PTT-Marseille : Un rayon de soleil

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En mars, les Bouches-du-Rhône ont connu une grève des facteurs inattendue par son ampleur et sa détermination. Si La Poste a dû faire des concessions, elle a réussi l’essentiel : éviter l’extension dans le pays d’un mouvement qui concerne tou(te)s les salarié(e)s de l’entreprise. Nous avons demandé à Serge, facteur à Marseille et militant de la CNT (syndicat anarcho-syndicaliste), de nous en dire plus.

AL Marseille : Quelles ont été les raisons qui ont poussé les facteurs à se lancer dans une grève aussi longue et massive ?

Serge : À la Poste dans les Bouches-du-Rhônes comme ailleurs, les raisons de mécontentement ne manquent pas : privatisation du transport postal (les camions jaunes), réorganisation de la distribution, généralisation de la précarité, problème de remplacement, etc.. L’étincelle est venue du centre de distribution d’Arles qui est parti en grève le 21 février contre la dégradation des conditions de travail, avec pour revendication des embauches et la transformation des CDD en CDI. Puis, les bureaux distributeurs de Vitrolles et Aix-en-Provence choisis pour “ expérimenter ” la DDU (déconcentration distribution urbaine) et le tri alphabétique ont suivi le 1er mars. Soucieuse d’éviter une extension, la direction a cédé sur toutes les revendications des facteurs d’Arles et en payant 10 jours de grèves sur 14. Mais trop tard, le mouvement s’est rapidement étendu à la majorité des facteurs du département.

En quoi consiste cette nouvelle organisation du travail ?

Serge :En gros, il s’agit de séparer le métier de facteur en deux taches : le tri et la distribution. L’objectif est de rendre les salariés interchangeables, sans aucune maîtrise sur leur travail, d’augmenter la productivité et de réduire les effectifs. Prudemment, la direction n’attaque pas les facteurs de front en essayant de passer en force nationalement, elle préfère lancer des “ expérimentations ” là où elle estime que le rapport de force lui est favorable. Dans le cas d’Aix le projet signifie concrètement la centralisation du tri au bureau des Milles où les salariés commencent la journée vers 3h/4h, puis une fois le tri terminé ils acheminent le courrier dans les 4 autres bureaux de la zone et ils finissent vers 11h après avoir livré les entreprises. Dans les bureaux, les distributeurs commencent leur tournée vers 7h pour terminer vers 15h. Cette réorganisation s’accompagne de la suppression de 26 postes. A Vitrolles, c’est le même projet mais sans éclatement géographique, tout est fait dans le même bureau par une brigade qui trie et une brigade qui distribue. Cette réforme amène un changement radical dans le temps de travail mais aussi la fin du métier de facteurs puisque les nouveaux salariés interchangeables n’auront aucune connaissance des quartiers où ils travailleront selon les besoins de la boite et n’auront plus de rapport avec les habitants.

Comment s’est déroulé le mouvement ?

Serge : La grève s’est propagée de façon spontanée en solidarité avec Aix et Vitrolles, puis sur la base de cahiers revendicatifs décidés dans chaque bureau. Tout le monde a été surpris la direction comme les syndicats. Au début les facteurs sont partis alors qu’il n’y avait pas de préavis. La mobilisation s’est maintenue à un haut niveau pendant tout le conflit pour monter à 39 centres de distribution en grève sur une cinquantaine. La veille de la reprise un petit bureau se mettait encore en grève et dans mon centre, Marseille 01, il y avait encore un noyau dur de 60% de grévistes. La lutte a été massive et déterminée, avec des piquets de grève pour empêcher les camions de décharger le courrier, pas pour bloquer les non-grévistes. Tous les matins dans chaque bureaux, l’AG décidait des actions locales, l’après-midi après la manif au siège départemental ou régional à Marseille, une AG départementale discutait la suite du mouvement. Dans cette dernière AG, les syndicats étaient néanmoins plus présents, en particulier la très majoritaire CGT qui a toujours gardé le contrôle de la lutte comme on l’a vu lors de la reprise. L’implication des facteurs dans la bagarre, la multitude d’initiatives qu’ils ont pris pour renforcer le mouvement, ont été des points forts de la grève. Autre point fort, la participation importante des plus précaires, ceux dont les conditions de travail sont les plus dures. Les CDD de plus en plus nombreux et surtout ceux qui voient se succéder les contrats précaires étaient très mobilisés. Dans mon bureau, un collègue cumule 8 ans de CDD, il a fait grève du début à la fin. Mais c’est plus la confirmation d’une tendance à la combativité croissante des précaires qu’une surprise.

Comment la direction a réagi à la détermination des facteurs ?

Serge : En face de nous il y avait une direction de combat qui a fait tout son possible pour briser la grève. Elle a mis en place des centres de tri parallèles dans des locaux loués pour l’occasion. Elle a embauché 450 intérimaires et, à la fin, elle a lancé un appel national aux salariés volontaires pour casser la grève du 13, tout frais payé. Je ne me rappelle pas d’un précèdent de ce type, c’est dire l’inquiétude de la direction. Elle a habillement utilisé les médias pour éviter que la grève déborde des frontières départementales. Mais malgré un budget “ communication ” conséquent, elle s’est payée une pleine page de pub dans les deux quotidiens du département, elle n’a pas réussi à dresser les usagers contre les facteurs en lutte. En partie parce qu’ils ont pris de nombreuses initiatives en direction de la population, comme des distributions de tracts sur les marchés. C’est au moment de la reprise que la direction a rentabilisé son investissement. L’accord est intervenu dans la nuit du vendredi 18 au samedi 19 mars, tôt le matin la reprise a été annoncée alors qu’aucune AG ne s’était prononcée. Ce matin là j’étais sur le piquet et ce sont les collègues qui allaient bosser qui nous ont mis au courant, ils avaient entendu la nouvelle à la radio. Tout le week-end, les médias nationaux ont claironné la fin de la grève alors qu’ils avaient gardé le silence jusqu’alors.

Quel est le contenu de l’accord ?

Serge : La reprise a été difficile parce que les acquis sont limités mais aussi à cause des conditions dans laquelle elle a eu lieu. A l’AG du lundi 21 mars , la CGT a mis le paquet pour faire voter la reprise au plus vite, en jouant sur la durée du conflit et en assurant que les accords étaient favorables. Ce qui est loin d’être le cas : à Aix la DDU est maintenue mais elle est légèrement moins défavorable aux salariés, et elle n’entraînera “ que ” neuf suppressions d’emploi au lieu de 26 ; à Vitrolles le projet est suspendu et on en reparlera dans six mois ; au lieu de 105 transformations de CDD en CDI il y en aura 140 ; effort sur les remplacements ; améliorations financières (primes, tickets restau) ; engagement que les gains de productivité de l’automatisation seront partagés à part égale entre la Poste, les salariés et la qualité de service. La réorganisation n’est pas remise en cause, sa généralisation est seulement repoussée à plus tard, globalement le résultat n’est pas à la hauteur de la mobilisation. D’autant plus quelle ne donnait pas de signe d’essoufflement et que des préavis étaient déposés le 21 mars pour les guichets et le 22 mars pour les centres de tri. De plus l’AG a accepté que les conditions de reprise, dont le paiement des jours de grève, soient négociées localement, laissant les bureaux, en particuliers les plus petits où le rapport de force n’est pas favorable, se débrouiller seul avec leurs chefs. A cette occasion on a pu juger de l’influence de la CGT, la parole de ses responsables étant considérée comme “ parole d’évangile ” par un nombre significatif de travailleurs. Enfin, rien n’a été fait pour étendre la grève au reste du pays, le premier tract national de la fédé CGT n’est sorti que le 17 mars ! Visiblement à Montreuil, on ne voulait pas se lancer dans un conflit dur et généralisé...

Quel bilan tires-tu de la grève ?

Serge : Malgré la déception sur la fin du conflit, il reste la satisfaction d’avoir participé à une grève inattendue, offensive, massive, qui a mis en avant la solidarité spontanée entre travailleurs. Avec des limites, l’auto-organisation a marqué le mouvement et elle n’est pas pour rien dans l’inventivité des moyens de luttes dont il a fait preuve. Cela faisait longtemps que les facteurs n’avaient plus connu un tel conflit. Et puis, la bonne surprise de la reprise c’est que les usagers nous ont fait bon accueil, montrant de l’intérêt ou de la sympathie pour notre lutte. Cette lutte est un petit rayon de soleil dans le climat social actuel.

Propos recueilli par Alternative libertaire Marseille

 
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