Lire : Jappe, « Crédit à mort »

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Ce passionnant recueil d’essais d’Anselm Jappe, tenant du courant de la critique de la valeur, est un apport significatif à l’analyse critique du capitalisme contemporain. Résolument anticapitaliste, l’auteur rappelle qu’en exigeant la soumission de tous les aspects de la vie aux rapports de marché, le système conduit inexorablement à la destruction des communautés humaines et de l’environnement.

Deux arguments principaux structurent l’ouvrage : le rejet des logiques réformistes. En premier lieu, changer le mode de distribution et les gestionnaires actuels du système, « réguler » ses « excès », ou lui substituer une variante du keynésianisme, ne suffiront pas. Nous sommes confrontés à une crise de civilisation, à l’absurdité de tout un mode de vie et de pensée, vieux de 250 ans. Croire qu’on puisse le contrecarrer par quelques initiatives sociales et écologiques locales sans passer par des antagonismes et des affrontements forts, c’est vouloir vider la mer avec une cuillère. L’autre argument qui me semble important c’est la critique des idéologies « progressistes » de l’histoire. Abandonné à son propre dynamisme, le capitalisme ne débouche pas sur le socialisme, mais sur des ruines.

Mon principal désaccord avec A. Jappe porte sur la thèse, issue de la théorie critique de la valeur, d’un effondrement graduel de la civilisation capitaliste : « sa fin arrive d’elle-même ». Hélas, non ! Walter Benjamin disait : « le capitalisme ne va jamais mourir de mort naturelle ». Il faudra donc le renverser. Or, c’est ici que le bât blesse à nouveau : selon notre auteur, il ne sert à rien de chercher un « sujet révolutionnaire » : puisqu’ouvriers, paysans, marginaux, sans-papiers, peuples du Sud, ne peuvent pas être mobilisés contre le capitalisme, étant eux-mêmes empêtrés dans le système. Il y a un travail d’ordre moral à effectuer : « Il faudrait combattre… nos habitudes, goûts, paresses, inclinations, narcissismes, vanités, égoïsmes ». L’auteur oublie peut être l’un des acquis les plus intéressants du marxisme – et de la pensée libertaire : c’est dans la praxis, dans l’action auto-émancipatrice collective que les individus transforment en même temps les conditions sociales et leur propre conscience.
Les essais qui composent le livre ont été écrits à des dates différentes. C’est dans l’un des derniers que Jappe corrige le tir : il faut rapprocher les luttes contre l’exploitation et la lutte pour dépasser un modèle social basé sur la consommation individuelle. Dans les mouvements paysans du Sud, et dans les résistances des couches populaires en Europe notamment, on trouve de précieux réflexes de défense des modes de vie communautaires, avec leurs solidarités, leurs « chaînes du don », leur « économie morale » – expression de l’historien anglais E.P. Thompson – leur « décence ordinaire » (terme forgé par George Orwell et repris par J-C Michéa). Voici une digne conclusion pour un livre qui ne se veut pas discours académique, mais acte de réflexion de révolte contre le cauchemar invivable d’une société entièrement capitaliste.

Michael Löwy, sociologue et philosophe, contribue souvent au Monde diplomatique et Mediapart. Il est l’auteur entre autres de Che Guevara, une braise qui brûle encore ou Écologie critique de la pub.

 
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