12e congrès d’AL (Castillon-du-Gard, 2015)

Motion d’orientation générale

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« Pour AL, il s’agit de se battre "dans" le capitalisme pour arracher des victoires, mais des victoires qui ne pourront être que provisoires si elles ne débouchent pas, à terme, sur une rupture révolutionnaire et une transformation sociale. AL ne porte donc pas l’idée d’un nouveau compromis social entre salariés et capitalistes fondé sur un meilleur partage des richesses mais ses militant-es font le choix de s’inscrire avec détermination dans la lutte pour l’établissement d’une société affranchie de toute forme d’exploitation et de domination, lutte qui constitue le lieu, l’expression et le ressort de l’émancipation individuelle et collective. »

Sommaire


La situation : un système en crise et des classes en lutte

Encore une crise du mode de production capitaliste !

La dynamique du mode de production capitaliste se lit dans la recherche effrénée du profit à court terme et dans l’accumulation permanente de capital toujours plus concentré entre quelques mains. La concentration, phénomène permanent est brutalement accélérée à l’occasion des crises qui bouleversent régulièrement le cours des affaires en éliminant impitoyablement de la course les patrons et actionnaires dont la rentabilité du capital est devenue trop faible, voire négative. Quand les bourses ou les banques s’effondrent, ce n’est pas le système capitaliste qui tombe mais certains capitalistes.

Nous ne pleurons pas les perdants de la course mais les salariés qui font brutalement les frais des soubresauts de l’économie.

Ainsi chaque crise est historique, unique, et permet au mode de production de se régénérer. Aucune « crise finale » n’est à attendre. Seule la lutte entre les classes antagoniques, la classe de ceux qui possèdent les moyens de production et la classe de ceux qui n’ont que leur force de travail à vendre, peut permettre une issue salvatrice en cas de victoire des prolétaires. En attendant, les capitalistes useront de toutes les armes à leur disposition pour maintenir leur domination et leur mode de production. Ils ne reculeront devant aucune barbarie sociale, écologique ou politique.

La crise que nous traversons a la particularité de s’accompagner, à travers la mondialisation voulue par la fraction dominante de la bourgeoisie occidentale, d’un possible basculement des impérialismes dominants au profit en particulier d’un pays comme la Chine. Cela produit une paupérisation d’une partie des couches populaires. Les délocalisations massives de production et le développement des technologies de production (qui devrait permettre des réductions massives du temps de travail) frappent de plein fouet le vieux mouvement ouvrier occidental et pavent la route du repli nationaliste, voire fasciste, des masses occidentales.

Dans une logique de concurrence mondialisée, on peut prédire qu’un nouvel équilibre sera trouvé quand les conditions d’exploitation des travailleurs dans les pays à bas coût seront harmonisées avec celles des vieux pays de l’OCDE. Pour les travailleurs d’ici et de là-bas, tout l’enjeu est que cet équilibre se trouve au plus haut niveau possible. A l’opposé du repli c’est donc a une réponse internationaliste que nous travaillons dans la perspective de l’amélioration des conditions quotidiennes des travailleurs avec la perspective que les luttes sociales « mondialisées » débouchent sur une révolution sociale elle aussi mondialisée.

Une crise écologique

Le productivisme est inhérent au capitalisme car le maintien du taux de profit passe par la croissance et donc le productivisme. Pourtant, les conséquences écologiques de ce mode de production sont connues. Face à cela, la réponse des responsables politiques consistent, par les discours, les protocoles internationaux et les pactes écologiques, à donner l’illusion de l’action tandis que le système économique n’est jamais en cause. La délocalisation de production et donc de la pollution permet également de faire croire à peu de frais qu’une réelle transition écologique est mise en œuvre.

L’écologie radicale doit consister à dire que la solution aux problèmes ne viendra pas des conférences internationales sous l’égide du G20 mais d’une critique en paroles et en actes du système capitaliste. Malheureusement, les organisations qui portent ce discours n’ont que peu de poids du fait de leur capacité à agir limitée. Dans le même temps, les sommets internationaux, même s’ils ne débouchent sur rien, continuent à représenter un espoir pour une partie de la population qui mise plutôt sur un lobbying intense auprès des institutions que sur une remise en cause globale du système.

Enfin, une partie des organisations réformistes défend l’idée d’inspiration keynésienne selon laquelle il serait possible de relancer la machine économique par un investissement public massif dans la reconversion énergétique. Outre qu’une telle solution, même mise en œuvre à l’échelle mondiale ne produira pas autre chose que des effets de courte durée en termes de reprise de la croissance, elle présente l’inconvénient de laisser de côté la question de la propriété privée des moyens de production et du contrôle démocratique de la production.

Articuler luttes défensives et revendications de rupture

Pour AL, il s’agit de se battre « dans » le capitalisme pour arracher des victoires, mais des victoires qui ne pourront être que provisoires si elles ne débouchent pas, à terme, sur une rupture révolutionnaire et une transformation sociale. AL ne porte donc pas l’idée d’un nouveau compromis social entre salariés et capitalistes fondé sur un meilleur partage des richesses mais ses militant-es font le choix de s’inscrire avec détermination dans la lutte pour l’établissement d’une société affranchie de toute forme d’exploitation et de domination, lutte qui constitue le lieu, l’expression et le ressort de l’émancipation individuelle et collective. Le caractère résolu de l’engagement révolutionnaire ne consiste pas en un jusqu’au-boutisme de principe, qu’il s’agirait d’opposer à un réformisme jugé « modéré » et « impur ». Si nous rejetons théoriquement le réformisme, c’est parce qu’il est profondément illusoire et que ses objectifs apparemment réalistes du fait de leur caractère « raisonnable » ne le sont pas. Mais cela ne nous empêche pas de mener des luttes aux côtés de forces que nous considérons comme réformistes.

Le discours et l’intervention d’AL consistent donc à articuler ces luttes « dans » le capitalisme (qui revêtent aujourd’hui le plus souvent l’aspect de luttes défensives) et ces perspectives de rupture (qui se présentent sous la forme de revendications transitoires en lien avec le projet de société communiste libertaire).

La propagande d’AL doit tenir sur ces deux pieds : analyse de la situation politique et soutien aux luttes d’une part ; mise en débat de revendications de rupture d’autre part.


La gestion de crise capitaliste

En France et en Europe : le dogme de l’austérité

La gestion de la crise économique consiste, pour la plupart des États européens, à faire appliquer une politique d’austérité salariale et budgétaire (impliquant un fort de chômage structurel important, une précarisation généralisée, la baisse des salaires réels, le démantèlement rampant de la protection sociale) destinée à financer une « politique de l’offre », c’est-à-dire à permettre une intensification de l’exploitation capitaliste et une exacerbation de la concurrence entre capitalistes. C’est dans les États ayant dû faire appel à la Troïka (constituée par la Commission européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international) que ces politiques d’austérité ont été mises en œuvre avec le plus de violence et ont eu les conséquences sociales (appauvrissement, destruction des services publics, renforcement des inégalités) et politiques (crise des partis traditionnels, constitution de vastes mouvements populaires, progression des nouveaux partis réformistes mais aussi de l’extrême droite nationaliste) les plus visibles.

En France, même si les choix politiques de François Hollande vont clairement dans le sens du patronat (CICE fin 2012, réforme des retraites en 2013, pacte de responsabilité début 2014, loi Macron début 2015) et même si la précarisation progresse de manière alarmante. La question est de savoir si les luttes parcellaires qui visent à contester ces politiques peuvent déboucher sur une confrontation plus globale, que le gouvernement s’emploie à désamorcer par la répression.

Le maintien de l’ordre intérieur

Plus que jamais, l’ordre social capitaliste règne par le maintien d’un fort taux de chômage et d’une précarisation grandissante et multiforme de la condition salariale. La menace quotidienne, sourde et silencieuse, que constituent l’un et l’autre pour les salariés explique largement la résignation de la grande majorité d’entre eux à l’aggravation de leurs conditions de travail, d’emploi et d’existence, synonyme de leur exploitation plus intensive, ainsi que la faiblesse quantitative et qualitative des luttes pour s’y opposer. L’intensification de l’exploitation permet à son tour de maintenir un fort taux de chômage, autrement dit de gonfler « l’armée industrielle de réserve ». L’ensemble fournit ainsi un cadre propre à rendre audibles et crédibles les discours nationalistes et racistes désignant « l’étranger » dans « nos » murs (l’immigré maghrébin ou sud-saharien) comme hors de « nos »murs (le prolétaire chinois) comme le responsable de maux qui « nous » accablent. Plus que jamais, le capital règne par l’intermédiaire de toutes ces divisions qu’il crée au sein du salariat.

Face à la contestation et aux résistances plus ou moins massives selon les pays, les gouvernements répondent par la répression, la criminalisation du mouvement social, la limitation des libertés publiques et les discours autoritaires. L’enjeu est d’étouffer toutes les aspirations au changement, de cadenasser la société et d’assurer à tout prix la stabilité de l’ordre capitaliste.

Cette volonté de maintenir l’ordre établi se manifeste d’une part par des discours extrêmement normatifs sur les valeurs et d’autre part par un durcissement de la politique pénale et un renforcement des réponses policières. Ainsi, la « Loi Organique de Protection de la Sécurité Citoyenne » ou « loi bâillon » votée en Espagne en décembre 2014 laisse entrevoir l’arsenal répressif que les États sont prêts à utiliser pour dissuader la contestation et l’action collective.

En France, alors que le gouvernement se prétend de gauche, on assiste à des interdictions de manifestations (en solidarité avec le peuple palestinien ou contre les violences policières), à des arrestations préventives, à des poursuites judiciaires contre des représentant-es d’organisations politiques, et à une intense répression policière des mouvements sociaux, qui a coûté la vie à un militant écologiste à Sivens. Cette violence d’état se décline également sous la forme de la répression syndicale, qui a notamment conduit à une notification de révocation d’un syndicaliste de la Poste, entreprise contrôlée totalement par l’État où le droit syndical est en permanence bafoué.

Cette tendance à la banalisation de la justice d’exception se trouve renforcée en France par les attentats de début janvier, qui vont très certainement conduire à l’adoption de nouvelles mesures sécuritaires alors qu’une loi antiterroriste avait déjà été votée début novembre 2014. Si la réponse n’est pas à la hauteur, on risque d’assister à une marginalisation des tendances les plus combatives du mouvement et à un écrasement de la contestation sous une chape de plomb républicaine neutralisant toute pensée critique.

Face à ce risque, il faut continuer à agir pour susciter un mouvement populaire d’opposition aux réponses répressives et d’affirmation de la légitimité de la contestation.

International : derrière les postures et les discours, la realpolitik et l’impérialisme

Au niveau international, la violence d’état prend de plus en plus le prétexte de la lutte contre le terrorisme, qui sert avant tout à stabiliser des équilibres régionaux favorables aux puissances occidentales et par là même à sécuriser l’approvisionnement des multinationales en matières premières.

Les guerres ainsi menées en Afrique ou en Asie s’habillent dans de discours hypocrites sur les valeurs, qui visent à couvrir une politique étrangère pragmatique, au service de l’ordre capitaliste, qui s’inscrit dans la droite ligne des politiques néocoloniales et clientélistes menées jusqu’à alors.

Tandis que la France prétend combattre le terrorisme et défendre la démocratie en multipliant les opérations militaires, elle ne fait rien pour soutenir les combattant-es kurdes du Rojava et se satisfait très bien de relations commerciales avec l’Arabie saoudite, qui n’a rien d’une démocratie et finance directement des groupes islamistes radicaux.

Ce double discours conduit également le gouvernement à défendre une résolution palestinienne au sein du Conseil de sécurité de l’ONU au nom de la justice internationale tout en continuant à préserver les intérêts israéliens, notamment par la criminalisation de la campagne de boycott-sanction-désinvestissement menée contre l’État d’Israël.


La tentation réactionnaire et le danger de l’extrême droite

La poussée de l’extrême droite en Europe

Dans un contexte d’abstention massive, les élections européennes de mai 2014 ont confirmé la progression de l’extrême-droite notamment en France, au Danemark, en Angleterre, en Finlande et son ancrage en Hongrie, en Autriche, en Lettonie, aux Pays-Bas et en Grèce. Malgré des formes différentes, ces partis présentent des invariants communs : racisme, nationalisme et autoritarisme.

Par ailleurs, que ce soit en France avec les Manifs pour Tous et en Allemagne avec Pegida, l’extrême droite démontre sa capacité d’occuper massivement la rue.

Pour autant, dans les pays européens les plus durement touchés par la crise du capitalisme, comme l’Espagne, le Portugal ou l’Irlande, les partis d’extrême droite ne parviennent pas à percer, à l’exception notable de la Grèce avec Aube dorée, soutenue par les armateurs.

La progression des idées réactionnaires et du racisme en France

Depuis l’arsenal sécuritaire voté suite aux attentats du 11 septembre, les attentats contre Charlie Hebdo et l’épicerie cacher à Paris servent à nouveau de prétexte à la classe politique dirigeante pour restreindre encore plus les libertés publiques en ciblant les nouvelles « classes dangereuses » des quartiers populaires.

Par ailleurs, l’ordre moral et l’homophobie se sont manifestés massivement lors des Manifs pour tous rassemblant les franges réactionnaires autour des réseaux Civitas.

Enfin, le racisme sous toutes ses formes (islamophobie, antisémitisme, racisme anti-Roms) fait des ravages, véhiculé aussi bien par les classes dominantes (de Marine Le Pen à Manuel Valls) que par les réseaux Dieudonné-Soral.

La confusion politique ambiante permet non seulement l’expansion de ces idées réactionnaires en désignant des boucs-émissaires (les « Juifs », les « Musulmans » ou les« Rroms » comme autant d’’entités dangereuses fantasmées...) mais aussi, avec le développement des théories complotistes, de discréditer la critique sociale radicale, de diviser les classes populaires, de détourner des problèmes sociaux et de décourager toute action collective progressiste.

L’extrême droite en ordre de bataille pour la conquête du pouvoir

Ces différents mouvements de fond, dans un contexte de crise économique, politique et sociale, favorisent la montée continue du Front national depuis les élections présidentielles de 2012. Le FN, sous l’impulsion de Marine Le Pen, a adopté une (im)posture sociale pour élargir sa base électorale en direction des classes populaires et une stratégie de dédiabolisation-banalisation relativement efficace. Par ailleurs, son travail d’implantation locale et ses inflexions programmatiques s’avèrent payants pour reconstituer son appareil militant.

Du coup, ce parti, qui dispose également d’une couverture médiatique complaisante, se pose comme l’ultime recours et la seule alternative possible avec l’horizon des élections présidentielles de 2017. Le risque d’une montée au pouvoir du FN, que ce soit par les présidentielles en 2017 ou par le biais d’autres victoires électorales locales, doit donc être envisagé, et nous amener à anticiper différentes reconfigurations de nos moyens d’action, des axes de lutte et des alliances politiques.

Mais la montée de l’extrême droite s’explique aussi par l’absence de toute alternative anticapitaliste crédible, par le défaut d’une perspective d’émancipation sociale portée par des luttes sociales capables d’infléchir dans l’immédiat le rapport de forces en faveur des couches populaires. Elle est donc aussi la conséquence et le symptôme d’une crise des organisations révolutionnaires.


Surmonter la crise des organisations révolutionnaires

La poussée de l’extrême droite en France et dans un certain nombre de pays européens est le miroir de l’affaiblissement des mobilisations collectives du camp des travailleur-ses. En France il semble que la gauche révolutionnaire traverse une véritable crise. Celle-ci est loin d’être insurmontable mais pour cela nous devons partir de certains constats.

Ces dernières années la quasi-totalité des organisations d’extrême gauche ont connu de graves crises internes sur fond de divergences d’analyses ou tactiques. Ces crises ont abouti soit à des scissions, soit à des départs de militant-e-s dans d’autres organisations mais plus globalement nous pouvons dire qu’il n’y a pas eu d’effet de « vases communicants » : la majorité des départs se sont faits dans la nature, contribuant à l’affaiblissement général de la gauche révolutionnaire.

Un autre constat, qui dépasse la question de la gauche révolutionnaire, est celui d’une difficulté à mobiliser hors des cercles militants, y compris sur des initiatives unitaires larges. Tout porte à croire que l’aire d’influence (idéologique, sociale) des mouvements progressistes s’est considérablement réduit.

Enfin un troisième élément est l’absence de « conflit central » permettant d’unifier le camp des travailleur-s-es dans sa diversité et d’entraîner les « masses » dans la lutte des classes. Le mouvement des retraites de 2010 semble loin aujourd’hui. A l’inverse les mouvements de droite ont réussi ces dernières années à mobiliser massivement au-delà de leurs cercles militants notamment autour de la loi du « mariage pour tous ».

Quatrième élément de cette crise de la gauche révolutionnaire : sa perte de visibilité, à l’exception notable des ZAD. Le discours anticapitaliste a du mal à s’affirmer, pris en étau entre le néo-réformisme du Front de gauche et le confusionnisme « antisystème » de la nébuleuse soralo-dieudonniste. Cette perte de visibilité est une des causes de la difficulté de la presse révolutionnaire à se maintenir dans les kiosques, et de la faiblesse de l’extrême gauche sur le web, relativement aux autres courants politiques.

Une crise surmontable

Ces difficultés à mobiliser alliées à l’absence de conflit central expliquent en grande partie les crises traversées par les organisations révolutionnaires qui s’enferment alors dans des conflits idéologiques de second ordre, des conflits de principes et de personnes qui en temps normal sont dépassés par la pratique concrète des luttes et des mobilisations.

Ces problèmes sont loin d’être insolubles. Tout d’abord, il faut noter que si l’extrême droite semble en position de force électoralement et idéologiquement, sa force ne repose sur aucune organisation de masse. C’est un élément clé de la situation actuelle, car là où les organisations fascistes ou nazis dans les années 30 se construisaient sur du lien organisationnel, sur des pratiques de masse entraînant une part de la population dans le fascisme.

Nous ne pouvons cependant pas nous en remettre à cette unique perspective, très aléatoire et devons au contraire déterminer les éléments sur lesquels nous avons prise et sur lesquels nous pouvons nous appuyer. La crise économique et sociale ainsi que la précarisation qui l’accompagne jouent un rôle évident dans les difficultés à mobiliser aujourd’hui. Cette situation impose de réfléchir en interne à la priorisation des mobilisations, selon les moyens militants dont nous disposons.

Notre stratégie, dans ce contexte néfaste, doit reposer sur des priorités à court terme et des priorités à moyen terme (le long terme étant la révolution).

Des priorités à court terme

Il est fondamental en période de reflux des luttes de maintenir son investissement dans le mouvement social, qu’il soit syndical ou associatif. Mais pas sur n’importe quelles pratiques : il s’agit bien de revenir au terrain, au plus près des exploité-e-s.

Tisser des liens, mener des discussions, appuyer les contradictions puis organiser la défense collective des uns et des autres, développer des solidarités quotidiennes, exacerber les colères et déclencher des luttes et des grèves, voilà les tâches premières de chaque militant-e révolutionnaire là où elle et il se trouve. Évidement ce travail doit être mené à des degrés différents selon où l’on se trouve, mais le rôle de notre organisation politique doit être de le faciliter et de l’encourager. C’est dans ce travail que nous façonnons la conscience de classe et que se légitiment les idées, les programmes, les projets révolutionnaires, loin des débats théoriques ou idéologiques hors sol et lénifiants qui ont régulièrement animé ces dernières années la gauche révolutionnaire.

La seconde priorité à court terme est celle de la visibilité de notre courant. L’investissement dans la construction de solidarités et de mobilisations doit être articulé avec la diffusion de nos idées et de nos analyses, ainsi qu’une apparition spécifique d’AL dans la rue. En cette période de confusion, il importe d’offrir une perspective d’organisation suffisamment solide et cohérente pour attirer à nous ceux et celles qui cherchent à s’organiser.

Des priorités à moyen terme

A moyen terme, la perspective est la reconstruction de forces sociales et politiques révolutionnaires capables de peser dans la lutte des classes. En ce qui concerne les mobilisations sociales, il s’agit de travailler à la convergence des mobilisations en favorisant les liens concrets et les structures interprofessionnelles. Ce travail de convergence ne doit pas se faire « hors-sol » (c’est-à-dire à de prétendues convergences des luttes sans luttes, on en revient donc aux priorités immédiates de redéveloppement des luttes) mais doit être une perspective de construction toujours présente dans les endroits où nous intervenons.

Au niveau des initiatives politiques unitaires, les choses sont plus compliquées. En effet, au cours des derniers années, ces initiatives unitaires ont essentiellement produit des mobilisations "hors-sol", bien souvent tiraillées par des enjeux politiciens, déconnectées de dynamiques locales. Pour autant, l’unité est un levier incontournable dans la construction d’une mobilisation de masse. C’est par ailleurs la mobilisation de terrain qui garantira le maintien de l’unité et prémunira des instrumentalisations. Ainsi, nous avons eu raison d’investir le collectif 3A, qui aurait pu être le cadre d’émergence d’un front contre l’austérité, et d’en partir en exprimant publiquement la nature de nos désaccords quand celui-ci a dégénéré en cadre de recomposition politique sans volonté d’ancrages locaux. La réussite de Blockupy nous montre que ces dérives politiciennes ne sont pas une fatalité et qu’un regroupement à la fois plus offensif et plus ouvert à l’auto-activité des mouvements sociaux est tout à fait possible.

C’est sur de telles bases que les communistes libertaires peuvent et doivent reprendre les discussions avec nos partenaires anticapitalistes et libertaires, mais aussi depuis leur insertion dans les organisations de masse comme dans les collectifs de lutte locaux. Le but est bien de construire par en bas un mouvement articulant mesures d’urgences popularisation d’actions de solidarité (par exemple réquisition de logements, action de rétablissement du gaz et d’électricité, réquisition-distribution de nourriture), contre-pouvoirs et actions mettant en cause les principaux centres de pouvoir du capital ou à son service (banques, multinationales, état). Cette stratégie d’action n’a pas une visée purement protestatrice. Elle vise bien à faire partager plus largement le rejet d’un capitalisme sans démocratie afin de construire une démocratie sans capitalisme.

Nous favoriserons donc toute initiative unitaire dans la mesure où elle vise à mobiliser les expoité-e-s et pas à délimiter des camps politiques fermés sur eux-mêmes, et dans la mesure où le contenu revendicatif n’est pas contradictoire avec ce que défend Alternative libertaire. Pour cela, la présence et la coordination d’un courant anticapitaliste avec un pôle libertaire éventuel est essentielle au sein de ces collectifs unitaires.

La participation à des mobilisations unitaires se décide bien évidemment au cas pas par cas, le travail unitaire n’étant pas un horizon indépassable, mais bien un moyen de participer aux luttes. Par ailleurs, nous sommes conscient-e-s du poids souvent occupé par diverses organisations liées au Front de Gauche dans ces dynamiques, et des fortes contradictions que leur pratiques peuvent avoir avec nos conceptions de la lutte, particulièrement en ce qui concerne la démocratie directe, l’anticapitalisme, et l’autonomie du mouvement social.

Enfin il s’agit à moyen terme de développer notre stratégie des fronts anticapitalistes. Cette stratégie n’a connu jusqu’alors qu’une réalisation pratique assez limitée. Les crises traversées par les organisations dont nous sommes les plus proches idéologiquement n’y ont pas aidé non plus. Entre replis internes et tropisme réformiste, une telle stratégie se complique. Pour autant, il nous faut maintenir cette perspective car nous ne nous contentons pas de l’éparpillement actuelle des forces anticapitaliste et du manque de surface d’Alternative libertaire. Ainsi, malgré les difficultés, nous œuvrons à leur convergence et mettons au débat une stratégie en ce sens. Nous ne perdons donc pas de vue la nécessité d’une convergence nationale des collectifs anticapitalistes locaux, mais nous chercherons avant tout à leur donner une existence de terrain.

Réunir les forces anticapitalistes à une échelle locale répond à la situation de confusion dans laquelle nous évoluons. Favoriser une telle stratégie vise en premier lieu à délimiter un camp politique autour duquel puisse se cristalliser les aspirations révolutionnaires de toutes celles et ceux qui sont en quête de perspectives, un certain nombre ne se retrouvant pas dans l’offre politique actuelle. Il s’agit également de mieux se coordonner pour faire face aux évolutions auxquelles nous faisant face actuellement : répression accrue, extrême-droite, difficultés dans la convergence des luttes.

Enfin le recul des idéologies révolutionnaires offre paradoxalement la possibilité de renouveler un projet révolutionnaire émancipateur sur des bases autogestionnaire, où le communisme libertaire aurait toute sa place. Les évolutions qui traversent les courants issus du marxisme-léninisme en France mais également à l’étranger (comme l’exemple du PKK nous le montre) laissent penser qu’un contexte favorable aux idées autogestionnaires semble se dessiner.


Pour un mouvement social offensif

La crise du mouvement ouvrier est liée à celle du capitalisme dans la mesure où le premier peine à reprendre un projet de transformation sociale qui aille au-delà de la recherche d’un nouveau compromis social pour lequel justement les latitudes économiques se trouvent fortement réduites. Bref, on peut déplorer l’absence de réponse à la hauteur des enjeux. En effet, face à la politique d’austérité menée par le gouvernement et à la répression qui touche directement le mouvement social, les organisations syndicales sont soit enferrées dans le dialogue social, soit peinent à construire les conditions d’un affrontement d’ampleur. De la même manière, le mouvement antifasciste n’arrive pas à se reconstruire et les organisations antiracistes peinent à endiguer la progression idées réactionnaires.

Sur le terrain du syndicalisme, se donner les moyens de nos ambitions

Quel ancrage syndical ?

Tous ces constats concernant la faiblesse de la riposte syndicale doivent être établis et les difficultés posées par un réel reflux des luttes ne doivent pas être négligées. Pourtant, il serait faux de faire porter la responsabilité de cet attentisme uniquement sur les directions syndicales. Il faut certes refuser résolument le syndicalisme de service ou de cogestion empêtré dans les filets du « dialogue social » mais cela ne doit pas nous amener à nous limiter à cette critique et à une propagande radicale fondée sur la dénonciation de la bureaucratie. Trop courte serait cette affirmation selon laquelle la bureaucratie ne ferait que se rallier par opportunisme à la culture du dialogue, alors qu’elle prend acte, avec plus ou moins de zèle selon les syndicats, la position occupée dans la hiérarchie de ces derniers et l’histoire des fédérations et de leurs luttes, de la paralysie du monde du travail, celle que n’a pas manqué de provoquer la montée de l’exploitation, du chômage et de la précarité.

On ne peut que déplorer une tendance actuelle à un décrochage au sein du syndicalisme de lutte entre une animation combative dans des instances décisionnelles et des équipes qui peinent de plus en plus et donc pèsent moins sur le terrain. Le renouvellement générationnel dû aux départ des militant-e-s issus des années 70 a ainsi pour effet d’absorber très vite de jeunes militant-e-s vers des tâches nationales. Ce renouvellement est un enjeu pour le mouvement ouvrier, tout comme le maintien de structures d’animation solides et combatives. Pour autant, cela ne saurait se faire au détriment d’un ancrage local dans les entreprises. Ainsi, les militant-e-s d’Alternative libertaire doivent participer au renforcement d’équipes syndicales combatives, d’un syndicalisme « de terrain », au plus près des travailleurs et des travailleuses.

Car, loin des dérives minoritaires et activistes, c’est bien dans la construction de luttes auto-organisées et massives que notre engagement syndical prend tout son sens. C’est bien en rassemblant dans l’action, significativement si ce n’est majoritairement, des travailleurs et des travailleuses sur leurs lieux de travail que nous donnons une consistance à la lutte de classe. Dans les secteurs professionnels où la précarisation atomise les salarié-e-s, leur tâche est aussi d’aider à l’organisation des précaires (intérimaires, vacataires, CDD…) pour lutter dans leur intérêt propre.

Reconnaître le rôle central du syndicalisme dans la construction d’un rapport de forces avec la classe capitaliste doit nous conduire à réfléchir à notre propre intervention syndicale et à nous poser la question de notre ancrage dans le monde du travail. Ainsi il faut appuyer et orienter les jeunes camarades en recherche d’un travail, dans le respect des choix de vie de chacun-e bien entendu.

Des raisons d’espérer

L’exacerbation de la pression sociale conjuguée à l’absence de réponse syndicale a mené à des tensions au sein d’organisations syndicales en panne de combativité. La crise récente de la CGT, qui ne s’est pas limitée à une fronde des cadres intermédiaires, est révélatrice de cette poussée vers plus de radicalité.

Par ailleurs le départ en retraite de nombreux-ses syndicalistes va inévitablement poser la question du renouvellement des équipes d’animation syndicale. Dans cette situation, nous devons donc être en mesure de jouer le rôle d’animateurs et animatrices autogestionnaires ; ceci, tant au sein des collectifs de travail qu’au sein des organisations syndicales.

La participation à l’animation des organisations syndicales, localement, régionalement et nationalement, est le prolongement nécessaire à nos implications « à la base » c’est à dire au sein de nos collectifs de travail ; les deux ne sont nullement contradictoires mais au contraire complémentaires. Ceci s’inscrit dans la construction et/ou la reconstruction d’un syndicalisme combatif efficace, qui doit prendre en compte, notamment, les dimensions interprofessionnelles et internationalistes.

Cette construction résolue de nos structures syndicales (tant au plan professionnel : sections, syndicats, fédérations ; que territorial : Unions locales et départementales) ne doit pas s’opposer à la recherche de convergences intersyndicales accrues des syndicalistes de luttes (qu’ils et elles soient militant-e-s CGT, Solidaires, FSU, CNT et CNT-SO, LAB, STC…).

Travailler, à tous les niveaux, à une unité intersyndicale appuyée sur des revendications unifiantes est indispensable pour engager l’action.

Au-delà, il s’agit bien de matérialiser, dans la durée, un pôle syndical combatif qui constituerait une alternative à des « pactes » intersyndicaux bureaucratiques et factices comme celui naguère du « syndicalisme rassemblé » CGT-CFDT ou celui, encore espéré par certains, d’un rapprochement des appareils CGT et FSU.

Nombreuses et nombreux sont les militant-e-s et les équipes de Solidaires d’ores et déjà acquises à cette démarche. Démarche dont nous pensons qu’elle peut aujourd’hui être partagée bien au-delà. À l’aube des années 1990 par exemple, des militants d’organisations syndicales diverses (SUD, oppositionnels CFDT, CGT) avaient su travailler ensemble pour aider à développer un mouvement de chômeurs important (création d’AC !, marches contre le chômage notamment). Dans une situation différente aujourd’hui, nous devons continuer de combattre les dérives boutiquières pour retrouver, dans des formes qui restent à imaginer, le sens d’une action intersyndicale au service des luttes.

Porter un projet de transformation sociale autonome

L’autonomie du mouvement social, défendue fermement par les militant-e-s d’AL via deux appels dans les années 90, ne doit pas être comprise comme une répartition des tâches entre le syndical et le politique mais comme l’affirmation de la pertinence d’un projet de transformation sociale autonome. Ces deux appels, malgré des insuffisances, ont servi dans l’après-95 de points d’appui pour faire entendre un projet politique de transformation sociale basé sur les luttes (projet qui n’était pas défendu en tant que tel dans les appels).

Aujourd’hui, le reflux des luttes, en particulier les échecs successifs des grands mouvements de masse de 2003 et 2010, compliquent la donne : la capacité de transformation sociale des mouvements sociaux est perçue, à juste titre, comme faible et de nombreux militant-e-s syndicaux ou associatifs se replient vers des projets électoralistes. L’arrivée au pouvoir de Syriza en Grèce et les sondages favorables à Podemos en Espagne renforcent cette tendance.

Cette polarisation sur un bien hypothétique « débouché électoral » doit être vigoureusement combattue. La question de la nécessaire autonomie du mouvement social doit être remise sur le métier. Loin de servir de caution facile à un repli corporatiste, l’autonomie du mouvement social est bien une clef stratégique pour combattre frontalement les projets réformistes et électoralistes et leur corollaire l’instrumentalisation du mouvement social à des fins politiciennes.

Pour cela, il s’agit tant de croiser le fer sur le projet de transformation sociale (en réaffirmant qu’elle suppose une rupture avec le capitalisme) dans nos structures syndicales et associatives, locales et nationales, que de trouver les moyens de porter publiquement, « hors-les murs » de ces structures, la nécessité d’un tel projet. Cela passe notamment par l’exigence et la mise en œuvre d’une autonomie du mouvement social qui soit combative et porteuse d’alternative (droits nouveaux, socialisation, autogestion…).

Sur les autres fronts de lutte, mener des combats fédérateurs et développer des organisations de masse

La difficile reconstruction d’une riposte antifasciste

Alternative libertaire participe activement à la reconstruction du mouvement antifasciste, qui recommence à se structurer depuis l’ascension électorale du FN de 2012 et le meurtre de Clément Méric, notamment avec la multiplication des collectifs locaux.

Les différents cadres nationaux (CLAF, CONEX et « Appel Unir et agir ») en cours rencontrent des difficultés en terme stratégiques et pour se structurer largement du fait notamment de certains freins par rapport à l’antifascisme des années 90 (accumulation de défaites, force d’inertie des partis et organisations « à gauche de la gauche », PS au pouvoir depuis 2012...). Du coup, le cadre syndical (intersyndicale CGT-FSU-Solidaires, VISA) s’avère, malgré ses limites, le cadre potentiellement le plus porteur en termes de massification de la lutte antifasciste à condition que les structures syndicales s’emparent de cette question à travers des formations solides, des débats au niveau des équipes syndicales et en l’articulant avec la nécessité de riposte offensives sur le terrain des luttes sociales.

Apporter une réponse globale à la montée des racismes

La tuerie perpétrée au siège de Charlie Hebdo et les meurtres commis à l’Hypercacher de la porte de Vincennes ont alourdi un climat raciste déjà très marqué et ont sans doute précipité le basculement de certaines franges de la population dans le racisme anti-musulman-e-s. Une course de vitesse est ainsi engagée contre l’extrême droite nationaliste qui cherche à faire porter la responsabilité de la tuerie à l’ensemble des musulman-e-s et à répandre la peur de l’islam. Dans le même temps, le ressentiment créé par les discours islamophobes constitue le terreau propice à la diffusion de théories du complot antisémites et à l’excitation des haines entre des « communautés » considérées comme homogènes et fondamentalement antagoniste. La politique coloniale menée par l’État d’Israël permet par ailleurs de nourrir les discours antisémites de tribuns qui distillent habilement la confusion entre antisémitisme et antisionisme.

Heureusement, de nombreuses voix discordantes s’élèvent pour démonter les amalgames et dénoncer les « représailles » islamophobes. Dans ce contexte, l’objectif, pour AL, est plus que jamais de ne pas tomber dans la concurrence entre les victimes du racisme et de dénoncer d’une même voix tous les racismes, que ce soit par des luttes spécifiquement antiracistes ou dans l’ensemble des luttes sociales.

Vers une riposte unifiée à l’extrême droite et aux racismes ?

Concernant la nécessaire riposte face au développement du racisme sous toutes ses formes et face à l’extrême droite, il y a nécessité pour les militant-e-s révolutionnaires d’investir ce terrain de lutte et d’articuler l’antiracisme et l’antifascisme afin de lutter contre la mise en concurrence des luttes antiracistes et l’éparpillement des énergies militantes.

Et comme dans les années 90, il faut arriver à dépasser le débat entre antifascisme « radical » et antifascisme unitaire pour porter une dynamique unitaire qui pointe clairement les responsabilités politiques et donne une perspective large et offensive sur le terrain des idées et dans la rue.

Cependant, voir le cadre syndical comme seul suffisant serait une erreur. L’extrême droite, du FN à Soral et Dieudonné, constitue un pôle attractif pour une partie de la jeunesse qu’elle soit scolarisée (lycéenne ou étudiante) ou dans le monde du travail (apprentie, jeunes salarié-e-s, notamment précaires et intérimaires). Or, la place de cette jeunesse est capitale dans le développement d’un mouvement antifasciste de masse. Et pour cette jeunesse, les structures syndicales soit ne sont pas pertinentes, soit ont parfois du mal à s’y adresser : elles restent sur des schémas d’intervention traditionnels, alors que ces mouvements racistes et réactionnaires utilisent de plus en plus réseaux sociaux et internet. Plus grave, dans un climat social dégradé, le combat antifasciste ou antiraciste ne semble pas non plus une priorité pour une grande partie de la jeunesse. Nous devons donc trouver rapidement des axes de remobilisation de la jeunesse dans le futur.


Renouveau et impasses du projet réformiste

La percée de nouveaux partis réformistes en Europe

Les conséquences sociales désastreuses de la crise et l’échec de sa gestion sous l’égide de la Troïka ont eu pour corollaire un bouleversement politique se traduisant par la marginalisation plus ou moins rapide de certains partis politiques traditionnels (Pasok en Grèce ou, dans une moindre mesure, PSOE en Espagne) et la percée de nouveaux regroupements politiques d’inspiration réformiste, qui parviennent à incarner une volonté de rupture avec l’austérité et une aspiration populaire au renouvellement de la classe politique. La progression de Podemos en Espagne ou de Syriza en Grèce est ainsi révélatrice d’une dynamique populaire réelle qu’il ne faut pas mépriser mais plutôt encourager tout en pointant du doigt les faiblesses et même la caducité des réponses réformistes ainsi que les désillusions auxquelles elles conduiront si les contradictions causées par la confrontation avec l’exercice gestionnaire du pouvoir ne débouchent que sur de tièdes compromis nécessairement défavorables aux travailleurs-ses.

Nous devons ainsi être en mesure de prendre en compte les reconfigurations des rapports de force au niveau européen, de relayer le discours critique porté par nos camarades communistes libertaires en Grèce ou en Espagne et de pousser pour qu’en France les énergies militantes ne se consument pas dans l’attente vaine d’un « débouché politique » qui, en l’absence de luttes massives, ne se résumerait qu’à une pâle copie de Syriza.

En France, l’éternelle question de la recomposition à la gauche du PS

En France, dans un contexte de reflux des luttes, la perspective d’une recomposition électorale à la gauche du PS et d’une victoire par les urnes semble peu à peu s’imposer comme le seul moyen de rompre avec la politique d’austérité mise en œuvre par Françoise Hollande. Le collectif 3A, dont l’activité principale consiste désormais à collecter des signatures de responsables politiques et syndicaux afin d’afficher une unité autour d’un programme gouvernemental alternatif, constitue le creuset de cette recomposition.

La question des moyens permettant de susciter un réel mouvement populaire est ainsi complètement évacuée au profit de tractations politiciennes visant à un accord programmatique entre les « frondeurs » du PS, EELV et le Front de Gauche. Paradoxalement, la victoire de Syriza renforce cette idée fausse selon laquelle l’offre politique crée le mouvement de masse.

A rebours de ces constructions politiques hors-sol, nous devons œuvrer au développement de cadres unitaires locaux permettant une unité d’action entre militant-e-s résolu-e-s à faire de la mobilisation sociale la base de tout projet de transformation. Plus nous arriverons à donner corps à un mouvement anticapitaliste et autogestionnaire, plus le développement de tels collectifs sera facilité.


L’intervention d’Alternative libertaire

Une intervention politique directe sur les lieux de travail et auprès de la population

La reconstruction d’un syndicalisme de classe et de masse est une condition nécessaire à la contestation directe de l’ordre capitaliste mais notre investissement militant ne peut se limiter à cela et il faut également assumer davantage une intervention politique directe auprès des travailleur-ses y compris précaires ou privé-es d’emploi et retraité-es. 

Le Rail déchaîné « blog rouge et noir du secteur ferroviaire », Franchise postale, « blog postier rouge et noir » et le blog des communistes libertaires de la CGT vont dans ce sens. Les CAL n’ont pas exprimé pour l’instant le besoin d’un tract entreprises spécifique mais les distributions des tracts de politique générale dans les entreprises doivent être systématisées, tout comme les apparitions sur les manifestations syndicales.

Enfin, il faut reprendre l’appui aux camarades en recherche d’emploi ou arrivant dans le monde du travail. Il est par ailleurs nécessaire de se saisir des outils de propagande potentiellement massifs que représentent les vidéos diffusées par internet.

Porter un projet anticapitaliste et autogestionnaire

Parallèlement à cette intervention spécifique d’Alternative libertaire en direction de la population, la construction de cadres unitaires de résistance et de soutien aux luttes sur des bases anticapitalistes correspond à une nécessité. Malgré les difficultés rencontrées pour créer et faire perdurer des fronts anticapitalistes, les exemples locaux (Toulouse, Nantes, Agen, Angers, etc.) nous montrent qu’il existe un espace et une réelle nécessité de construction des fronts anticapitalistes. De fait nous devons généraliser localement, la stratégie des fronts anticapitalistes en tentant notamment d’y rallier des organisations libertaires jusque là frileuses au travail unitaire au-delà du pré carré libertaire.

Cette stratégie des fronts anticapitalistes au sein desquels un pôle libertaire pourrait se dessiner correspond à une nécessité pour favoriser l’émergence d’un grand mouvement anticapitaliste et autogestionnaire. Cela passe notamment par l’interpellation systématique des militant-e-s anticapitalistes que nous côtoyons dans différents cadres en vue de mettre cette question en débat. La brochure « Développons les fronts anticapitalistes » constitue un point d’appui pour cela. Parfois il n’est pas possible de développer localement de tels fronts, en particulier face à l’absence de partenaires. Pour autant, cet axe stratégique reste essentiel en tant que proposition unitaire qui vise à rompre avec les sectarismes de l’extrême-gauche en poussant à la discussion, au débat et à l’unité d’action.

Le syndicalisme reste un outil nécessaire et à investir, il peut s’articuler avec d’autres fronts de luttes hors du champ salarial.

C’est par exemple le cas des activités d’animations sociales et politiques des espaces de vie qui permettent de générer des luttes qui se complètent et se renforcent avec l’activité sur les lieux de travail (en amenant les militant-e-s à s’engager sur les autres fronts de lutte une fois qu’ils sont investi-e-s sur l’un d’entre eux). Nous pensons que ces formes d’organisation ne sont pas antagoniques mais complémentaires.

Il faut donc développer des lieux et des espaces à la fois de solidarité, de réunion, d’éducation populaire, d’information, de politisation nous permettant de nous organiser collectivement dans les lieux où nous vivons et militons pour combattre l’état, le capitalisme et toutes les autres formes d’oppression.

Cela permettrait de faire vivre un projet anticapitaliste et autogestionnaire qui passe par le développement de lieux de contre-pouvoir ouverts au delà des cercles militants radicaux et à l’intérieur du mouvement social. Le projet de Nouvelle Rôtisserie porté dans l’est parisien, le Barricade dans lequel sont investi-e-s les militant-e-s de Montpellier, l’Etincelle à Angers où sont invest-i-es des militant-e-s d’AL depuis de nombreuses années, constituent des exemples de telles réalisations.

Par ailleurs, Notre-Dame des-Landes a révélé puis catalysé une résurgence de luttes auto-organisées et se voulant apartidaires, comme l’avaient été certains collectifs antinucléaires : les ZADs, les luttes contre les grands projets inutiles. Ces luttes traduisent une volonté d’organisation de la mouvance autonome, qui ne se dément pas puisqu’une sorte de « camps action climat » dû à des groupes de toute la France doit se tenir à l’été 2015, en prévision de la COP21. Elles traduisent aussi de nouvelles formes de politisation dans la défiance vis-à-vis des groupes politiques, AL ne faisant pas exception. Pour autant il est (et a été) naturel pour nos militant-e-s de se retrouver sur ces luttes, et nous pourrions avoir un échange collectif sur leurs enjeux et les enjeux de notre participation : promotion de l’autonomie productive, de contre-pouvoirs, lutte contre les infiltrations ou les récupérations fascistes comme dans certains Alternatiba.

Développer la visibilité d’AL

Se donner les moyens de tels projets et mener une intervention efficace suppose de renforcer AL. Pour cela, il est primordial de développer la visibilité de l’organisation en mettant à disposition des CAL un matériel adapté à l’intervention locale (disposer d’affiches de grande taille est par exemple une nécessité pour le développement d’AL en zone rurale ou périurbaine) et régulièrement mis à jour en fonction d’axes prioritaires déterminés collectivement.

Mener une campagne annuelle coordonnée autour d’un unique thème décidé en coordination fédérale est également une manière de rendre notre discours plus lisible et plus attractif. Cela suppose de faire des choix et d’éviter à tout prix de diluer une campagne en multipliant les axes et les sous-thèmes.

Enfin, nous devons nous donner les moyens de porter notre discours dans la propagande habituelle (tracts, communiqués, presse) mais également de le diffuser sous forme de vidéos « grand public ». Parmi ces vidéos pourront figurer des vidéos répondant à l’actualité politique et sociale mais également des vidéos d’éducation populaire, visant à populariser des analyses simples sur les différents systèmes de domination à l’instar du travail mené par le biais des différents « Dico » du mensuel.

Aller de l’avant : préparer Alternative libertaire à changer d’échelle

Au final, nous pensons qu’AL peut jouer un rôle plus important dans le mouvement social, dans le paysage politique et dans la diffusion d’une alternative au capitalisme et à l’antilibéralisme. Si nous voulons peser nous ne pouvons nous contenter de rester une petite organisation et nous devons franchir un cap. C’est envisageable dans les années qui viennent si nous arrivons - au delà de la diffusion de nos positions - à nous élargir et à regrouper plus de personnes. Cela passe forcément par notre capacité à faire évoluer notre fédération : notre fonctionnement actuel, à quelques centaines, serait moins opératoire si par exemple nous doublions notre nombre d’adhérent-e-s... Cette partie s’inscrit dans le prolongement des décisions qui visent à développer notre organisation depuis "le tournant de la visibilité" du début des années 2000.


Une stratégie internationaliste

Ces trois dernières années ont été marquées par des avancées significatives de notre travail internationaliste. Cela s’est concrétisé notamment à travers notre forte implication dans la Rencontre internationale de l’anarchisme de Saint-Imier dont l’Internationale des fédérations anarchistes et Anarkismo ont été les éléments moteurs. En dépit de ses faiblesses, Anarkismo est aujourd’hui le réseau libertaire qui bénéficie de la plus large implantation internationale. AL doit y renforcer son implication afin d’accroître sa capacité d’expression, d’initiative et d’action.

Notre activité de solidarité internationale et d’intervention est très nette en ce qui concerne l’Amérique latine, les pays d’Afrique du Nord, la Russie et le Kurdistan avec notamment la révolution au Rojava. En revanche nous n’avons pas réussi à inscrire dans la durée notre soutien à la révolution syrienne. Le soutien à l’opposition révolutionnaire et progressiste syrienne ne doit pas pâtir du soutien tout aussi nécessaire à la lutte des Kurdes. Pourtant sa moindre visibilité en a souffert. Il n’est pourtant pas moins légitime et nous devons donc être plus attentifs et impliqué-e-s dans ce combat.

Notre activité internationale se caractérise par une expression et une action propre de notre courant mais aussi la participation à des cadres unitaires. Elle nous a ainsi permis d’être partie prenante de Blockupy qui s’affirme aujourd’hui comme un pôle anticapitaliste à la fois radical et unitaire incontournable à l’échelle de l’Europe non seulement pour combattre les politiques d’austérité, mais plus largement le système capitaliste tout en affirmant tant par la pratique que par l’expression politique la nécessité d’une alternative anticapitaliste et autogestionnaire.

Blockupy est une coalition regroupant mouvement sociaux et organisations politiques allant des révolutionnaires (autonomes, libertaires, marxistes révolutionnaires, écologistes radicaux) aux réformistes (die Linke) mais dans laquelle l’influence des révolutionnaire est décisive. Après le succès du blocage de l’inauguration de la BCE le 18 mars 2015, AL estime que Blockupy est un regroupement porteur d’espoir pour toutes celles et ceux qui pensent qu’une alternative révolutionnaire à la crise du capitalisme est possible et souhaitable. Nous devons le considérer comme un point d’appui significatif tant pour les luttes que pour le combat idéologique dans une perspective extraparlementaire, anti-étatique et autogestionnaire et dans un contexte où la crise du capitalisme s’aggrave. Par ailleurs, il doit ouvrir des perspectives de discussion, de collaboration et d’échange avec des courants comme la Gauche interventionniste.

Bien sûr il n’est pas le seul à remplir cette fonction le zapatisme, Occupy aux Etats-Unis, le mouvement révolutionnaire kurde, les luttes sociales et le mouvement contre la répression en Espagne jouent également un rôle dans ce sens.

Si le contexte international est marqué par les guerres impérialistes, les nationalismes et la course à la puissance par les différentes factions islamistes radicales, il l’est aussi par des résistances et des courants critiques loin d’être négligeables.

On le voit les enjeux sont immenses et le renforcement tant du secrétariat international que des CAL sur ces questions est incontournable.

 
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