syndicalisme

Loi travail : Le mouvement à l’heure de vérité

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Après plus de deux mois, le mouvement ne s’essouffle pas et les manifestations continuent de rassembler malgré la stratégie de la tension policière. Les actions de blocage pèsent sur l’économie. Mais la partie est loin d’être gagnée, alors que Valls comme Hollande affichent leur fermeté. Pour l’emporter, il faut continuer de répéter autour de nous, dans tous les secteurs, que c’est par la grève que nous réussirons à faire plier le gouvernement.

Depuis le coup de tonnerre inespéré du 9 mars, une quinzaine de dates de mobilisation se sont succédé et, même si les appels à la grève étaient plus ou moins francs et plus ou moins appuyés selon les secteurs, le mouvement de contestation de la loi travail s’est installé dans la durée, conforté par des sondages d’opinion majoritairement hostiles au projet du gouvernement : si entre 70 % et 75 % de la population est hostile à la loi travail, autant dire que cette proportion doit frôler les 95 % parmi les salarié-e-s !

Ce rejet massif de la casse du code du travail s’est encore accentué après l’annonce du recours à l’article 49.3. Cet outil constitutionnel est au seul service du gouvernement ; contrairement à ce qui est souvent écrit, il ne retire pas aux parlementaires le droit de décider (que le peuple n’a pas !), mais les oblige à choisir de faire tomber le gouvernement si ils et elles veulent bloquer le projet de loi.

Cette manœuvre autoritaire voulue par un gouvernement confronté, sur le terrain social, à une opposition résolue et, jusque dans ses propres rangs, à la grogne des députés les moins décomposés par l’idéologie libérale a rencontré une intensification de la mobilisation durant la semaine du 17 mai. Le tempo s’est accéléré et les appels à des grèves carrées de 24 heures ont fait place à des appels à la grève reconductible et au blocage de la production.

Mi-mai, tempo accéléré

Dès le 16 mai, les transports routiers ont commencé des opérations de ralentissement ou de blocage. Le 17 mai, la grève commençait à s’installer plus franchement dans certains secteurs et, le 18 mai, les cheminots et cheminotes entraient de nouveau dans la danse malgré d’importantes divergences stratégiques entre la fédération SUD-Rail, résolument déterminée à faire le lien entre les revendications propres à la SNCF et la mobilisation contre la loi travail, et la fédération CGT-Cheminots, campée sur des mots d’ordre sectoriels limités. Cela n’a d’ailleurs pas manqué de susciter de l’incompréhension chez des équipes CGT convaincues que c’est tous et toutes ensemble qu’il faut se mobiliser.

Le 19 mai, des centaines de milliers de personnes sont descendues dans les rues et les blocages de sites stratégiques (dépôts de carburants, raffineries, axes routiers, entrepôts, zones industrielles, etc.), par la grève et les barrages, se sont intensifiés.


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Blocage de l’usine de traitement de déchets d’Ivry-sur-Seine le 31 mai 2016.

Attention à la lutte par procuration

Cette évolution de la mobilisation pourrait conduire à une situation semblable au mouvement de 2010 contre la réforme des retraites, durant lequel les raffineries ­s’étaient peu à peu imposées comme le fer de lance de la mobilisation, au risque d’entretenir une logique de grève par délégation.

Si ces blocages particulièrement efficaces doivent être encouragés et appuyés, il faut cependant absolument éviter de mettre tous ses œufs dans le même panier et de ne faire reposer la contestation que sur un ou deux secteurs en lutte, chaleureusement soutenus par l’ensemble des salarié.es mais isolés dans leur combat.

Ce que nous devons au contraire répéter, c’est que la grève doit être partout chez elle : bloquer ­l’économie, cela ne veut pas simplement dire bloquer l’approvisionnement en énergie, cela veut dire bloquer le plus de secteurs productifs possibles. La grève est partout utile, parce qu’elle permet de libérer du temps pour manifester et passer à l’action, parce qu’elle permet de libérer des forces pour généraliser le mouvement et massifier la mobilisation.

Des initiatives locales autour de « On bloque tout »

Cette stratégie est notamment portée par les signataires de l’appel « On bloque tout ! », dont l’objectif est de rassembler les syndicalistes et les structures syndicales qui pensent que « la seule manière de gagner et de faire plier le gouvernement, c’est de bloquer l’économie », c’est-à-dire de « confirmer l’ancrage de la grève, préparer sa généralisation et sa reconduction partout où c’est possible dans les jours et semaines qui viennent ». Des initiatives locales ont d’ores et déjà vu le jour autour de cet appel, de Nantes à Marseille, afin de lancer une démarche intersyndicale et interprofessionnelle locale.

Installer la grève partout, cela ne se fait bien sûr pas d’un coup de baguette magique et la posture consistant à dénoncer l’immobilisme voire le double-jeu des « directions syndicales » ne tient pas face à la réalité militante : même si on pourrait attendre plus de volontarisme de la part des équipes d’animation des organisations syndicales, les difficultés à mobiliser ne viennent pas de bureaucrates syndicaux qui freineraient des quatre fers par peur de se voir dépasser par leur « base ».

Le vrai problème auquel sont confronté-e-s les militants et militantes qui se coltinent les tournées, les diffusions de tracts dans les entreprises et les prises de parole, c’est que les collègues peinent à passer du mécontentement à l’action, que ce soit dans la fonction publique (qui n’est certes pas la plus directement concernée par la casse du droit du travail) ou dans le privé.

Tonfa au poing

La massification de la mobilisation à laquelle nous travaillons se fait d’autant plus difficilement que le gouvernement utilise sans retenue tout l’appareil répressif d’État pour, d’un côté, décourager les manifestants et manifestantes les moins déterminé.es et, de l’autre, laminer les autres formes de contestation. Dans de nombreuses villes, l’arsenal déployé à chaque manifestation est impressionnant et les violences policières sont partout présentes : les grenades lacrymogènes pleuvent par dizaines sur les parcours, les tirs de Flash-Ball s’enchaînent et les cordons de gardes mobiles ou de CRS tonfa au poing pressent, poussent et gazent sans retenue, y compris dans les cortèges syndicaux. Enfin, les forces de répression exhibent les drones, hélicoptères et canons à eau.

Une telle stratégie de la tension policière a clairement une motivation politique : il s’agit, pour le pouvoir, de dissuader les salarié-e-s de descendre dans la rue, de décourager ceux et celles qui manifestent avec des enfants, de faire peur à toutes celles et ceux qui ne sont pas préparé-e-s à un tel niveau de répression.

Pression policière constante

L’exemple du 1er mai à Paris est particulièrement révélateur : alors que cette manifestation est d’ordinaire festive et populaire, la préfecture de police a cette année décidé de bloquer les cortèges avant qu’ils n’arrivent et a tenté par tous les moyens d’empêcher qu’elle se tienne dans de bonnes conditions. Seule la détermination des manifestants a permis qu’elle arrive à destination, malgré les nuages de gaz lacrymo­gène et la pression policière constante.

Dans le même temps, nombreux sont les militants et militantes investi-e-s dans la lutte contre la loi travail à être contrôlé.es, interpellé.es, gardé.es à vue voire écroué.es : à Rennes, une vingtaine ont ainsi passé 48 heures dans les cellules sordides d’un commissariat et sont poursuivi.es pour association de malfaiteurs en vue de dégrader des biens d’utilité publique, simplement pour une opération de transport gratuit.

À Lille, c’est un militant de la CGT Valenciennes qui a été violemment interpellé en pleine manifestation et qui a depuis été placé en détention provisoire jusqu’au 9 juin.

Discussion au Sénat à partir du 14 juin

Face à cela, notre tâche doit être de pousser partout à la prolongation et au durcissement du mouvement dans la perspective de généraliser la grève et de bloquer l’économie, non seulement pour obtenir le retrait de la loi travail mais, plus largement, pour en finir avec les politiques d’austérité et de destruction des droits sociaux. L’enjeu est bien de continuer à massifier le mouvement et à faire entrer de nouveaux secteurs dans la bataille.

Ce qui compte, c’est de construire la grève dans chaque secteur en mobilisant et en se réunissant sur les lieux de travail, au plus près des salarié.es. Au niveau des cadres interprofessionnels locaux, nous devons généraliser la fronde en mettant en œuvre des opérations de blocage de l’économie.

Une victoire contre la loi travail redonnerait confiance à notre camp social et permettrait de donner un coup d’accélérateur aux luttes pour conquérir de nouveaux droits et combattre pied à pied la loi des patrons. Le projet de loi sera discuté au Sénat à partir du 14 juin et sera sans doute de nouveau passé en force à ­l’Assemblée.

D’ici là, la manifestation nationale du 14 juin doit être l’occasion de frapper un grand coup et de montrer que le mouvement n’est pas près de s’arrêter. Comme en 2006, ne nous laissons pas refroidir par le recours au 49.3 et restons mobilisé-e-s jusqu’au retrait de la loi !

Ben (AL Paris-Nord-Est)

 
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