Minidossier appélistes : Une lubie radicale-chic : la haine de la démocratie

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Dans le ressac actuel du mouvement social sont apparues des formes exacerbées d’impatience révolutionnaire. Ivres de textes hermétiques et de fraternités claniques, certains groupes ont saboté les grèves étudiantes de Rennes en 2007 et de Toulouse en 2009. Actifs au sein de la mouvance autonome, ils s’y distinguent par leur haine de la démocratie. Retour sur un phénomène heureusement circonscrit aux campus.


Cet article s’insère dans un petit dossier sur la mouvance appéliste. Lire les autres articles :
- Parmi les objectifs : « abolir les assemblées générales »
- Deux lignes de partage au sein de la mouvance autonome
- Analyse : Une mystique communautaire


Université Rennes-II, mercredi 7 novembre 2007. Réunis en assemblée générale, environ 1 500 étudiantes et étudiants votent la grève avec blocage de l’université pour demander le retrait de la loi d’autonomie que la ministre, Valérie Pécresse, a baptisé Liberté et responsabilité des universités (LRU). Le campus, qui avait été un des bastions du mouvement contre la Loi d’égalité des chances (dit « mouvement anti-CPE ») en 2006, s’apprête à accueillir, dès le week-end suivant, une coordination nationale avec 6 autres facs en train de se mobiliser contre la LRU.

Deux pôles antagoniques

Las, dès les premières assemblées générales (AG), une fracture apparaît entre deux visions du mouvement. D’un côté, un pôle que l’on qualifiera de « syndicaliste de lutte », animé par SUD et la CNT (et où on retrouve les militantes et les militants d’AL et de la LCR) ; de l’autre, un pôle qu’on qualifiera d’« autonome » par raccourci. Par raccourci car en réalité, il est emmené par une fraction très spéciale, dite « appéliste » parce qu’elle s’est exprimée à travers une série de manifestes lyrico-révolutionnaires dont le premier fut, en 2003, L’Appel.

Rapidement, les deux pôles s’opposent. D’un côté, les syndicalistes de lutte qui ont travaillé à la mobilisation sur le terrain, ont conscience que les étudiantes et les étudiants ne sont pas prêts à se lancer à la légère dans un « CPE bis » [1]. De l’autre, les appélistes ne sont comme « pas redescendus » du CPE depuis un an, et se comportent comme si le mouvement ne s’était jamais arrêté.

Alors que la LRU commence à peine à faire frémir les amphis, les appélistes veulent sans transition « élargir la lutte » (à peine existante) à l’abrogation de l’ensemble du processus de Bologne [2], provoquant au sein de l’AG des dissensions bien inutiles à ce premier stade de la mobilisation. À peine la grève avec blocage votée, les appélistes ne trouvent rien de mieux à faire que de piller une cafétéria du Crous en agressant les salarié-e-s, anéantissant les chances d’élargissement du mouvement aux personnels Biatoss. L’occupation de la fac elle-même est ensuite confisquée par leur obsession de recréer artificiellement l’ambiance du CPE : le fameux hall B est recouvert de plus de tags en une semaine qu’en deux mois de grève durant le CPE, les slogans surréalistes des autonomes fleurissant partout tandis que sur les murs apparaît un « Appel de Rennes » délirant qu’aucune AG n’a jamais voté. La plupart des nouvelles et nouveaux venus désertent, ne se reconnaissant plus dans une occupation qui, d’ores et déjà, n’est plus la leur.

S’étant rendus maîtres du terrain, les appélistes tentent alors de prendre complètement le pouvoir : chaque fois qu’ils y sont assez nombreux, ils imposent dans les commissions mandatées des décisions qui n’ont jamais été débattues en AG, foulant aux pieds l’autogestion avec le même mépris qu’auraient des bureaucrates Unef ou une secte léniniste. Dès les premières manifestations, ils multiplient les coups de force pour les faire dégénérer, alors qu’elles sont loin d’être assez massives pour empêcher les flics de faire absolument ce qu’ils veulent, provoquant arrestations et passages à tabac. En fait les appélistes, sans doute trop habitué-e-s à vivre entre eux, se montrent incapables de comprendre les dynamiques et les rythmes d’un mouvement de masse. Ce qu’il ne faut surtout pas rater dans un mouvement, c’est justement le démarrage. Ce n’est que dans un second temps que, le mouvement opérant, on peut élargir les revendications, les débats et l’imaginaire. Les choses n’allant jamais assez vite selon elles et eux, ils cèdent alors au substitutisme, en agissant à la place du mouvement. Plutôt qu’agir pour une ample grève dans laquelle ils n’auraient pas le pouvoir, ils préfèrent « découper à gauche » – pour reprendre une vieille formule maoïste – en faisant fuir les grévistes les moins radicaux et prendre la tête d’une petite agitation plus tapageuse que dangereuse.

Logorrhée romantique

À Rennes en 2007, pris de court, révolutionnaires et syndicalistes de lutte ne sont pas parvenus à faire face à ce sabotage de la mobilisation. À peine démarré, le mouvement est parti en morceaux. Et quand il n’est plus resté plus qu’un noyau d’irréductibles ivres de slogans vengeurs et de logorrhée romantique, les antigrévistes et l’administration de Rennes-II ont eu le champ libre pour rétablir l’ordre...

Deux ans plus tard, rebelote à Toulouse. Arrivés sur l’université du Mirail durant le CPE, les appélistes ont commencé à se faire remarquer l’année suivante dans le mouvement étudiant, en bafouant les décisions collectives, par exemple en distribuant un tract insultant les automobilistes lors d’une action péage gratuit. Mais aussi, de façon générale, en refusant de se plier aux tours et à la limitation du temps de parole en AG, ces verrous démocratiques ayant justement pour fonction de limiter la nuisance de certaines fractions politiciennes.

Au bout du compte, au début d’une AG, l’un d’eux tague « mort à la démocratie » dans l’amphithéâtre, puis se jette contre une militante de l’Unef qui intervenait à la tribune. Ébranlée par ce happening pathétique, l’AG vote peu après la levée du blocage à une courte majorité. Consternation furieuse des syndicalistes de lutte.

Quand le second mouvement anti-LRU éclate en 2008-2009, la participation des appélistes à la lutte devient de plus en plus délirante, se limitant à la proposition d’actions aussi inutiles que dangereuses, comme d’aller se planquer dans une manifestation lycéenne pour jeter de faux cocktails Molotov sur les CRS... Les relations sont de plus en plus tendues avec les syndicalistes de lutte, qui ne goûtent pas ces plaisanteries, mais le conflit n’éclate réellement qu’à la rentrée suivante. Cela démarre par des insultes, des menaces, puis le sabotage de l’occupation collective de l’ancienne Maison des étudiants, qui devient un squat trusté par les appélistes. Ils s’y isolent un temps pour « libérer » ce lieu mais, rapidement, s’y ennuient, ne supportant pas l’idée que le mouvement soit privé de leur présence.

Agressions physiques à Toulouse

C’est à ce moment que le clash se produit entre le pôle que l’on continuera d’appeler « syndicaliste de lutte » (SUD, CNT, AL, NPA, FSE…) et le pôle appéliste qui a agrégé à lui certains jeunes de la CNT-AIT [3] et de la CGA [4].

Lors de l’AG du 24 novembre, alors que la salle se remplit, les appélistes se postent au premier rang de l’amphithéâtre – d’habitude ils et elles préfèrent s’agiter au fond. À peine la tribune a-t-elle été mise en place qu’ils se mettent à vociférer. L’un d’eux est alors autorisé à lire un texte nébuleux, appelant à la constitution de « comités de guerre » (?) pour remplacer les AG et annonce que leur objectif est désormais de perturber toutes les AG, « lieux d’oppression ». Ceci fait… il arrache le fil du micro ! Les syndicalistes rebranchent calmement le micro. Mais par la suite, chaque fois que la tribune essaie de parler, un appéliste arrache le fil. Au bout d’un moment, un militant de Sud se lève et le repousse, donnant ainsi dans le piège qui lui était tendu. Aussitôt, une trentaine d’appélistes se ruent sur lui dans un bel ensemble. S’ensuit une altercation, avec des coups et des chaises qui volent, le tout sous les yeux de quelques centaines d’étudiantes et d’étudiants éberlués ! Échec et dispersion de l’AG.

Galvanisés par cette « victoire », les appélistes amorcent dans les jours suivants une escalade. Ils et elles rendent public un texte assez pathétique de formules toutes faites (mais numérotées à la manière des situationnistes de jadis), dans lequel ils affirment qu’ils ne pouvaient « plus laisser cette obscénité qu’est l’AG se dérouler paisiblement ». Puis le local de Sud est tagué. Enfin, à au moins trois reprises, des syndicalistes sont agressé-e-s à la sortie d’un bar. Le 1er février, une demande d’explication dégénère, c’est l’affrontement et les appélistes ont le dessous. Depuis, c’est la paix armée… jusqu’au prochain mouvement ?

Gaspard (AL Rennes), Dany (AL Toulouse)

[1L’article « Facs : Allegro ma non troppo » paru dans Alternative libertaire d’octobre 2007 est tout à fait représentatif de ce souci.

[2Processus de nivellement de l’Enseignement supérieur sous l’égide de l’Union européenne.

[3La CNT-AIT est issue d’une scission de la CNT en 1993. Se délitant au fil des années, elle a renoncé à toute prétention syndicale, pour devenir aujourd’hui un groupe gauchiste principalement occupé à dénigrer d’autres groupes gauchistes.

[4La Coordination des groupes anarchistes (CGA) est une scission de la FA, fondée sur le refus de demeurer dans la même organisation que des groupes qui avaient appelé à voter Chirac en mai 2002. D’orientation pro-syndicaliste, assembléiste et lutte de classe, elle n’est pas à l’image de ses jeunes militants toulousains qui ont attaqué l’AG du 24 novembre 2009.

 
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