Palestine : La portée stratégique de l’appel BDS de 2005

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Rien ne serait plus dangereux que de réduire l’appel Boycott, Désinvestissement, Sanctions (BDS) à une simple modalité d’action ! José Luis Moraguès, coordinateur national de la campagne civile internationale pour la protection du peuple palestinien (CCIPPP) revient sur cet appel, et sur ses enjeux pour le peuple palestinien.

C’est le 9 juillet 2005 qu’est lancé l’appel au boycott, aux sanctions et au retrait des investissements contre Israël, par le Comité national du boycott palestinien (BNC). Préparé notamment par le PACBI (Campagne palestinienne pour le boycott universitaire et culturel contre Israël), et par de nombreuses associations de réfugié-e-s, de Stop the wall, du PNGO (réseau des ONG palestiniennes), il compte dès son lancement 171 signataires. Aujourd’hui ce sont plus de 400 organisations palestiniennes qui l’ont rejoint.

Un appel représentatif du peuple palestinien

La présence de tous les courants politiques et religieux ainsi qu’une très grande diversité d’ONG (femmes, prisonniers, jeunes, paysans, salariés, etc.) confèrent à cet appel une représentativité réelle de la société civile palestinienne. Plus important encore est le fait qu’on y trouve les associations des trois composantes du peuple palestinien : Palestiniens sous occupation et blocus (Cisjordanie et Gaza) ; Palestiniens de 1948 (Palestiniens d’Israël) et Palestiniens réfugiés (de l’intérieur comme de l’extérieur). À ce titre on peut dire que cet appel est non seulement représentatif de la société civile mais qu’il l’est aussi plus largement du peuple palestinien dont il rassemble les trois composantes éclatées.

L’unité du peuple palestinien

Mais par delà cette représentativité incontestable, c’est aussi à travers les revendications qu’il énonce de façon indissociable que l’appel reconstitue l’unité du peuple palestinien. « Ces mesures punitives non-violentes devraient être maintenues jusqu’à ce qu’Israël honore son obligation de reconnaître le droit inaliénable des Palestiniens à l’autodétermination et respecte entièrement les préceptes du droit international en : 1. Mettant fin à son occupation et à sa colonisation de toutes les terres Arabes et en démantelant le Mur ; 2. Reconnaissant les droits fondamentaux des citoyens Arabo-Palestiniens d’Israël à une égalité absolue ; 3. Respectant, protégeant et favorisant les droits des réfugiés palestiniens à revenir dans leurs maisons et propriétés comme stipulé dans la résolution 194 de l’ONU ».

L’appel transcende les divisions qui ont conduit parfois les partis rivaux aux limites de la guerre civile. Cette unité devient le socle à partir duquel s’élaborent les orientations et les choix tactiques, et c’est par là que l’appel acquiert une portée stratégique. Il réaffirme que sans la prise en compte des droits fondamentaux des trois composantes du peuple palestinien, il ne saurait y avoir de libération ni d’autodétermination véritable.

Lors de son intervention à Montpellier, au meeting de la Coalition contre Agrexco, en octobre 2009, Omar Barghouti, l’un des initiateurs de l’appel de 2005 et membre du BNC, déclarait également : « Les droits inaliénables du peuple de Palestine sont indivisibles et non négociables. Seuls les Palestiniens peuvent décider à quoi nous aspirons et comment nous pouvons exercer notre droit à l’autodétermination. Les mouvements de solidarité choisissent les tactiques qu’ils considèrent comme les plus efficaces et les plus durables dans leur contexte particulier pour nous aider à parvenir à nos droits. »

Car malgré les accords d’Oslo et le « processus de paix », le retour des réfugié-e-s reste une revendication centrale. Concernant les Palestiniennes et Palestiniens d’Israël, même s’ils sont nombreux à être des réfugiés – déplacés de l’intérieur –, la dénonciation de l’apartheid qu’ils et elles subissent est plus récente. Sait-on que le mouvement contemporain BDS a pris naissance à la suite de la Conférence de Durban en 2001 ? Pour la première fois, le Forum des ONG a considéré Israël comme un État pratiquant l’apartheid, notamment à l’égard des Palestiniens d’Israël. Les ONG ont ainsi considéré qu’il fallait traiter l’apartheid israélien comme celui d’Afrique du Sud et donc appliquer le BDS contre Israël.

Lutter contre l’apartheid

Cette question de l’apartheid est importante pour au moins trois raisons. D’abord parce qu’elle remet en scène l’existence d’une des trois composantes du peuple palestinien jusqu’ici peu prise en compte : les Palestiniennes et Palestiniens d’Israël. Ils et elles étaient 160 000 en 1948. Chassés de chez eux pour la plupart, ils sont aujourd’hui plus de 1 500 000, regroupé-e-s dans l’Union of Arab Community Based Associations (Ittijah, 74 associations signataires de l’appel). Ensuite parce qu’elle révèle la nature raciste de « l’état juif et démocratique d’Israël », qui pratique la discrimination sur des bases ethniques et religieuses à l’encontre de l’ensemble des Palestiniens. Enfin parce que l’apartheid est un crime contre l’humanité, ce qui dans l’échelle des violations et des exactions est plus grave que la colonisation L’article 7 du statut de la Cour Pénale internationale définit l’Apartheid comme « des actes inhumains commis dans le cadre d’un régime institutionnalisé d’oppression systématique et de domination d’un groupe racial sur tout autre groupe racial ou tous autres groupes raciaux et dans l’intention de maintenir ce régime. » La session de Barcelone du Tribunal Russel en mars 2010 a confirmé l’apartheid israélien à l’égard des Palestiniens.

Cette dimension stratégique de l’appel ne saurait être ignorée ni dissociée des modalités d’action du BDS. C’est elle qui devrait orienter les choix tactiques et faire en sorte qu’ils contribuent à renforcer l’unité stratégique du peuple palestinien. Les actions de boycott n’auraient pas de sens si elles n’étaient pas reliées à la question des droits fondamentaux. Elles tirent leur légitimité de la violation de ces droits en même temps qu’elles sont le moyen pour exiger leur application. Enfin, cet appel permet de « réinitialiser » le mouvement de solidarité sur les droits fondamentaux et sur le terrain de l’action citoyenne directe. Après les résultats catastrophiques des accords d’Oslo et des différents pseudo « plans » et « processus de paix », l’appel invite en effet à abandonner le marécageux terrain des « processus de paix » et des « solutions étatiques » pour se repositionner sur celui plus stable des droits fondamentaux et de l’autodétermination. Ainsi, de l’avis du BNC, la question d’un ou de deux États n’est pas à l’ordre du jour, ce qui est déterminant c’est la satisfaction des trois revendications précitées.

Un appel à l’action citoyenne directe

Face à la complicité des institutions internationales, l’appel demande aux sociétés civiles de s’impliquer dans des actions visant directement à sanctionner Israël. « Puisque les états, les institutions, etc. n’appliquent pas le droit, ne sanctionnent pas Israël, alors vous devez le faire ». Durant les quinze dernières années, l’essentiel du travail du mouvement de solidarité a consisté à interpeller les gouvernements ou les instances européennes, par des pétitions, des manifestations, etc. Plus proches du lobbying que de la lutte ouverte, ces actions n’ont pas eu beaucoup d’effets sur nos élus et encore moins sur Israël… D’ores et déjà on peut dire que l’appel BDS a transformé le mouvement de solidarité. Il ne s’agit plus seulement d’activités destinées à manifester notre mécontentement et exiger des mesures de nos représentants, mais il s’agit d’ouvrir ici, dès maintenant, une série de luttes qui vont s’inscrire dans un rapport de force national, européen et international. Nous sommes passés de la solidarité exogène à l’action avec le peuple Palestinien. À ce titre, la bataille menée dans le cadre de l’appel BDS de la « Coalition contre Agrexco » est exemplaire.

José Luis Moraguès

 
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