Patrick Vassort, sociologue : « À Sotchi, le CIO a fait taire toute vélléité d’opposition »

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Patrick Vassort revient sur les récents Jeux olympiques de Sotchi, mais aussi sur la prochaine Coupe du monde de football au Brésil, pour éclairer les enjeux qui se cachent derrières ces compétitions pour les chefs d’État et les organisations sportives mondiales.

Quels étaient les objectifs de Poutine avec ses candidatures pour les JO et pour la Coupe du monde de football en 2018 ?

Pour ce qui concerne sa politique intérieure, il semble dans un premier temps que les JO lui ont permis d’asseoir un peu plus encore sa domination sur l’opposition et d’enrichir ses proches. Ne dit-on pas que, pour la préparation des JO, il a attribué les marchés de la construction des routes et que l’un de ses amis aurait facturé le kilomètre d’autoroute 117 millions d’euros, soit dix fois plus que la normale ? Le coût même de ces Jeux est douteux. Sur les 37 milliards annoncés il est probable qu’une grande partie a été détournée. Les conditions accordées aux travailleurs sur les chantiers étaient désastreuses. Environ 60 000 ouvriers ont pu travailler simultanément. Ils étaient sous-payés et parfois non payés, sans contrat de travail, sans normes de sécurité. Certains travailleurs ont même été embauchés pour travailler 12 heures par jour, avec une journée de repos toute les deux semaines, payés 1,50 euros de l’heure. À ce tarif, les entreprises font rapidement de gros bénéfices.

L’organisation de ces Jeux dans le Caucase était également l’occasion de mettre la pression sur des populations qui traditionnellement s’opposent au pouvoir de Poutine. Par ces Jeux, ce dernier s’est emparé d’une région qui, jusqu’à présent, était protégée car elle y accueillait la plus ancienne forêt d’Europe ; désormais on projette pour elle la construction de cinq stations de ski de grand luxe, donc l’arrivée progressive d’une bourgeoisie nouvelle. Sur le plan géostratégique, alors que l’Europe s’extasiait sur la beauté du sport, Poutine préparait son intervention en Ukraine. Le CIO de son côté, et conformément à la charte olympique, a fait taire toute velléité d’opposition. À Sotchi, aucun discours d’opposition n’a été entendu, aucun signe de manifestation n’a été visible. Et Jean-Claude Killy estime même désormais avoir assisté à des Jeux qui seraient parmi les plus beaux de l’histoire. Mais comme le déclare par bêtise ou incompétence Valérie Foureyron, ministre française des Sports : « Les Jeux ne sont ni une tribune politique ni un espace pour régler les différends diplomatiques ». Évidemment Poutine a compris cela.

Peut-on dire que ces objectifs ont été atteints malgré les polémiques, notamment sur la loi homophobe ?

Certes, il y a eu quelques polémiques, mais que représentent-elles face aux couleuvres avalées par ceux qui défendent les droits humains ? Les lois homophobes ont-elles disparues ? Les milices racistes d’extrême droite ont-elles été arrêtées ? La psychiatrisation des opposants, comme aux plus belles heures du stalinisme, a-t-elle cessée ? La loi dite relative aux « agents étrangers » permettant le contrôle des ONG a-t-elle été abrogée ? Les libertés de la presse et d’expression se sont-elles accrues ? À toutes ces questions, la réponse est négative. Cela signifie donc que la théorie qui voudrait que l’organisation d’une manifestation sportive internationale ouvre sur plus de démocratie est totalement fausse. Nous avions évidemment remarqué cela depuis longtemps et, récemment, plus particulièrement à propos des JO de Pékin. Pour Poutine la réussite est totale.

Quels sont les intérêts du CIO ou de la Fifa ?

Ni le CIO ni la FIFA ne sont des institutions démocratiques. Nous pourrions bien sûr rappeler la période crépusculaire des années 1930 et 1940 lorsque les organisations des grandes manifestations internationales furent confiées à l’Italie (1934 CM), l’Allemagne (1936 JO, 1942 CM), le Japon (1940 JO). Cependant les organisations de Pékin 2008, des Jeux de Sotchi 2014 ou de la Coupe du monde 2022 au Qatar, par exemple, ne sont pas plus glorieuses. Quelles sont les raisons qui président à de telles prises de décision ? Sans doute celles-ci sont-elles nombreuses et communes à ces régimes politiques et à ces deux institutions : intérêts économiques, malversations ou corruptions, mises au pas des populations, intérêts pour les politiques non démocratiques, aide aux entreprises privées, appropriation de l’espace public, etc. Jérôme Valcke, secrétaire général de la Fifa, déclarait il y a peu : « Je vais dire quelque chose de fou, mais un moindre niveau de démocratie est parfois préférable pour organiser une Coupe du monde » [1]. Et pour légitimer les choix de sa fédération, il insiste : « Quand on a un homme fort à la tête d’un État qui peut décider, comme pourra peut-être le faire Poutine en 2018, c’est plus facile pour nous les organisateurs qu’avec un pays comme l’Allemagne où il faut négocier à plusieurs niveaux ». Que fera la Fifa après la crise ukrainienne ? Rien ! Elle laissera Poutine organiser la Coupe du monde de football 2018 qu’il faudrait d’ores et déjà boycotter. La Coupe du monde de foot au Brésil ou celle au Qatar font déjà l’objet de contestations (dépenses pharaoniques, conditions de travail sur les chantiers...). Comment réagit la Fifa ?

La Fifa, une fois encore, se moque de cela. Ce qui lui importe c’est la possibilité d’organiser une compétition sans oppositions et susceptible de remplir ses caisses. Lors de la Coupe du monde 2010, la Fifa a réalisé un bénéfice de près d’un milliard d’euros. Pour le Brésil cela dépassera largement ce milliard. Quant au Qatar… Donc les chiens aboient mais la caravane passe et comme le rappelle Blatter, le président de la Fifa, « le football est plus fort que l’insatisfaction des gens », du moins est-il l’appareil stratégique capitaliste idéal d’organisation des dominations les moins acceptables.

Quel est généralement l’impact d’une grande compétition de ce type dans le pays qui la reçoit ?

Généralement il s’agit d’un appauvrissement des collectivités territoriales ainsi que d’un endettement à long terme. Montréal aura mis 30 ans à rembourser les JO de 1976. La Grèce doit subir désormais les affres des Jeux de 2004 car le choc économique a été largement négatif et a entraîné le pays dans une spirale économique dangereuse. Seules les institutions sportives et les grandes entreprises partenaires de ces événements sont gagnantes. En 1998, par exemple, les villes de Toulouse et Saint-Étienne se sont retrouvées en difficulté après l’organisation de la Coupe du monde au point de ne pas pouvoir organiser la Fête de la musique. Nous sommes donc face à un fantasme dont l’espace public subit les conséquences [2].

[1leparisien.fr, 25 avril 2013.

 
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