Nécrologie : Pa Kin

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Après plusieurs années d’une interminable agonie – l’euthanasie lui fut toujours refusée –, l’écrivain chinois Pa Kin est mort le 17 octobre, à l’âge de cent ans. Depuis 1949, il était une des figures littéraires officielles du régime de Pékin. Ce qu’on sait moins, c’est que Pa Kin fut un des principaux introducteurs de l’anarchisme en Chine, notamment en traduisant les œuvres complètes de Kropotkine. Le « Kin » de son pseudo était d’ailleurs un hommage à Kropotkine.

L’an passé, dans un long et remarquable article biographique, Jean-Jacques Gandini rendait hommage à « Pa Kin, écrivain chinois et centenaire ». L’article suggérait quatre périodes dans la vie de Pa Kin : les vingt-cinq premières années de sa vie (1904-1929) auraient pu s’intituler « L’éveil à l’Occident et à l’anarchisme » ; les vingt suivantes (1929-1949), « L’écrivain engagé ». Viendront ensuite la troisième période (1949-1976) intitulée « Le peuple a toujours raison », au service du Parti communiste pour lequel il fut tour à tour complice et victime ; puis la quatrième (à partir de 1977), « La sérénité retrouvée », qui vit sa réhabilitation comme écrivain. Inspirons-nous donc de ce découpage.

L’éveil à l’Occident et à l’anarchisme

Né en 1904 à Chengdu, la capitale du Sichuan, dans une grande famille bourgeoise, la jeunesse de celui qui s’appelle encore Li Feigan est marquée par les convulsions révolutionnaires qui agitent l’empire du Milieu. En 1912, l’empereur est déchu et la république proclamée. En 1919, en pleine vague de grèves et d’agitation sociale, l’adolescent s’engage au sein du groupe anarchiste de Chengdu. Il est alors ébloui par la pensée de Pierre Kropotkine et les articles de l’Américaine Emma Goldmann, avec qui il entretiendra une correspondance. Il part étudier à Nankin puis à Shanghai, et apprend le français, le russe, l’anglais et l’esperanto. Shanghai est alors l’épicentre des luttes révolutionnaires en Chine, qui vont culminer avec la tentative ratée d’insurrection communiste en 1927. Le mouvement anarchiste chinois, pris en étau entre les nationalistes et les communistes, décline. Li Feigan part en 1927 faire des études à Paris « pour aller vers l’Occident à la recherche de la vérité », comme de nombreux jeunes Chinois progressistes.

En France, il milite au sein du mouvement anarchiste et s’engage dans la campagne internationale pour la libération de Sacco et Vanzetti. Li Feigan fait la liaison entre le mouvement anarchiste européen et asiatique, en continuant à écrire pour les revues anarchistes de Shanghai, et traduit L’Éthique de Kropotkine en chinois. Ce séjour à Paris est également l’occasion de publier son premier roman : Destruction, pour la première fois sous le nom de Pa Kin. « Dans cet ouvrage, explique Jean-Jacques Gandini, il décrit la vie des révolutionnaires dans le Shanghai des années 20. Amour des opprimés, haine des oppresseurs, droit pour chacun au bonheur, le terrorisme comme méthode de combat révolutionnaire, tels sont les principaux thèmes abordés. Personnellement lui-même se prononce contre l’assassinat politique car il estime qu’“il n’y a pas d’autre moyen d’arriver à l’anarchisme que par un mouvement de masse organisé”. Mais il se montre compréhensif envers les terroristes et rend la société chinoise, figée, responsable de leurs actes désespérés. Cette première œuvre va connaître un succès phénoménal, notamment auprès de la jeunesse chinoise qui s’identifiera sans peine aux principaux protagonistes. Sa carrière d’écrivain est lancée. »

L’œuvre littéraire de Pa Kin aura donc deux versants : la traduction d’une part, le roman d’autre part.

L’écrivain engagé

Revenu en Chine en 1929, il devient un des intellectuels en vue du mouvement anarchiste, en publiant divers romans où s’affrontent la Chine féodale et révolutionnaire, dont son chef-d’œuvre quasi autobiographique, Famille (1931), portrait au vitriol du système familial, féodal et patriarcal.

Les années 1930 sont, en Chine, celles de l’invasion japonaise, qui va sceller l’alliance entre communistes et nationalistes pour la libération nationale. Les romans de Pa Kin, comme Le Rêve sur la mer (1932) ou Feu (1937) prennent alors pour toile de fond la résistance à l’occupation. L’ensemble de l’intelligentsia de gauche s’aligne sur le Parti communiste, fer de lance de la résistance et Pa Kin, malgré ses réticences, ne fait pas exception. Lui s’enthousiasme pour la Révolution espagnole qui, à l’autre bout du monde, porte les espoirs d’une société libre, socialiste et libertaire. Mais il est en Chine, et la nécessité politique prime.

La guerre terminée, en 1945, il s’attaque à la traduction des œuvres complètes de Kropotkine, et publie l’un de ses derniers romans, très pessimiste, Nuit glacée (1946). Le mouvement anarchiste est alors disloqué dans son pays, mais Pa Kin reste le principal correspondant en Chine de la Commission des relations internationales anarchistes (CRIA), bureau de liaison du mouvement anarchiste mondial.

« Le peuple a toujours raison »

Les communistes s’emparent définitivement du pouvoir en octobre 1949 et il va devenir impossible, pour un écrivain de la stature de Pa Kin, de ne pas adhérer à une des organisations satellites du Parti. Il rejoint donc l’Association des écrivains chinois, et devient député à l’Assemblée nationale populaire. Glorifiés, ses romans sont portés à la scène et à l’écran.

Sa vie sera désormais ballotée au gré des fluctuations et retournements brutaux propres aux organisations léninistes et staliniennes. Il sera du côté des bourreaux en 1957, à l’époque du « tournant antidroitier », et s’associera à la dénonciation des écrivains accusés de déviance. Ses romans sont censurés puis réédités, tronqués de tout élément proanarchiste. De toute façon, depuis 1949, Pa Kin n’écrit plus guère ; son inspiration romanesque est tarie. Il n’entreprendra désormais que des traductions, des essais et ses mémoires. En 1966, à l’occasion de la Révolution culturelle, c’est à son tour de faire partie des victimes. Publiquement humilié, dénoncé comme « traître à la nation », placé sous surveillance, il passe dix ans à faire et refaire son autocritique. Il ne sera réhabilité qu’en 1977, après la mort de Mao et l’éviction de la « Bande des quatre ».

Après l’avoir broyé, la machine stalinienne réutilise donc Pa Kin, qui redevient une personnalité du régime, et est nommé en 1981 président de l’Association des écrivains chinois. En 1989, il s’enthousiasmera pour le « Printemps de Pékin », avant que l’armée ne brise le mouvement étudiant. Vingt-cinq ans durant, jusqu’à sa mort le mois dernier, Pékin a caressé – en vain – l’espoir de lui voir attribuer le prix Nobel de littérature, ce qui aurait été une première pour un écrivain chinois.

Pa Ku-Nin (AL Pékin-Sud)


BIBLIOGRAPHIE

  • De Pa Kin : vingt romans, treize recueils de nouvelles et de contes, cinq écrits de voyages et douze volumes d’essais (essentiellement en 1928 et 1948).
  • De Jean-Jacques Gandini : Pa Kin, le coq qui chantait dans la nuit, éd. ACL, 1985 ; Aux Sources de la révolution chinoise : les anarchistes. Contribution historique de 1902 à 1927, éd. ACL, 1986.
 
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