Loi travail : Ne perdons pas les droits gagnés

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Le droit du travail, comme les droits politiques, reflète avec précision le rapport de forces entre les classes. La bourgeoisie tente de reprendre ce qu’elle avait dû concéder aux travailleurs et travailleuses au fil des luttes victorieuses. Seule la riposte des jeunes et des salarié-e-s peut stopper l’offensive patronale et rétablir les acquis perdus au nom du libéralisme et de l’austérité.

Rapports de fondations liées au patronat ou au PS, rapport Combrexelle, préconisations Badinter, mesures déjà actées dans les lois Macron et Rebsamen, ré-écritures du code du travail à venir au-delà de la loi El Khomri... l’offensive du patronat vient de loin, appuyée par un tir de barrage médiatique permanent contre « les rigidités, les corporatismes et les conservatismes » des salarié-e-s ! La Fondation Copernic avait d’ailleurs, parmi d’autres initiatives, lancé une campagne de longue haleine pour « Ce code du travail qu’il faut défendre » (cqfd-lesite.fr).

Inversion de la hiérarchie des normes

La CFDT, avec 300 manifestants à Paris, prétend avoir obtenu des améliorations significatives ! Prétention risible ou grotesque. La force de la mobilisation naissante le 9 mars a été mesurée par le gouvernement qui retire non seulement quelques mesures les plus connues mais aussi la menace du 49-3. Inutile de revenir ici sur l’ensemble des mesures maintenues ou retirées car le fond de la loi reste le même : c’est la fameuse inversion de la hiérarchie des normes. En bref, il faut bien comprendre que le droit du travail français est fondé sur la reconnaissance du lien de subordination du salarié à l’employeur, subordination limitée par des droits minimum inscrits dans le code du travail. Dans chaque branche professionnelle, une convention collective précise les droits des salariés et ne peut qu’en rajouter d’autres. À l’entreprise, les accords ne peuvent qu’en rajouter encore un peu plus. Ce schéma est en fait déjà écorné par des possibilités dérogatoires limitées. Mais il est essentiel car il permet aux secteurs les plus combatifs du salariat de faire profiter d’une partie de leurs acquis les salarié-e-s, y compris là où ils n’ont aucun syndicat, aucun rapport de forces. En plaçant l’accord d’entreprise au cœur du dispositif de l’écriture du droit social, les patrons veulent obtenir l’inverse : des accords au rabais, inférieurs au code et aux conventions collectives, obtenus sans mal dans les entreprises sans syndicats forts. Qui peut penser que vont se côtoyer durablement des statuts sociaux fortement divergents dans une économie de concurrence ? En quelques années, nous subirons un nivellement par le bas qui reviendra à une disparition de fait des conventions collectives.

La première déclaration de l’intersyndicale au grand complet du 23 février était calée sur la ligne CFDT. Une grogne importante était alors remontée dans la CGT et dans Solidaires contre cette déclaration alors que les organisations de jeunesse étaient déjà sur une ligne de retrait pur et simple du texte. Il faudra attendre le 3 mars pour qu’une nouvelle intersyndicale sans la CFDT, l’Unsa, la CFTC et la CGC appelle au retrait et au 9 mars, date qui s’est imposée via les réseaux sociaux et l’impulsion de la pétition « Loi travail : non merci ! » Les réseaux autour de l’Unef et de la gauche du PS ont ainsi largement contribué à faire monter la sauce. Il faut le reconnaître même s’il ne faut pas oublier que leur motivation profonde est certainement le surgissement d’un champion dans la primaire présidentielle de toute la gauche, incluant le PCF et les Verts. Il faut également apprécier positivement que l’intersyndicale se soit, dans la plupart des villes, ralliée aux lieux et heures de manifestations prévues par la jeunesse. Sans oublier les trente ou quarante députés PS dits frondeurs qui persistent à demander le retrait de la loi. Quand on construit un mouvement puissant, il est important de savoir garder les liens avec toutes les forces disponibles, quoi qu’on puisse en penser par ailleurs.

À l’heure où ces lignes sont écrites, nous espérons que la date relais du 24 mars permettra une nouvelle progression de la mobilisation, comme celle du 17 mars a déjà permis d’enregistrer un renforcement des AG, occupations, blocages, manifs des lycéens et étudiants malgré les premiers reculs de Valls. La répression très violente exercée dans de nombreuses villes le 17 mars, les gardes à vue et les déferrements devant le juge comme le rappel à l’état d’urgence par l’administration scolaire pour faire pression sur les lycéens doivent être pris au sérieux. La répression inaugurée place de la République contre les manifestants à l’occasion de la COP21 pour étouffer dans l’œuf la contestation est en train de devenir une méthode de gestion des conflits sociaux. Mais ce qui a fonctionné pour la COP21 pourrait bien se retourner contre le gouvernement et augmenter un peu plus la colère globale contre la politique menée par Hollande. bloquer le pays pour

Obtenir le retrait

Pour ce qui est des syndicats de salariés, la situation est plus contrastée et la date du 31 mars sera assez décisive. Car si nombre d’équipes militantes font le travail de mobilisation pour construire une vraie journée de grève, bien des secteurs sont encore sous le coup de la démoralisation qui s’est abattue après la défaite sur les retraites en 2010.

L’expérience de 2010 est dans toutes les têtes (sauf des plus jeunes). Des millions de manifestants et manifestantes réuni-e-s plusieurs fois à des dates espacées n’ont pas suffi à faire plier le gouvernement. Les secteurs les plus combatifs portaient d’ailleurs les idées de blocage de l’économie mais ils restèrent minoritaires dans des actions pourtant spectaculaires, sans oublier de saluer les salarié-e-s des raffineries Total tenant seuls une grève reconductible qui força la solidarité et l’admiration. Dès le 1er avril, il faut trouver les moyens de continuer. L’appel des Goodyear à monter sur Paris, la Nuit rouge du 31 mars lancée par Fakir sont autant ­d’idées à développer. La reconduction de la grève là où les salarié-e-s en auront l’audace reste notre meilleure chance d’aboutir à bloquer le pays pour obtenir le retrait de ce projet de loi, l’arrêt des attaques contre le droit social et plus généralement stopper la politique d’austérité et de cadeaux aux riches.

Une grève générale a toujours un ressort et une dimension politique. Le ressort existe, c’est le rejet massif de la politique du gouvernement Hollande, contestée publiquement jusque dans son propre parti. La dimension politique, c’est à nous de la dessiner en redonnant par des revendications claires des couleurs aux idées de partage, d’égalité, d’autogestion démocratique.

Jean-Yves (AL 93)

 
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