Nucléaire militaire : États terroristes contre « États voyous »

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En gestation durant les années 1990, une nouvelle stratégie nucléaire commence à prendre forme. Début 2002, les États-Unis ont annoncé les premiers ses grandes lignes. Depuis, des signes de plus en plus nombreux montrent que la France a pris la décision de suivre leur exemple.

Devenue obsolète, la doctrine de l’équilibre de la terreur est en train de laisser la place à celle du déséquilibre de la terreur. Hier, en échange de leur monopole de la terreur nucléaire, les cinq puissances officielles s’engageaient à ne jamais utiliser d’armes nucléaires contre les pays qui en étaient dépourvus. Maintenant, les USA suivis par la France entendent dissuader par les armes nucléaires la menace des armes de destruction massive (ADM). Menace floue qui concerne les pays (voire les organisations criminelles !) ayant des capacités nucléaires mais aussi chimiques et biologiques et en particulier les pays capables de les militariser et d’en équiper des missiles balistiques. Ce qui fait beaucoup de cibles pour une possible attaque nucléaire. De plus, il ne s’agit pas seulement de sanctuariser le territoire national de toute attaque d’ADM, mais de dissuader les attaques contre les « intérêts vitaux » du pays. En France, il n’y a pas de définition claire et publique de ces « intérêts », en fait ils sont laissés à la seule appréciation du président de la République ! Enfin, les États-Unis envisagent sérieusement d’utiliser les mininukes (mini armes nucléaires) pour des frappes préventives et « décisives » contre des bunkers présidentiels ou des stocks souterrains d’ADM. Sur ce point, la position de la France n’est pas connue.

C’est dans le cadre de cette révision stratégique qu’il faut situer les mininukes, ces futures armes sont présentées comme des bombes atomiques de faible puissance destinées à détruire des installations souterraines. Aux États-Unis leur développement a commencé en novembre 2003, l’abrogation de la loi interdisant la recherche sur les bombes de moins de 5 kilotonnes a levé les derniers obstacles légaux. De son côté, la Russie aurait également un programme en cours, tandis que la France se prépare, dans le secret, à lancer le sien. La loi de programmation militaire 2003-2008 prévoit 17 milliards d’euros (sur un budget total de 89 milliards d’euros) pour le développement et l’achat de nouvelles armes nucléaires et de leurs vecteurs balistiques, soit 20 % des crédits d’équipement de l’armée pour la période. Savoir, même vaguement, combien d’argent sera consacré au développement de mininukes, est un secret d’État. Dans cette nouvelle course aux armes atomiques qui commence, il fait peu de doute que la Chine refusera de se laisser distancer, entraînant à sa suite son grand rival régional l’Inde, et par conséquent le frère ennemi pakistanais.

Raison des peuples contre déraison d’État

Guerre préventive contre l’Irak sous prétexte d’ADM inexistantes, crise avec la Corée du Nord et l’Iran, cette évolution s’inscrit dans un contexte lourd de menaces. Si les mininukes avaient été opérationnelles l’année dernière, combien de bunkers censés abriter Saddam Hussein auraient-elles frappé au cœur de Bagdad ? Et avec quelles conséquences à long terme pour la population ? En effet, posséder des mininukes rendra irrésistible leur utilisation et les arguments pour les justifier sont déjà prêts. Les frappes seront chirurgicales, de faible puissance et la radioactivité restera confinée dans le sous-sol sans risque pour les populations avoisinantes. Si on n’est pas encore convaincu, il reste l’argument qui sert toujours à légitimer Hiroshima et Nagasaki bien que l’on sache qu’il est faux : en écourtant la guerre, la terreur nucléaire la rendra moins meurtrière !

D’après les partisans de cette doctrine, la conjonction des mininukes et de la guerre préventive rendra le monde plus sûr, en dissuadant des pays de se doter d’ADM. On passerait ainsi d’une politique de non-prolifération qui a montré son inefficacité, à une politique de contre-prolifération plus adaptée. L’illusion est totale et très dangereuse, car le résultat de cette politique est l’inverse de l’effet recherché. La différence de traitement entre la Corée du Nord et l’Irak par les États-Unis est un avertissement clair. Les ADM du premier ont obligé Washington à choisir la négociation, alors que leur absence chez le second a laissé les mains libres à Bush pour renverser le régime en place et recoloniser l’Irak. Les pays qui ont l’ambition de devenir des puissances régionales ou mondiales ont compris le message. Comme l’Irak de Saddam Hussein, ils peuvent vite basculer du statut d’alliés des puissances occidentales à celui d’« États voyous ». D’où l’importance pour eux de créer un arsenal d’ADM suffisant pour tenir en respect leurs ennemis, comme l’a si bien réussi jusqu’à présent la dictature nord-coréenne.

Si les peuples n’arrivent pas à stopper cette nouvelle folie, la guerre nucléaire deviendra vite un outil de règlement des conflits interimpérialistes, une nouvelle mouture de la loi du plus fort.

Hervé (AL Marseille)

 
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