Octobre 1961 : Pourquoi une si longue indifférence ?

Version imprimable de cet article Version imprimable


Pendant des décennies, le massacre du 17 octobre 1961 semblait tombé dans l’oubli. Escamoté par un autre drame – celui du métro Charonne –, ignoré par les partis mouillés dans la guerre d’Algérie, il fallut attendre le procès de Maurice Papon, en 1997, pour que l’événement ressurgisse dans la mémoire collective.

Le 17 octobre 1961, la police massacre dans les rue de Paris des centaines d’Algériennes et d’Algériens. Dès le lendemain, les journaux titrent sur le sujet. La plupart reprennent la version officielle, ils évoquent des échanges de tirs entre les flics et le FLN, des « tueurs » déferlant sur Paris, etc.

La violence des faits est connue grâce notamment aux photos d’Elie Kagan parues dans Témoignage chrétien. Quelques journaux, comme L’Humanité, Libération ou France Observateur émettent des réserves. D’autres, comme Esprit ou Les Temps modernes sont plus virulents, mais la censure d’État empêche toute remise en cause ouverte de la version officielle.

Si les faits sont édulcorés et que le bilan réel n’est pas connu, l’ampleur de la répression cause quelques réactions : la CFTC-Police diffuse un tract sur le sujet, un rassemblement est organisé par le Front universitaire antifasciste et par le Comité anticolonialiste, mais les principales organisations ouvrières ne réagissent pas.

Une mémoire ensevelie sous celle du métro Charonne

Quatre mois plus tard, le 8 février 1962, la répression d’une manifestation appelée par une myriade d’organisations (parmi lesquelles la CGT, le PCF, la CFTC, l’Unef, etc.) au métro Charonne, à Paris, fait neuf morts. Cette fois, l’événement entraîne une réelle réaction politique. Une manifestation de plusieurs centaines de milliers de personnes participe aux obsèques des victimes. Lors des discours, seul le représentant de la CFTC évoque les Algériens assassinés quatre mois auparavant. Le Monde, lui, écrit que la répression de Charonne est la plus violente que Paris ait connue depuis février 1934. Le massacre du 17 octobre est bel et bien déjà oublié.

La tuerie du métro Charonne en vient à faire figure d’événement fondateur dans la conscience militante, et la mémoire de la manifestation est ritualisée par le PCF. Malgré les évocations ponctuelles du 17 octobre par quelques groupes maoïstes, le recouvrement mémoriel est total.

Plusieurs raisons peuvent expliquer cet oubli. D’abord, le massacre est vu comme un événement de la guerre d’indépendance algérienne. À ce titre, l’État et les partis mouillés dans la répression – gaullistes et socialistes comme communistes, dont les députés ont voté les pouvoirs spéciaux au gouvernement Mollet en 1956 – souhaitent « passer à autre chose ». C’est le sens des différentes lois d’amnistie adoptées à partir de 1962.

La nature des événements d’octobre entre également en ligne de compte. Le bilan est longtemps sujet à controverse. Les victimes du massacre passent mal – ce sont des Algériennes et des Algériens, donc ils ne votent pas – et la manifestation était appelée par le FLN : tout ça ne colle pas avec la position du PCF, quasi-hégémonique dans le monde ouvrier, qui préfère mettre l’accent sur le risque de fascisation de l’Etat – et donc sur Charonne – que sur l’anticolonialisme [1].

A cela s’ajoute ce que les historiens Jim House et Neil MacMaster nomment la « construction sociale de l’indifférence » : « les victimes de la violence d’Etat ne risquaient guère de solliciter la sympathie publique : leur classe sociale tout comme leur origine ethnique les plaçaient en effet au plus bas de l’échelle mouvante de l’outrage moral » [2].

La mémoire n’est pas la même sur les deux rives de la Méditerranée. Dès 1968, l’Algérie a fait du 17 octobre une « journée nationale de l’émigration ».

Redécouverte tardive dans les années 1990

En revanche, en France, il faut attendre les années 1980 et le procès de Klaus Barbie – durant lequel l’avocat Jacques Vergès compare la Gestapo à l’armée française en Algérie – pour voir le sujet commencer à être évoqué en France. Plusieurs publications de cette période – notamment celles d’Ali Haroun, de Mohammed Harbi ou de Maurice Papon lui-même – traitent du front métropolitain de la guerre d’indépendance algérienne. Mais c’est avec les différents procès de la fin des années 1990 concernant Maurice Papon, préfet de Paris en octobre 1961, que l’événement commence à réapparaître dans la mémoire collective.

En 1998, la commission Chevènement examine les archives de la police sur le sujet. Quelques mois plus tard, Maurice Papon perd un procès contre l’historien Jean-Luc Einaudi, à qui il reprochait d’avoir qualifié de massacre les « événements » du 17 octobre. En 2001, le maire de Paris Bertrand Delanoë place une plaque commémorative sur le pont Saint-Michel « à la mémoire des nombreux Algériens tués lors de la répression sanglante de la manifestation du 17 octobre 1961 ».

Depuis une ou deux décennies, les mouvements progressistes tentent eux aussi de se réapproprier le souvenir du massacre du 17 octobre. Mais cela arrive après avoir laissé trop longtemps cette mémoire de côté. La question qui doit se poser aujourd’hui aux organisations antiracistes et internationalistes est de savoir pourquoi elles ont dû attendre la justice française et l’État algérien pour se rappeler que le 17 octobre 1961, il ne s’était pas rien passé.

Dany (commission antiraciste)


Lire aussi :
- Octobre 1961 : l’Etat français noie la protestation populaire dans le sang
- Les fantômes du 17 octobre sont toujours là


[1Trois ans avant Charonne, la fédération de France du FLN a publié Le PCF et la Révolution algérienne, texte violemment hostile au PCF ou il lui reprochait de préférer le maintien de l’Empire colonial français au risque fantasmé d’un passage de l’Algérie sous domination américaine.

[2Voir leur livre Paris 1961. Les Algériens, la terreur d’Etat et la mémoire, Tallandier, 2008.

 
☰ Accès rapide
Retour en haut