Mars 1980 : offensive policière contre Action directe

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Les 27 et 28 mars 1980, trente-deux militants autonomes sont arrêtées par la police dans le cadre d’une enquête sur les actions de l’organisation Action directe (AD). Quelques mois plus tard, le 13 septembre 1980, c’est au tour d’une dizaine de membres d’Action directe, dont Nathalie Ménigon et Jean-Marc Rouillan, d’être interpellés par la Direction centrale des renseignements généraux. Le pouvoir espère en finir rapidement avec la lutte armée qui s ’est développée dans le contexte de l’après-1968.

Depuis le 1er mai 1979 et le mitraillage du siège du Conseil national du patronat français (CNPF, ancêtre de l’actuel Medef), Action directe (AD) a revendiqué plusieurs opérations du même ordre contre des rouages de l’exploitation capitaliste et de l’appareil d’État : ministères, locaux des services de police, Sonacotra, sociétés immobilières. AD est l’aboutissement d’une génération qui s’engage de façon de plus en plus radicale dans la lutte armée durant les années 1970.

Elle puise ses origines dans le contexte de radicalisation d’une partie de la jeunesse et de l’émergence de groupes partisans de l’action armée à partir de 1968-1969 en Europe occidentale, principalement en Italie, en République fédérale d’Allemagne et dans une bien moindre mesure en France. L’organisation se définit comme le produit de la transformation d’une « coordination politico-militaire interne au mouvement autonome » en une « organisation de guérilla » [1]. Elle est issue de la jonction opérée entre des membres des Noyaux armés pour l’autonomie populaire (Napap) issus de la dissolution de l’organisation Gauche prolétarienne et ayant rompu avec le maoïsme et des Groupes d’action révolutionnaire internationalistes (Gari).

Nathalie Ménigon

La radicalisation des luttes ouvrières et la conscience de plus en plus grande, à l’extrême gauche, du rôle contre-révolutionnaire que peuvent jouer les grandes « institutions » ouvrières, poussent une partie de la jeunesse à rechercher d’autres chemins vers la révolution. Les références et les figures héroïques sont nombreuses : la résistance antinazie du groupe Manouchian, la guérilla latino-américaine du Che ou la Révolution espagnole et les combats antifranquistes qui persistent, alimentent les réflexions des révolutionnaires des années 1970.

Des deux côtés des Pyrénées

Le Mouvement ibérique de libération (Mil), organisation d’inspiration anarchiste et communiste conseilliste fondée en janvier 1971 mène jusqu’en 1973, en Catalogne espagnole et à Toulouse, plusieurs actions d’expropriation, des attaques de banques principalement, pour financer la lutte clandestine dans l’Espagne franquiste.

Jean-Marc Rouillan

En septembre 1973, plusieurs de ses membres sont arrêtés par la police espagnole. L’un deux, Salvador Puig-Antich, est condamné à mort par un tribunal militaire et exécuté le 2 mars 1974. C’est pour répondre à cette répression que d’anciens membres du Mil, dont Jean-Marc Rouillan, fondent en décembre 1973 les Gari afin de frapper partout le régime franquiste et ses intérêts. L’action la plus retentissante de l’organisation est l’enlèvement le 3 mai 1974, à Paris du directeur de la banque de Bilbao dans la capitale, Baltasar Suarez, qui sera libéré le 22 mai. La répression s’abat à son tour sur les Gari qui disparaissent cette même année.

La lutte armée du Mil et des Gari s’oppose au franquisme et aux complices du régime, mais refuse un certain antifranquisme qui servirait d’épouvantail et favoriserait une transition vers la démocratie libérale. Dans cette même période, deux assassinats politiques sont réalisés par deux groupes issus du maoïsme. Le 11 mai 1976, les Brigades internationales (BI), une organisation active de 1974 à 1977, exécutent l’ambassadeur de Bolivie en France, Joaquim Anaya. Le 23 mars 1977, les Napap abattent Jean-Antoine Tramoni, le vigile de l’entreprise Renault meurtrier en 1972 du militant de la Gauche prolétarienne Pierre Overney.

L’apogée du mouvement autonome

Les années 1977-1978 sont marquées par l’émergence d’un mouvement autonome relativement massif en France qui se manifeste dans un certain nombre de mobilisations politiques et sociales. C’est notamment le cas dans le mouvement d’opposition à la construction de la centrale nucléaire de Creys-Malville dans l’Isère, qui culmine lors d’une manifestation le 31 juillet 1977 rassemblant des dizaines de milliers de personnes, et au cours de laquelle les affrontements avec la police se solderont par la mort d’un manifestant, Vital Michalon, tué par un tir de grenade offensive.

Joëlle Aubron

Des militants et militantes autonomes mènent, également en utilisant des sigles éphémères, voire sans les revendiquer, des actions clandestines qui relèvent de la « micro lutte armée », comme des sabotages mais aussi des attentats. Ceux-ci culminent avec une « nuit bleue » de 23 attentats antinucléaires dans toute la France dans la nuit du 19 au 20 novembre 1977 contre la construction de la centrale de Malville, revendiqués par une « Coordination autonome radicalement en lutte ouverte contre la société » (Carlos).

C’est à ce type de structuration qu’Action directe fait référence lorsqu’elle évoque l’existence d’une « coordination politico-militaire interne au mouvement autonome » à l’origine de multiples actions. L’utilisation de tels termes, qui impliquent un haut degré d’organisation et de centralisation, est cependant sujet à débat [2].

La constitution d’Action directe

Ce mouvement autonome regroupe des centaines de personnes et une partie des militants et militantes qui y participent, dont des anciens du Mil, des Gari, des Napap et des BI, décident de passer à l’étape supérieure. C’est la fondation d’Action directe, « organisation de guérilla ». Le choix de créer une structure spécialisée dans la lutte armée, avec un sigle permanent, est d’ailleurs contesté par d’autres, qui y voient une tentation avant-gardiste, et qui eux continuent dans la voie du militantisme autonome « classique » : assembléisme, structuration en réseau, manifestations, affrontements de rue et actions directes « de basse intensité ».

Georges Cipriani

À partir du 1er mai 1979, AD réalise plusieurs attentats qui entraînent les arrestations des mois de mars et septembre 1980. Puis, au début de l’année 1981, l’organisation décide de suspendre ses actions armées à l’occasion de la campagne présidentielle de mai. La victoire de la gauche suscite un débat et des désaccords au sein de l’organisation sur la stratégie à mettre en œuvre face au nouveau pouvoir socialiste, ce qui provoque, dans la période 1981-82, le départ de plusieurs militants et militantes qui abandonnent la lutte armée, ainsi que la scission du groupe Affiche rouge dit aussi « branche lyonnaise d’AD » qui dérivera plus tard vers l’antisémitisme.

À l’automne 1981, une lutte des prisonniers politiques, accompagnée par un important mouvement de soutien, permet d’obtenir du gouvernement la libération et l’amnistie des prisonniers d’AD. À cette période, AD agit dans une sorte de semi-légalité et s’investit, en novembre et décembre 1981, dans un mouvement d’occupation d’ateliers clandestins et d’immeubles dans les quartiers populaires de Paris, permettant le relogement de familles immigrées. En février 1982, AD procède à sa première exécution, celle de Gabriel Chahine, un informateur de la police qui a permis les arrestations de Jean-Marc Rouillan et de Nathalie Ménigon en septembre 1980.

Le « tournant » anti-impérialiste

Dans la seconde moitié de l’année 1982, la dimension anti-impérialiste devient prédominante dans la ligne politique et militaire du groupe. Au mois de juin, AD mène une intense campagne contre le sommet du G7 qui se tient à Versailles puis, au mois d’août, contre des intérêts israéliens, en riposte à l’invasion du Liban et au massacre de Sabra et Chatila. Les textes de l’organisation définissent une stratégie de « front anti-impérialiste ». Le 14 août, le gouvernement socialiste prononce la dissolution d’AD.

Affiche du ministère de l’Intérieur

Au cours de cette période, AD s’éloigne du mouvement autonome, alors en perte de vitesse, pour devenir « un groupuscule anti-impérialiste » [3]. Les actions vont désormais cibler plus particulièrement l’Otan et l’industrie de l’armement. C’est dans ce contexte qu’à partir de 1983, AD travaille à la coordination de différents groupes armés en Europe, notamment avec la Fraction armée rouge (RAF) allemande. Cette alliance se matérialise par la campagne « unité des révolutionnaires en Europe de l’ouest » initiée le 11 juillet 1984, et une déclaration commune AD-RAF diffusée le 15 janvier 1985. Dix jours après cette déclaration, Action directe exécute le général Audran, directeur des affaires internationales au ministère de la Défense, puis, le 1er février la RAF assassine Ernst Zimmerman, président de l’aérospatiale allemande et dirigeant d’une société liée au complexe militaro-industriel.

Le 17 novembre 1986, c’est au tour de Georges Besse, PDG de Renault d’être assassiné par le « commando Pierre Overney » d’AD, en riposte aux restructurations dans l’industrie automobile. AD signe ainsi sa dernière opération d’ampleur avant l’arrestation, le 21 février 1987, dans une ferme de Vitry-aux-Loges (Loiret), de Joëlle Aubron, Georges Cipriani, Nathalie Ménigon et Jean-Marc Rouillan, les principaux membres d’Action directe encore en liberté et en activité. Ces arrestations mettent un coup d’arrêt aux activités du groupe armé.

Les « années de plomb » à la française

Action directe représente l’expérience la plus poussée de lutte armée en France dans l’après-1968. Elle s’achève par une défaite. La problématique de la lutte armée a pourtant traversé une partie des groupes révolutionnaires de nombreux pays dans les années 1970. La violence de la bourgeoisie dans l’affrontement de classe est sensible, à des degrés divers, partout dans le monde : en France, avec plusieurs militants d’extrême gauche assassinés, en Italie, avec le « Mai rampant », dans l’Espagne franquiste, au Vietnam avec l’intervention américaine, au Chili avec le coup d’État militaire de 1973 soutenu par les États-Unis.

C’est d’ailleurs par des exemples étrangers et par la pratique de la solidarité internationale que l’usage de la violence se pose en France au début des années 1970 dans la Ligue communiste révolutionnaire, qui entretient des liens avec des guérillas latino-américaines, ou dans le mouvement libertaire, et notamment l’Organisation révolutionnaire anarchiste (Ora), avec l’implication dans la lutte antifranquiste. Le philosophe, fondateur et dirigeant de la LCR Daniel Bensaïd estimait ainsi que les militants d’AD appartenaient « au même ensemble de ce qui s’est fait dans la diversité de ces années 1960-70-80 » [4]. Face à la violence de la bourgeoisie, les générations qui ont vécu des situations prérévolutionnaires, telle que celle de mai-juin 1968, sont tentées par diverses formes de radicalisation, jusqu’à la lutte armée, sans toujours comprendre comment la situation politique évolue après 1968.

Le recours à l’assassinat politique et la légitimité du recours à la violence armée sont jugées par l’extrême gauche en fonction des potentialités d’une action de masse dans la société. L’exécution en 1973, par l’organisation révolutionnaire basque ETA, de Luis Carrero Blanco, successeur désigné de Franco, est ainsi considérée comme ayant portée un coup décisif à la dictature, et perçue avec beaucoup d’enthousiasme. En revanche celle, treize ans plus tard, du PDG de Renault par Action directe, dans la France « démocratique », est largement réprouvée, en tant qu’illustration de l’impasse que représente l’action armée minoritaire et de l’isolement qu’elle entraîne.

En 1986, l’Union des travailleurs communistes libertaires (UTCL qui s’est fondue dans Alternative libertaire), qui fondait son action sur une stratégie syndicaliste révolutionnaire et sur la construction de contre-pouvoirs dressait ce constat : « dans la plupart des cas sinon dans tous, l’action armée de minorités n’a pas permis de faire progresser la conscience des travailleurs. […] Ces groupes s’isolent progressivement dans un affrontement inégal avec l’appareil d’État. […] Un lien initial avec un mouvement de masse n’empêche pas toujours ce processus tragique. En Allemagne, la RAF est issue d’un mouvement étudiant puissant. […] En Italie, les Brigades rouges ont incontestablement bénéficié au départ d’un soutien réel dans certains secteurs combatifs de la classe ouvrière. […] Ces liens n’ont pas résisté à la dynamique spécifique à l’action dite “terroriste” dans le cadre d’une démocratie parlementaire ». L’UTCL concluait en précisant que « la limite de l’action des révolutionnaires ne se fixe pas en terme de respect de la légalité imposée par l’État, mais évolue en fonction de la conscience des masses au regard de la légitimité de l’action » [5].

Hector Picaud (AL Paris-Sud)


CONTRE L’ACHARNEMENT JUDICIAIRE

Condamnés à la prison à perpétuité assortie d’une peine de sûreté de 18 ans, Georges Cipriani et Jean-Marc Rouillan sont toujours en prison actuellement. La France ayant théoriquement aboli la peine de mort, la perpétuité doit s’arrêter à la peine de sûreté. Pourtant, l’acharnement de l’État perdure : périodes d’isolement, internements psychiatriques, refus de soin… et maintenant, refus de la mise en liberté de Georges Cipriani et révocation de la semi liberté de Jean-Marc Rouillan en 2008, au bout de 10 mois. Quand à Joëlle Aubron, elle n’a vu sa peine suspendue qu’en 2004, 20 mois avant son décès. Nathalie Ménigon est en liberté conditionnelle depuis 2008. Régis Schleicher, condamné en 1984 à 15 ans de peine de sûreté n’a bénéficié d’un régime de semi-liberté qu’en… 2009 !

De multiples initiatives ont lieu pour soutenir les prisonniers d’Action directe. Consulter le site du collectif Ne laissons pas faire.


[1Action directe, Textes de prison 1992-1997, « Éléments chronologiques », printemps 1997. Disponible sur : http://action-directe.net/

[2Lire à ce sujet, Collectif éphémère, Retour sur les années de braise. Les groupes autonomes et l’organisation Action directe, brochure disponible sur : http://infokiosques.net

[3Sébastien Schiffres, La mouvance autonome en France de 1976 à 1984, mémoire de maîtrise d’histoire-sociologie (2004). Disponible sur : http://sebastien.schifres.free.fr/

[4Cité dans l’hommage du collectif Ne laissons pas faire ! à Daniel Bensaïd.

[5Le Projet communiste libertaire, Éditions L, 1986.

 
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