Marc Taillefer (CGT-ACT) : « On n’a pas un produit fini à vendre comme LIP le faisait »

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Depuis plusieurs mois, de nombreux licenciements sont annoncés dans le Maine-et-Loire, notamment dans la métallurgie. À l’usine ACT d’Angers, la liquidation judiciaire a été prononcée et ce sont 660 salariés se retrouvent sur le carreau. Mais ces derniers résistent, ils ont notamment occupé l’usine pendant plus d’un mois. Nous avons interviewé Marc Taillefer, délégué syndical CGT de cette entreprise.

Au moment de l’interview, l’usine est donc toujours occupée et la tension est palpable parmi les petits groupes de travailleur(se)s qui montent la garde pour la nuit. Le 24 janvier, quatre jours après cet entretien, les travailleurs et travailleuses d’ACT seront violemment expulsés de l’usine par les CRS.

Alternative libertaire : Peux-tu nous faire un rapide historique de la lutte des travailleurs d’ACT ?

Marc Taillefer : La lutte a commencé, il y a pratiquement un an. On a commencé quand on a senti qu’on avait beaucoup moins de commandes. On a commencé à entrevoir un plan de licenciements. Donc on s’est battus contre le plan de licenciement au niveau de la CGT avec les camarades de FO et on a mis en place des actions. Au début, on était entre 120 et 130 à se battre sur 660. On est montés à 150-200. La direction, à l’époque, voulait un plan de 426 licenciements. On n’a pas accepté. Puis, la direction s’est barrée peu à peu en disant de toute façon « si vous ne voulez pas, ça sera tout le monde ». Et ils ont mis la pression. On avait pressenti dès le début que, de toute façon, ça serait tout le monde. Et comme on n’a pas cédé, on était taxés d’extrémistes par les pouvoirs publics sur la région angevine : le maire d’Angers Antonini, Bachelot, etc.

Donc, on n’a pas cédé. On a fait des actions. Des actions commandos parfois, des actions dures, des actions moins dures. Au début, on voulait se faire connaître. On a donc bloqué les rocades. Cela emmerdait les gens et ne nous faisait pas plaisir non plus. Mais enfin, on voulait se faire connaître. On a bloqué aussi des trains. Après, on a ciblé nos actions en bloquant le centre informatique de Bull. Car c’est Bull qui nous a vendu il y a deux ans et c’est à cause d’eux qu’on est dans cette merde. Ils ont eu la trouille parce que leur centre d’informatique bosse pour Elf, Total, Carrefour, Conforama, etc. À partir de ce moment-là, ils ont commencé à mettre des vigiles et des chiens dans leurs entreprises : Intégris à Trélazé et à Bull près du grillage qui nous sépare.. On a occupé Bull pendant huit jours et il y a eu une promesse de 6 millions d’euros pour le plan social. Bon, cela dit, nous, on se bat beaucoup plus sur la réintégration et sur l’emploi que sur les 6 millions d’euros. Mais dans la tête de beaucoup de gens, 6 millions d’euros pour le plan social, c’est pas si mal.

Quelles sont vos revendications actuelles ?

Marc Taillefer : Nos revendications actuelles sont : reprises de 300 salariés, mesures d’âge à 52 ans (on les a à 54 ans pour l’instant, on les veut à 52 ans), et puis du fric pour ceux qui veulent se barrer. Après tout, Bull nous a vendu 56 millions de dollars. Maintenant, on est tous dans la merde. Ils se battent tous pour ne rien nous donner, que ce soit le liquidateur judiciaire ou Bull. Ils font mine de ne pas être d’accord entre eux, sur notre dos et pour récupérer le fric parce qu’il y a du fric dans la boîte.

Êtes-vous en lien avec d’autres entreprises ?

Marc Taillefer : La politique qu’on a eu au niveau du syndicat CGT des métaux, c’est effectivement d’élargir la lutte. Il y a d’autres entreprises dans le Maine-et-Loire qui ont les mêmes problèmes que nous : Valfonds, Thierry Muegler, BleuCouture, Thomson qui aura probablement des problèmes, Nec aussi. Donc on a fait des manifs en début d’année à 500 au niveau de la métallurgie. À la manif du 9 janvier, on était 1 400. C’était pas mal. Cela veut dire que ça commence à prendre forme. Et notre but, c’est vraiment d’élargir la lutte. Parce que, de toute façon, dans chaque entreprise, et ça, on le disait depuis le début, entreprise par entreprise, on va se faire avoir. Si on n’arrive pas à élargir, on a de grandes chances de passer à la trappe. Comme toutes les petites boîtes qui ferment, de 40 personnes dans la région, et dont on n’entend jamais parler. Là il y a quand même de grosses boîtes... qui pourraient filer un coup de main aux petites boîtes aussi d’ailleurs. On essaie donc effectivement d’élargir la lutte. Il n’y a pas très longtemps, on a téléphoné à Daewoo pour marquer la solidarité. Ils ont fait de même avec nous. Daewoo, c’est quand même très loin ! Mais on a un peu les mêmes méthodes d’action qu’eux. À savoir qu’on ne se laissera pas faire..

Quelles sont les formes d’organisation de la lutte ? Les forces syndicales en présence ? Les rapports avec les UL et les UD ?

Marc Taillefer : La CFDT, depuis le début, ils ne sont pas avec nous. Ils sont toujours sur leur slogan national « zéro chômeur ». C’est-à-dire qu’on licencie et après on fait des cellules de reclassement qui ne servent à rien. De toute façon, dans le contexte du département... Et puis, on a eu un plan de licenciement en 1992. Ici, on sait ce que c’est les cellules de reclassement. C’est des mecs, qui sont payés cinq ou six mille balles par jour, qui te font des CV et basta après ! Au bout de six mois, il n’y a plus rien et tu te retrouves au chômage comme un con. Cela sert à engraisser des structures qui profitent du malheur des autres.

Autrement, il y a la CGC qui nous a rejoint. Bizarrement, mais c’est comme ça. Il y a FO, la CGT. On a mis en place un « comité de sauvegarde » qui, au début, s’appelait « comité de grève ». Maintenant qu’on est en liquidation judiciaire, c’est un comité de sauvegarde et de lutte autonome. Pour la CGT, c’était notre politique d’avoir un comité de grève qui prenne les décisions. On a d’ailleurs plein de problèmes avec d’autres organisations syndicales. C’est-à-dire qu’en théorie, ils sont pour mais, quand ils ne dirigent pas, ils ne sont pas pour. Au niveau de la CGT, on a mis ça en place avec des copains à nous, non syndiqués. Maintenant, ils se réunissent de façon autonome y compris sans nous et c’est très bien comme ça d’ailleurs. Et il y a des anicroches au niveau des revendications. FO, s’il y a du fric de versé, veut le faire suivant l’ancienneté. Alors que nous voulons la même chose pour tous.

Et avec l’UL et l’UD-CGT, ça se passe bien ?

Marc Taillefer : Avec l’UL ça se passe bien, avec l’UD aussi.

Quels sont vos rapports avec les pouvoirs publics ?

Marc Taillefer : Le préfet, c’est un bourge. La mairie... Antonini, c’est un socialiste qui ne l’est que de nom. En fait, il n’en a rien à foutre. Bachelot, la député, enfin qui était député, maintenant représentante du ministère dans le département, ne fait pas grand chose non plus. On se débrouille donc nous-mêmes. C’est pour ça qu’on joue sur le rapport de force, et qu’on est taxé par tous ces gens-là d’extrémistes. Ils ne comprennent pas qu’on résiste comme ça. Il faut savoir qu’il y a eu 153 licenciements à TRW qui sont passés comme une lettre à la poste. Nous, on ne se laissera pas faire.

Dans Ouest-France du 16 janvier, tu parles d’une action à la LIP. Quel est le sentiment des travailleurs sur cette idée de reprendre la production à son compte ?

Marc Taillefer : Une action à la LIP... C’est pas forcément ça parce qu’on n’a pas un produit fini à vendre comme LIP le faisait. Mais justement, comme on était taxés d’extrémistes par tous les élus politiques, de droite comme de gauche, on voulait montrer un peu une autre image à la population. Un client est donc venu nous voir pour une commande. Notre liquidation judiciaire contrairement à d’autres liquidations judiciaires est un peu bizarre. On avait encore du boulot jusqu’à septembre 2003, mais ils l’ont prononcée quand même. Il doit donc y avoir des intérêts financiers derrière qu’on ne mesure pas bien encore. On a donc voulu démontrer qu’on pouvait être dur dans la lutte mais qu’on pouvait travailler aussi. Parce que, ce qui nous importe, c’est pas le fric, mais d’avoir un salaire à la fin du mois pour bouffer. On voulait montrer une autre image à la population et c’était un peu contre tous nos détracteurs.

Vous avez donc fait repartir une chaîne pour honorer une commande. Quelle a été l’attitude des cadres ?

Marc Taillefer : Les cadres sont venus nous filer un coup de main. Et comme je le disais tout à l’heure, la CGC est dans la lutte depuis le mois de novembre. Quand on a bloqué Bull et mis nos tentes dehors, ils étaient déjà avec nous parce qu’ils pensaient que le principal responsable de notre situation, c’était Bull. On n’a donc pas eu trop de problèmes. Mais, ils sont moins présents que nous. Ils ne sont pas d’accord avec certaines de nos actions. Disons qu’ils nous suivent un peu.

Quelles sont les perspectives immédiates en termes de soutiens, d’actions ?

Marc Taillefer : Il y a une manif régionale qui est prévue. Les retraites et l’emploi sont des revendications qui sont liées. C’est en discussion en ce moment au niveau du syndicat des métaux et des UL. Au niveau de notre UL, on n’a pas trop à se plaindre. Je crois qu’avec ce qu’ils ont pris comme claque, à travers le PC au mois d’avril, ils ont compris. Ils se rendent compte que les gens ne sont pas dupes et que, quand on ne se bat pas, on n’a rien. Il faut être du côté des gens qui se battent en ce moment.

Veux-tu ajouter quelque chose ?

Marc Taillefer : Rien, sauf qu’on a réussi - c’est petit peut-être - mais on a réussi à intégrer des jeunes qui ne connaissaient rien au syndicat et en politique et qui, avec la lutte, comprennent un peu tout ce qui se passe. Et le fait d’avoir fait un comité de grève, qu’ils prennent maintenant leurs affaires en main, c’est quand même pas si mal que ça. Je ne sais pas comment ça se terminera mais partout où ils iront travailler, on leur a inculqué un peu, nous les anciens, nos connaissances à ce niveau-là.

Propos recueillis par Pierrot et Bruno (AL Angers) à l’usine ACT, le 20 janvier 2003


DERNIÈRES INFOS

Les salarié(e)s d’ACT Manufacturing d’Angers ont enfin obtenu une salle pour y tenir leur permanence (« L’Élysée », boulevard Patton, quartier Belle-Beille, 49000 Angers).

Alors que Bull comptait sur un essoufflement du mouvement, les salarié(e)s d’ACT réunis en AG ont l’intention de lancer des procédures judiciaires à son encontre. D’autre part, de multiples contacts ont été pris avec d’autres boîtes qui licencient (Metaleurop, Daewoo, Air Lib, Danone...) en vue d’une grande manif nationale. À suivre...

Pierrot (AL Angers), le 12 février 2003


DE BULL À ACT

Il y a seulement deux ans, les travailleurs et travailleuses d’ACT faisaient encore partie de l’entreprise Bull. Il y a vingt ans, Bull était l’entreprise-phare d’Angers avec 3 500 salarié(e)s ayant une tradition de lutte. Cette entreprise, nationalisée en 1982, a ensuite connu plan de licenciements sur plan de licenciements. Privatisée début 1997, sous Juppé, elle employait encore environ 1 600 salarié(e)s.

En 1999, l’usine d’Angers a été réorganisée en deux pôles spécialisés. L’un, avec 550 salariés dans les gros serveurs informatiques et l’autre, avec 850 salarié(e)s, dans les circuits imprimés et les cartes électroniques. Le démantèlement n’allait pas tarder. Au cours de l’été 2000, Bull a cédé l’activité cartes électroniques au trust américain ACT. La charge de travail d’ACT Angers s’est rapidement effondrée, les salarié(e)s alternant journées de RTT imposées et chômage partiel. Pour finir, la maison-mère ACT elle-même s’est trouvée en dépôt de bilan aux États-Unis.

Les syndicats ont alors proposé, pour maintenir la charge de travail, que NEC (un des actionnaires de Bull dont la filiale Packard Bell occupe une partie du site) se fournisse en cartes électroniques auprès d’ACT plutôt qu’en Asie du Sud-Est. Mais ils n’ont pas été entendus.

 
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