Mouvement féministe : Les féministes et l’État

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Dès les années 1980, Christine Delphy mettait en garde le mouvement féministe contre son institutionnalisation grandissante, liée à l’accès de la gauche au sommet de l’État. Cette critique vaut toujours pour le féminisme d’aujourd’hui.

En 1984, alors que le mouvement féministe commençait à s’institutionnaliser en lien avec la gauche au pouvoir, Christine Delphy publiait un article intitulé « Les femmes et l’État » dans Nouvelles questions féministes [1]. Posant la question de l’État dans le mouvement féministe, cet article est intéressant à plus d’un titre pour le courant anarchiste. En analysant le travail domestique comme un travail gratuit et la base de l’exploitation des femmes par les hommes, Christine Delphy a mis en évidence le caractère autonome du système d’oppression patriarcal, qui ne peut être réduit au capitalisme. La pensée anarchiste a montré le caractère spécifique de l’oppression étatique, non réductible non plus au capitalisme, fait que l’on vérifie dans les systèmes communistes totalitaires. Combattre l’État en tant que tel est d’autant plus nécessaire que celui-ci soutient directement le système capitaliste. Ce que pointe Christine Delphy, c’est l’absence, au sein du mouvement féministe, d’une telle réflexion sur l’État, qui est pourtant tout autant patriarcal que capitaliste.

Le patriarcat a été largement codifié par les lois (notamment le code Napoléon dans une bonne partie de l’Europe). Aujourd’hui, des années de lutte féministe ont permis d’atteindre presque l’égalité dans la loi, entre hommes et femmes, dans certains pays. Mais l’État continue, par sa politique fiscale et sociale, de soutenir l’institution patriarcale du mariage et de la famille, contribuant à maintenir la dépendance des femmes.

L’État est patriarcal

Le mouvement féministe a contraint l’État à promulguer des lois favorables aux femmes, mais il contribue à les vider de son sens : les lois sur l’égalité professionnelle n’ont jamais été pleinement appliquées (notamment concernant les sanctions pour les patrons), le droit à l’IVG est remis en cause par la fermeture des centres et la réduction des budgets publics alloués à la santé, la réforme des retraites supprime les maigres compensations accordées aux femmes s’étant arrêtées de travailler pour élever des enfants. L’État n’a donc jamais cessé de soutenir le patriarcat, malgré les concessions arrachées par les féministes. C’est aujourd’hui l’institution garante de la différence des sexes, par le biais de l’identité civile, du contrôle imposé aux transsexuels [2], ou encore des programmes scolaires, qui perpétuent les stéréotypes de genre et la contrainte à l’hétérosexualité.

Le mouvement féministe face à l’État

Le système parlementaire lui-même est largement dominé par les hommes, et ce malgré les récentes lois en faveur de la parité entre les sexes parmi les élus. « Or, historiquement le mouvement féministe, peut-être encore plus que les autres mouvements appartenant à la tradition extra-parlementaire et d’action directe, s’inscrit d’abord contre ce mode de gouvernement, contre son principe même ; questionne la légitimité, c’est-à-dire le caractère authentiquement démocratique du mode de représentation qui définit les régimes parlementaires. […] Et ce n’est pas seulement aux négociations parlementaires, mais à tous les processus de délégation des pouvoirs des citoyens qu’il refuse de participer : “élections pièges à cons” n’est jamais dit ; c’est un implicite si fort, si constitutif du Mouvement, qu’il va sans dire » écrit Christine Delphy en faisant référence au MLF des années 1970. Malgré ce fonctionnement autogestionnaire, le mouvement féministe n’a pas développé de réflexion propre sur la façon de renverser l’État : car si l’État est patriarcal, le remettre en cause apparaît nécessaire dans la lutte antipatriarcale. C’est là le potentiel révolutionnaire du mouvement féministe, qui ne s’est pourtant pas doté d’une stratégie propre pour déborder l’État.

L’institutionnalisation, un frein à la mobilisation des femmes

La participation des féministes à l’appareil d’État, ou plus encore, leur intégration indirecte par le biais du financement des associations ou des recherches féministes, s’est poursuivie jusqu’à aujourd’hui, malgré le retour de la droite réactionnaire au pouvoir. Cette institutionnalisation est telle que le mouvement féministe lui-même se réduit peu ou prou aux associations subventionnées et aux organismes de co-gestion. Toute perspective révolutionnaire a disparu des collectifs en partie bureaucratisés comme le collectif national pour les droits des femmes (CNDF). Ce cartel d’organisations est aujourd’hui au centre de ce qu’il reste du mouvement féministe et représente l’inverse de ce qu’était le MLF, un mouvement sans cartes ni élues, rassemblant des femmes pour lutter contre le patriarcat. L’une des revendications récurrentes du CNDF est la création d’un ministère pour les droits des femmes ou contre les violences faites aux femmes, alors même qu’un tel ministère, créé par la gauche en 1981, n’a aucunement permis de remettre en cause les inégalités professionnelles. De ce point de vue, la Marche mondiale des femmes, réseau international créé à la fin des années 1990, présente une voie intéressante en s’appuyant sur la mobilisation des femmes à la base et partout dans le monde.

Anne Arden (AL Paris Nord-Est)

[1Cet article est repris dans L’Ennemi principal, t. 2, Penser le genre, Syllepse, 2001.

[2Voir « Troubles dans le sexe » dans AL n°196.

 
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