, Le Nucléaire en Asie – Fukushima, et après ?, éditions Philippe Picquier, 2016, 200 pages, 13 euros.
 
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