Roman

Lire : Pereira prétend

Version imprimable de cet article Version imprimable


1938. Sur fond de salazarisme portugais, de fascisme italien et de guerre civile espagnole, on assiste au glissement d’un journaliste suintant le conservatisme d’une vie passive et encroûtée à une résistance active au totalitarisme.

Tabucchi nous dépeint la puissance simple d’un acte de résistance à la censure malgré l’apparente insignifiance d’une action individuelle, presque enclenchée au fruit du hasard. Tout doucement, par petites touches, à travers de petits gestes et le laxisme d’un patron, des mots anodins et de nouvelles fréquentations, la politisation subtile de Pereira s’affirme en même temps qu’il s’accomplit. Il passe d’une vie mortifère et tournée vers le passé à l’entrevue de nouveaux horizons, finalement contraint à une fuite en avant hors de son pays et de ses habitudes poisseuses.

Lentement, à coups de Pereira prétend, formule lancinante qui ne se contente pas d’être un titre, mais répétée inlassablement au gré de la description minutieuse des journées insignifiantes du bonhomme qui se raconte, on finit lecteur et complice de cette déposition que l’on referme avec une puissante envie d’insurrection.

Les personnages sont drôles, médiocres, tout anti-héros qu’ils sont dans un Lisbonne caniculaire et aux couleurs puissantes. À la portée de tous, proches ou à des kilomètres des milieux militants, Pereira est doté d’une banalité si forte qu’il serait capable de suggérer l’importance factuelle du plus timoré des conformistes, pour peu qu’il ait l’occasion de s’y pencher.

S’il paraît que peu après sa sortie en Italie en 1995, ce bouquin fut brandi comme un véritable symbole d’opposition dans les milieux libertaires au cours des manifs anti-Berlusconi, on peut encore aisément s’en nourrir dans la France de 2016 marquée par l’état d’urgence et le sacrifice éhonté des droits de l’homme. Alors que le conformisme se fait roi, la révolte hier démodée et aujourd’hui dangereuse, cette ode à la micro-désobéissance est à glisser entre toutes les mains, notamment les plus frileuses.

La suggestion se fera en douceur, d’une façon aussi agréable que la lecture d’un roman ensoleillé et anodin qui s’érige finalement en chef-d’œuvre. Effets garantis.

Julie (AL Moselle)

Antonio Tabucchi, Pereira prétend, Folio, 1994, 224 pages, 7,10 euros.

 
☰ Accès rapide
Retour en haut