Kôtoku Shûsui (1871-1911) : Un communiste libertaire au Japon

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Associer l’anarchisme et le Japon peut sembler paradoxal. Un mouvement politique rejetant l’autoritarisme, la hiérarchie et le patriarcat pouvait-il prendre racine dans un pays imprégné des valeurs confucéennes ? Une poignée de militants et de militantes firent ce pari au début du XXe siècle. Parmi eux, Kôtoku Shûsui.

Kôtoku Shûsui (1871-1911), animateur de la première heure du mouvement socialiste au Japon, a évolué au début du XXe siècle vers des positions libertaires. De formation journalistique, il publie son premier livre L’Impérialisme : Le Monstre du vingtième siècle en 1901, puis en 1903 L’Essence du socialisme qui constituent à l’époque les deux ouvrages les plus lus dans le mouvement ouvrier japonais.

Kôtoku fut avant tout l’un des six membres fondateurs du premier Parti socialiste du Japon (Shakai Minshutô), créé en 1901 et qui sera interdit dès le lendemain par les autorités japonaises. Il ne se déclara, par la suite, jamais hostile au socialisme, considérant bien au contraire que socialisme et anarchisme étaient conciliables, leurs objectifs étant les mêmes.

À ce titre, il serait certainement plus juste de le qualifier de « communiste libertaire », puisqu’il se distinguait complètement du courant anarchiste individualiste.

Un tournant libertaire

Du fait de son activité de journaliste dans le quotidien socialiste Heimin Shinbun, où les articles s’opposant à la guerre russo-japonaise et à l’impérialisme étaient nombreux et virulents, il est emprisonné de février à juillet 1905. C’est lors de ce séjour en prison qu’il sera considérablement influencé par les lectures, entre autres, de Kropotkine. Ses convictions politiques se renforceront encore pendant son séjour aux États-Unis de novembre 1905 à mai 1906.

Son discours, « Les tendances du mouvement révolutionnaire mondial » prononcé à son retour des États-Unis en 1906 au deuxième congrès du Parti socialiste illustre cette direction théorique : « Les camarades de tous les pays, en particulier français, espagnols, italiens, appellent à la révolution, mobilisent la classe ouvrière […]. Aux Etats-Unis où le socialisme est très peu développé, se font entendre, un peu partout dans le pays, des voix de travailleurs qui exaltent la révolution, constatant l’inefficacité des élections et de la participation parlementaire. »

Cette prise de position est d’autant plus importante qu’elle intervient dans une période de démocratisation de l’Empire nippon qui aboutira, entre 1912 et 1926, à la « démocratie de Taishô » avec la mise en place d’un suffrage universel masculin.

Dans un article publié en juillet 1906 dans Heimin Shinbun, il insiste de nouveau sur le caractère illusoire de la tactique parlementaire : « Je vous déclare sans ambages le fond de ma pensée : avec les élections ou la tactique parlementaire, il est impossible de réaliser la révolution sociale ; pour atteindre les buts socialistes, il n’est d’autre moyen que de compter sur l’action directe des travailleurs unis en une seule force. »

Selon Kôtoku Shûsui, électoralisme et corruption sont deux notions indissociables et, même au Japon, la participation des socialistes aux élections n’engendrerait que l’émergence de candidats démagogues, riches et arrogants.

Pour appuyer ses arguments, il rappelle l’évolution de l’ancien Parti de la liberté. Ce parti libéral fondé en 1890 sous l’influence de Nakae Chomin, introducteur de Rousseau (traducteur en japonais du Contrat social), avait obtenu des députés. « Cependant, dès qu’ils constituèrent une force politique au sein de la Chambre basse, leur préoccupation primordiale ne fut plus les intérêts du peuple, mais le maintien, au sein de la Diète, de leur influence. Préserver le nombre de sièges, accroître leurs propres intérêts, devinrent leur priorité. »

Complot contre l’empereur et répression

En 1908, des militants et militantes socialistes et libertaires fêtent la libération de prisonniers politiques, arborant des drapeaux rouges portant des inscriptions telles que « Vive le communisme libertaire ! », « Vive la révolution anarchiste ! »... Ils sont arrêtés, et des peines très sévères ne tardent pas à s’abattre sur eux : deux ans et demi de prison ferme pour Osugi Sakae (1885-1923), et une dizaine d’autres personnes essuient des verdicts similaires. Les conséquences de cette affaire sont graves pour le mouvement socialiste : par ces coups de butoir répétés de l’État, bien déterminé à piétiner toute résistance, toute la presse disparaît sous le coup des amendes à répétition, chaque militant est suivi en permanence par des policiers et ainsi privé de liberté d’action.

Les militantes et militants encore actifs sontdonc acculés à l’isolement et c’est dans ce contexte de répression générale que quatre militants déterminés, considérant l’empereur comme le symbole du régime répressif et policier, échafaudèrent un plan pour l’abattre. Grâce au sang versé, ils veulent prouver qu’il n’est qu’un être humain comme les autres et par là même, susciter le réveil révolutionnaire du prolétariat. Mais le pouvoir a vent de cette affaire et, à l’arrestation de sept personnes soupçonnées d’avoir participé à ce projet, s’ajoute, en 1911, celle de plusieurs centaines de militants socialistes ou anarchistes à travers tout le pays. Dix-neuf autres révolutionnaires sont donc également accusés d’avoir tramé un complot pour assassiner l’empereur.

Kôtoku Shûsui est resté la figure la plus emblématique de cette « Affaire de haute trahison » (Taigyaku jiken), où, au cours du procès en 1911, il est accusé d’« anarchisme », ce qui d’après l’accusation et le gouvernement de l’époque, implique nécessairement la volonté d’assassiner l’empereur. Dans cette affaire on sait aujourd’hui que Kôtoku était innocent (bien que sa maîtresse Kan no Suga fût probablement engagée dans ce complot d’assassinat). Pourtant, cent ans après les faits, aucune révision officielle n’a encore vu le jour, le pouvoir japonais souhaitant visiblement laisser cette affaire gênante aux oubliettes de l’histoire.

Toujours est-il que vingt-quatre militants anarchistes et socialistes, dont Kôtoku, furent condamnés à mort le 18 janvier 1911.

Kôtoku Shûsui aura ainsi joué un rôle central dans l’introduction et la propagation des idées socialistes et anarchistes au Japon. Sa condamnation à mort et celle des autres militants, après un procès expéditif, correspondit symbolisa l’ascension au pouvoir d’hommes politiques fermement décidés à broyer tout embryon de mouvement contestataire. Elle constitua aussi une étape importante dans la formation du fascisme japonais reposant sur l’exaltation de la Nation et de l’Empereur et qui allait triompher quelques années plus tard.

François (AL Paris-Sud)

Pour approfondir la réflexion :

  • EBISU, Etudes Japonaises, Anarchisme et mouvements libertaires au début du XXe siècle, n°28, 2002, en particulier l’excellent article de Christine Lévy, portant sur Kôtoku Shusui.
  • À voir également, sa thèse, « La formation de l’internationalisme prolétarien au Japon entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle ».
 
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