Maroc : Les mines de la mort de Jerada

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Dans le Nord-Est marocain, l’exaspération sociale a déclenché une mobilisation dans la petite ville de mineur.es de Jerada. Si les revendications ne sont pas encore entendues, le mouvement n’est pas fini.

Le 22 décembre 2017, alors que la ville de Jerada vit au rythme de manifestations contre la cherté des factures d’eau et d’électricité, deux frères décèdent tragiquement, révélant le mal-être du « Maroc oublié ». Houcine (23 ans) et Jedouane Doui (30 ans) ont trouvé la mort dans une mine désaffectée de cette petite ville du Nord-Est marocain. À Jerada, la mine a nourri des générations de familles depuis les années 1930. Les Charbonnages du Maroc, entreprise publique qui exploitait l’anthracite, un charbon à haute valeur calorifique, a fermé en 1998 sur injonction du FMI. La mine employait environ 9 000 ouvriers et ouvrières et le charbon constituait alors la principale ressource de la population. En dépit de cette fermeture, les habitants et habitantes de la région continuent d’y extraire du charbon de façon clandestine et artisanale, sans aucune mesure de sécurité.

Ils seraient entre 1 500 et 2 000 à risquer leur vie tous les jours dans ces mines sauvages. Trous creusés à la main, les puits donnent à la colline une allure de gruyère. Quand le trou devient profond, parfois jusqu’à 100 mètres, les mineur.es plongent dans le sous-sol avec un treuil animé par un groupe électrogène. Avec une corde à la taille, ils et elles descendent en rappel pour en remonter des sacs de charbon. Parfois, les tunnels cèdent. Le 22 décembre, les deux frères ont été noyés sous terre, par un torrent soudain. Un mois plus tard, un autre mineur clandestin de 32 ans a été enseveli dans un éboulement. Depuis vingt ans, plus d’une centaine de personnes y ont laissé leur vie, selon l’Association marocaine des droits humains.

Révolte populaire

C’est dans ce contexte d’exaspération sociale que la population de Jerada, qui voit les siens mourir au fond des mines, s’est mobilisée. Une révolte populaire qui fait écho à d’autres mouvements de protestation. De novembre 2016 à juillet 2017, dans le Rif, la ville d’Al Hoceima, a marché en masse suite au décès tragique d’un poissonnier broyé par le camion poubelle qui détruisait sa marchandise, saisie par la police. En octobre dernier, c’est Zagora, au sud du Maroc, qui a répliqué par les marches de la soif contre la rareté de l’eau en période de sécheresse. En janvier 2018, c’est le village de Tendrara (province de Figuig à l’est du Maroc) qui a connu des émeutes, après le décès des suites de ses blessures de Sofiane Zelmat, renversé par un camion d’État, conséquence de l’arrivée tardive d’une ambulance. Le manque d’infrastructures, où l’ambulance la plus proche est à une heure de route, est une réalité quotidienne dans cette région.

À Jerada, le soulèvement populaire continue, depuis la grève générale du 29 décembre, appelée par les syndicats. Une feuille de route fixant des dates de mobilisation a été décidée par le hirak mouvement » en arabe), qui compte déjà ses inculpé.es. Ces mobilisations rappellent les demandes d’« une alternative économique » pour cette région marginalisée. Parmi elles : des offres d’emploi pour les jeunes, la baisse des factures d’eau et d’électricité, un traitement en urgence pour malade de la silicose. Près de 2 000 personnes seraient touchées par cette maladie pulmonaire incurable, provoquée par l’inhalation de fines poussières de charbon dont le traitement nécessite un suivi continu mais aussi des moyens onéreux. La lutte continue, notamment avec la manifestation pour les droits des femmes du 8 mars et celle du 11 mars qui a réuni 10 000 manifestants et manifestantes. Le 14 mars, lors d’un rassemblement, des véhicules de police ont foncé à plusieurs reprises sur la foule, fauchant plusieurs personnes. Cette répression illustre la violence calculée et la brutalité du pouvoir marocain, prêt à tout pour terroriser la population. La réponse ne s’est pas faite attendre, des sit-in et des manifestations de solidarité sont, d’ores et déjà, prévus à Jerada et à travers le Maroc. Les damné.es de la mine n’ont pas dit leur dernier mot.

Jérémie (AL Gard) et Marouane (AL PNE)

 
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