Il y a vingt ans

1989 : Les révolutionnaires sous les décombres du mur de Berlin

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Le 9 novembre 1989, le mur de Berlin commence à craquer sous le poids des foules de Berlin-Est. Plusieurs semaines durant, le peuple s’acharnera à détruire méthodiquement ce mur de la honte. Naturellement à l’Ouest, alors que certains s’empressent de crier à la « fin de l’histoire » [17], les mouvements révolutionnaires s’interrogent sur les sens à donner à ces évènements : victoire du capitalisme ou nouvelle révolution populaire ?

Manifestations monstres à Berlin-Est le 4 novembre 1989. Le régime vacille.
(c) Bernd Settnik/Archives fédérales allemandes/Wikimedia

D’emblée, en France, l’analyse dominante de l’écroulement du bloc soviétique met clairement en cause toutes les idées anticapitalistes et révolutionnaires.

Durant toute l’année 1989, l’historien François Furet avait profité du bicentenaire de la Révolution française pour marteler sa vision d’une révolution par en haut, où l’intervention du peuple n’aurait pas été synonyme de fureur criminelle et terroriste [1]. Pour lui, « en renversant le communisme, les Russes […] liquident aussi la tradition révolutionnaire de l’Europe depuis deux siècles » [2].

De 1789 à 1989, la boucle serait donc bouclée, le temps où le peuple se levait pour changer le régime serait fini, et les mouvements politiques qui ne l’auraient pas compris ne seraient que d’indécrottables archaïsmes.

Pourtant, parmi les révolutionnaires, il y en a qui ne se sentent pas mis en cause par les révoltes antisoviétiques des peuples de l’Est, et même, qui les soutiennent avec enthousiasme, y voyant une confirmation de leurs critiques du modèle stalinien.

L’économiste belge Ernest Mandel, un des principaux dirigeants du mouvement trotskyste international fait part de son enthousiasme lors d’un meeting de la Ligue communiste révolutionnaire à la Mutualité à Paris en janvier 1990 : « Après la longue parenthèse du stalinisme, la révolution se remet en marche au point où elle s’était arrêtée avec l’assassinat de Rosa Luxemburg », s’exclame le vieil intellectuel. Mais l’auditoire reste sceptique devant cette analyse et devant l’analogie que fait Mandel entre les conseils ouvriers de Saxe et Bavière en 1919 et les comités citoyens de Dresde en 1989 [3].

Beaucoup de militants et de militantes se refusent à voir dans ces mouvements populaires à l’Est des mouvements révolutionnaires, après plus de soixante ans de stalinisme, dans un monde marqué par le néolibéralisme destructeur de Reagan, Thatcher ou Bush père. La réaction à la chute du mur dépend étroitement de la position de chaque mouvement révolutionnaires vis-à-vis de l’URSS.

Les trotskystes et l’URSS, une question identitaire

Les trotskystes ont bien conscience que la chute du stalinisme les atteindra, malgré leurs positions clairement antistalinienne, ce qui explique une attitude en 1989 que Daniel Bensaïd résumera par l’expression « Champagne et Alka Seltzer ! Champagne pour célébrer la mort d’un cadavre dont la décomposition corrompait depuis longtemps l’atmosphère. Alka Seltzer, parce que les gravats du mur ne nous épargnaient pas » [4]. La question de la distance à prendre avec l’URSS avait été depuis plus de cinquante ans au cœur des débats de la IVe internationale.

L’exclusion de Trotsky et son exil en 1927 ont été à l’origine de la transformation de son « opposition de gauche » en mouvement politique. À partir de là, ce mouvement va très lentement être contraint par les évènements d’aller crescendo dans la critique de la Russie soviétique.

Pour l’ex-chef de l’Armée rouge, on ne peut parler de « contre-révolution bureaucratique » qu’à partir de 1930, date du 1er plan quinquennal et du début des purges de grande ampleur. Mais il faudra les grands procès de Moscou en 1936 et 1937 pour que Trotsky reconnaisse qu’il n’y a plus de possibilités de réformes démocratiques et appelle à une révolution politique renversant la « bureaucratie thermidorienne » [5], s’appuyant sur les acquis sociaux de la révolution (propriété étatique, planification).

C’est bien là qu’est le point crucial : ces acquis sociaux amènent à caractériser l’URSS comme un « État ouvrier bureaucratiquement dégénéré ». Cette persistance à ne reconnaître que tardivement les régressions de l’État stalinien, et donc à ne pas les prendre en compte dans la définition de la politique à mener, ne va pourtant pas de soi au sein du mouvement.

Cinquante ans de controverses

Dès 1937, le trotskyste Yvan Craipeau, dirigeant du Parti ouvrier internationaliste, soutenait que la bureaucratie soviétique était devenue une classe, ce qui excluait de définir l’URSS comme un « État ouvrier », même dégénéré. Pour les trotskystes américains du Socialist Workers Party, l’URSS est même devenu un État impérialiste en 1939-1940 avec l’invasion de l’est de la Pologne et de la Finlande. Les débats sont encore plus vifs après l’assassinat de Trotsky en 1940 et après le nouvel ordre de mondial mis en place à Yalta en 1945.

Le IIe congrès de la IVe Internationale, en 1948, tente de ménager la chèvre et le chou en écartant les qualificatifs attribués à l’URSS de « fascisme rouge » ou d’« impérialisme soviétique » d’un côté, et celles de « dernier bastion de la révolution » ou d’« économie socialiste » de l’autre. Le mouvement trotskyste semble incapable de remettre en cause l’État issu de la Révolution de 1917, malgré la mise en garde de Natalia Sedova, veuve de Trosky et du poète Benjamin Péret, qui considèrent que « la politique de la Russie et du stalinisme s’abat sur les espérances humaines bien plus lourdement que le capitalisme financier de Wall Street » [6].

Puis ce sera au tour de Cornelius Castoriadis de proposer la qualification de « capitalisme bureaucratique » pour l’URSS, refusé par la IVe internationale. Castoriadis fondera alors le groupe Socialisme ou Barbarie en 1949, de même que le trotskyste britannique Tony Cliff fondera Socialisme international après le rejet par le congrès de 1948 de sa proposition de considérer l’URSS comme un « capitalisme d’État ».

La renaissance de mouvements ouvriers dans le bloc de l’Est, avec le mouvement dans les chantiers navals de Gdansk en 1971 en Pologne, permet d’espérer que la fameuse « révolution politique » arrive enfin avec cinquante ans de retard. Mais il faut bien reconnaître que ces soulèvements ne sont pas révolutionnaires et que « la force propulsive d’octobre était épuisée » [7].

Pour que la IVe Internationale reconnaisse qu’il ne fallait pas changer la direction du mouvement ouvrier, mais bien reconstruire autre chose sur des bases nouvelles, il faudra attendre le congrès de… 1991 !

La foule franchit la porte de Brandebourg, à Berlin, le 1er décembre 1989.
(c) SSGT F. Lee Corkran

Le rapport à l’URSS a donc été le fondement identitaire des trotskystes pendant plus de cinquante ans, la question sur laquelle se sont construites les oppositions et certaines scissions. Rien d’étonnant à ce que la lente agonie du géant soviétique s’accompagne d’une crise du trotskysme, marquée par les départs massifs de la LCR ou de l’OCI vers le PS. Le reste du mouvement doit donc effectuer une « mise à jour théorique » [8].

De l’euphorie au réalisme

Du côté des libertaires, la critique de l’URSS a été beaucoup plus précoce et plus radicale. Rudolf Rocker rappelait en 1920 dans la revue anarchiste juive de New York, Freie Arbeiterstimme, que le mot d’ordre « Tout pour les conseils » signifiait aussi « Aucun pouvoir au-dessus d’eux ».

Après Cronstadt, les critiques se sont naturellement multipliées en mettant en avant le rôle des soviets, sans les assimiler aux bolcheviks [9]. Avant même que le débat n’ébranle le courant trotskyste, Archinov annonçait en 1927 que « le parti bolchevik […] tentera d’amener la révolution russe à son objectif final : le capitalisme d’État » [10].

Ce n’est donc pas spécialement une « dérive » stalinienne qui est remise en cause mais bien le principe même de la révolution théorisé par Lénine. À la fin du siècle, le système soviétique est même considéré comme « le système le plus sophistiqué et le plus efficace de domination de classe » [11] par l’Union des travailleurs communistes libertaires (UTCL).

Devant l’effondrement soudain de l’URSS et de ses alliés, après des décennies d’agonie qui semblaient interminables, les anarchistes font preuve d’un fort enthousiasme.

Soir 3 du 10 novembre 1989.

Dans son édito du 17 novembre 1989, la lettre hebdomadaire de Lutter, organe de l’UTCL, s’enflamme : « Nous vivons une époque formidable […]. La dynamique du mouvement social en RDA, mais aussi en Pologne, en Hongrie, en URSS… paraît sans limite. Formidable mouvement d’accélération de l’histoire. » Mais aussitôt, le risque est rappelé sous la forme de l’alternative qui s’offre aux peuples de l’Est : « communisme authentique qui ne confond pas les nécessités du combat révolutionnaire avec la dictature sur le prolétariat » ou « le risque est réel d’assister à une libéralisation… libérale ».

De la révolte à la révolution ?

En 1981, après le mouvement de grève à Gdansk en Pologne, l’UTCL a organisé un colloque, « De Cronstadt à Gdansk, soixante ans de résistance au capitalisme d’État ». Mais, malgré ces références historiques, ces traditions de lutte, le mouvement populaire de l’Est à la fin des années 1980 ne peut pas être assimilé à un processus révolutionnaire, et l’enthousiasme de rigueur devant la situation est bien vite tempéré. L’UTCL n’est pas « de ceux qui, naïvement, pouvaient croire que naturellement, la déroute du socialisme d’État ouvrirait la voie royale d’un communisme libertaire ».

En 1990, Michel Lequenne, ex-trotskyste, alors membre du Cercle Daniel Guérin, estime que « le peuple qui n’a jamais pris les usines, rêve trop des vitrines de l’Ouest pour réclamer autre chose qu’un marché abondant et des élections libres. À l’exception de l’Allemagne, et sans doute de la Tchécoslovaquie, voire de la Pologne, les travailleurs risquent fort de ne se réveiller que lorsque les entreprises seront déjà entre les mains du capital international » [12].

De fait, dans la plupart des pays de l’Est, la seule alternative à l’intégration dans le capitalisme semble incarnée par les mouvements nationalistes.

Nouveau départ ?

Si les anarchistes ne comptaient pas spécialement sur la « force propulsive de 1917 », ils s’inscrivaient en revanche dans les perspectives ouvertes par 1968, autre modèle révolutionnaire, qui avait, plus ou moins, secoué les deux côtés du rideau de fer. Or la chute du mur de Berlin marque la fin de l’époque ouverte par 1968 et en ce sens, elle est la fin « des derniers espoirs d’un changement rapide et radical que l’explosion de Mai 1968 avait fait naître » [13].

Après les renoncements multiples de la gauche (recentrage de la CFDT, présidence de Mitterrand, etc.) et le matraquage thatchérien et reaganien, cet espoir était déjà largement épuisé. En revanche, la chute du mur, invalidant les théories léninistes et tout projet de transformation social par en haut, laissait le champ libre pour des cultures politiques et des pratiques de lutte différentes, pour l’auto-organisation et l’autogestion.

L’Est s’intégrant au monde capitaliste, la situation des peuples de l’Est et de l’Ouest se rapprochent, tous confrontés au libéralisme et au nationalisme, ce qui apparaît comme une nouvelle possibilité de reconstruction d’un mouvement révolutionnaire internationaliste.

Dès 1989, les libertaires insistent sur la nécessité des échanges entre les mouvements de l’Est et de l’Ouest, pour une solidarité internationale. Alors que la Fédération anarchiste invite des militants libertaires polonais et russes pour débattre des « ruptures à l’Est », un militant de l’UTCL se rend en Roumanie avec un convoi syndical cheminot transportant 1.400 tonnes de matériel. Le récit de ce voyage insiste sur le fort décalage entre une jeunesse auto-organisée et militante et la population ouvrière peu impliquée dans le mouvement, mais demandeuse de conseils et de documents pour la constitution de syndicats indépendants [14].

L’autre aspect de cette reconstruction est le besoin ressenti par l’UTCL de refonder un mouvement ouvrier sur des bases libertaires, enterrant définitivement le cadavre du stalinisme qui entrave encore la voie de l’émancipation des exploités. L’UTCL lance un appel pour une Alternative libertaire, qui aboutira en 1991 à la création d’Alternative libertaire.

Paradoxalement, il semble que le PCF, largement lié à l’URSS, largement remis en cause par l’échec du léninisme, ne soit pas le plus touché. Certes, ses dirigeants s’emploient à gesticuler autant que possible pour rattraper l’absence de critiques du modèle stalinien durant soixante-dix ans, reprenant les discours trotskystes ou libertaires sur « l’étatisation des moyens de production et d’échanges sur le modèle stalinien [qui] a engendré la conception d’un socialisme de caserne », ou sur « le PC érigé lui-même en administration bureaucratique » [15]. Mais il réalise tout de même 8 % aux élections législatives de 1992, soit 2 points seulement de moins qu’en 1986, poursuivant tranquillement sa petite baisse comme si rien ne s’était passé depuis 1968.

Finalement, la chute du bloc soviétique a aussi permit la diffusion d’idées et pratiques issues des mouvements révolutionnaires critiques de l’URSS, aujourd’hui intégrées dans le « patrimoine commun à l’ensemble des mouvements de protestation » [16]. Il n’aura fallu attendre que cinq ans pour qu’une nouvelle perspective révolutionnaire, radicalement différente, n’émerge au Chiapas, le 1er janvier 1994, jour même où les États-Unis comptaient fêter leur victoire définitive par l’application de l’Accord de libre échange nord-américain.

Renaud (AL Strasbourg)

[1François Furet et Mona Ozouf, Dictionnaire critique de la révolution française, Paris, 1988.

[2François Furet dans Libération, 27 août 1991.

[3Rapporté par Daniel Bensaïd, Une Lente Impatience, 2004

[4Daniel Bensaïd, op. cit.

[5Il est intéressant de noter que ce n’est qu’en 1937 seulement que Trotsky reconnaît la nécessité d’une troisième révolution (après celle de février 1917 et celle d’octobre 1917), comme le réclamait dès 1921 les marins de Cronstadt, dont il a assumé la répression.

[6Lettre au IIe congrès de la IVe internationale.

[7Expression du secrétaire général du Parti communiste italien, Enrico Berlinguer, reprise par Daniel Bensaïd, op. cit.

[8Daniel Bensaïd, Les Trotskysmes, PUF, 2002.

[9Rudolf Rocker, Les Soviets trahis par les bolcheviks (1921) ou Piotr Archinov, Histoire du mouvement Makhnoviste (1921).

[10Piotr Archinov, « Les Deux Octobre » (1927)

[11Le Projet communiste libertaire, IVe congrès de l’UTCL, mars 1986.

[12Michel Lequenne, « Pour une compréhension de ce qui se passe à l’Est », dans Lutter n°29-30, 9 mars 1990.

[13Gaetano Manfredonia, L’anarchisme en Europe (2001).

[14Lettre hebdomadaire n°147 de Lutter, 12 janvier 1990.

[15Roland Leroy, éditorial de L’Humanité, 26 août 1991.

[16Gaetano Manfredonia, op. cit.

[17Francis Fukuyama, La Fin de l’histoire et le dernier homme, Paris, 1992.

 
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