Perspectives pour 2012 : multiplier les fronts de la lutte anticapitaliste

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L’année 2012 s’ouvre sur un approfondissement de la crise économique et politique qui frappe partout dans le monde. Le patronat, les élites politiques en campagne et les technocrates européens rivalisent d’ingéniosité pour trouver le meilleur moyen de faire payer les salarié-e-s. Dans ce contexte, quel est l’état des lieux des résistances et comment inverser le rapport de force pour de bon ?

Alors que le gouvernement Sarkozy multiplie les mesures d’austérité à chaque menace de dégradation de la note française par les agences de notation, Hollande se propose quant à lui de « donner du sens à la rigueur ». Le message est donc clair de la part des deux favoris à l’élection présidentielle : ce sont les marchés financiers qui dictent leur politique et les attaques vont pleuvoir sur le salariat.

La servitude vis à vis des marchés semble être une condition de survie pour les politiciens européens. L’arrivée au pouvoir, sans élections, du banquier Papadimos à la tête d’un gouvernement d’ « union nationale » allant du Parti socialiste à l’extrême droite en Grèce, ou la nomination d’un gouvernement de technocrates non-affiliés à des partis en Italie en sont deux démonstrations. Le traité adopté lors du sommet européen du 9 décembre dernier accentue encore cette servitude. Sa principale innovation, c’est la mise sous tutelle des pays ne respectant pas la « règle d’or budgétaire » : leurs budgets seront soumis pour consultation à la Banque centrale européenne et la Commission européenne pourra émettre un veto. Notons que dans tous ces dispositifs, la seule institution élue, le Parlement européen, n’est jamais évoquée.

Dans ce contexte, la défiance des salarié-e-s vis-à-vis des élites politiques et financières est croissante. Mais paradoxalement, la grande majorité des salarié-e-s continue de considérer que l’essentiel se joue dans les élections et l’arrivée d’une majorité politique à la tête de l’État. Ils consomment la politique plutôt que de s’en emparer. L’enjeu au cours des élections va donc être de répeter auprès des salarié-e-s que les mesures d’austérité vont pleuvoir après celles-ci, que c’est en se saisissant eux-mêmes de leur destin qu’ils feront face et que l’enjeu à terme va être la construction d’un mouvement social de masse.

En effet, afin de respecter la règle d’or, c’est-à-dire de voter un budget sans déficit, le gouvernement va organiser une attaque sans précédent contre les services publics, les aides sociales et les salaires des fonctionnaires. La chasse aux « fraudeurs » et ses amalgames racistes a d’ailleurs d’ores et déjà (re)commencé le 7 novembre dernier à l’occasion du second plan d’austérité du gouvernement. Si le gouvernement tape fort, le patronat n’est pas en reste. L’Insee prévoie ainsi 61 000 suppressions d’emploi dans le secteur privé au premier semestre 2012 et un chômage à 10 %. PSA prévoit 4 300 suppressions d’emplois [1] pour 2012, Air France 2 000, Areva 1 200, le Crédit agricole 850, la Société générale 600, etc. Ce à quoi s’ajoutent bon nombre de licenciements individuels et de non-reconductions de contrats précaires. Par ailleurs, les premières négociations annuelles obligatoires (NAO) accouchent d’augmentations de salaires ridicules.

[*Résister aujourd’hui*]

Toutes ces attaques doivent être l’occasion pour les équipes syndicales de lutte d’impulser des mobilisations. Mais ne nous faisons pas d’illusions, des résistances éparses ne suffiront pas à changer radicalement la donne. Si les élections présidentielles hypothèquent pour l’instant un mouvement d’ampleur, cela n’interdit nullement de soutenir, populariser et coordonner les résistances, d’informer et débattre avec les salarié-e-s de la situation.

Par ailleurs, si les lieux de travail et d’étude sont essentiels dans la construction de la résistance, la précarité, voire la misère, dans laquelle est jetée une part croissante de la population doit nous inciter à intervenir sur les lieux de vie contre les expulsions de logement, les coupures d’électricité ou encore la fermeture de services publics.

Enfin, c’est en recréant de telles solidarités sur les lieux de travail et de vie qu’on fera reculer l’adhésion d’une partie croissante des travailleurs et travailleuses aux idées du FN [2]. De ce point de vue, les sorties nationalistes de l’ensemble du monde politique de Sarkozy à Mélenchon avec sa « France belle et rebelle » ont un effet catastrophique. C’est en discutant sur le fond, en démontrant que Le Pen est la meilleure amie du patronat qu’on combattra le FN.

[*Politiser les luttes*]

Notre objectif à moyen terme doit rester celui d’un mouvement social de masse, seul à même de mettre un coup d’arrêt aux plans d’austérité qui s’accélèrent. Le mouvement social de l’automne 2010 nous indique plusieurs erreurs à ne pas commettre, et il est d’ailleurs regrettable que peu de bilans collectifs en aient été tirés dans le monde politique et syndical [3]. Beaucoup de salarié-e-s ont lors de ce mouvement remis le succès de la grève générale entre les mains soit des directions syndicales, soit des seuls ouvriers de la production et des transports, alors que c’était tous ensemble qu’il fallait y aller, en changeant le rythme de mobilisation par la reconduction de la grève. Il nous faut donc aujourd’hui réhabituer les salarié-e-s à l’intervention directe, notamment par la grève, et cela passe par la construction de mobilisations sur leurs revendications et non simplement en réponse aux attaques.

Un des rôles des organisations syndicales et politiques est ainsi de mettre en débat des revendications unifiantes parmi les salarié-e-s. Et pour ce qui concerne les organisations révolutionnaires, il doit s’agir de revendications de rupture, c’est-à-dire de mots d’ordre qui, sans être forcément directement anticapitalistes, rompent avec l’ordre établi et font entrevoir une autre organisation de la société. Alternative libertaire défend par exemple le droit de veto des travailleurs et travailleuses sur les licenciements, la socialisation des entreprises, la sortie immédiate du nucléaire, la fermeture des bourses, la mise en place d’un système socialisé de financement de l’économie à la place des banques et le non-paiement de la dette.

Ce dernier mot d’ordre est sans doute le plus important dans la période actuelle et il fait d’ailleurs débat au sein de la gauche. En effet, le Front de gauche ou Attac privilégient la revendication d’un audit citoyen sur la dette, qui permettrait de briser le secret autour de la composition exacte de la dette. L’intention d’impliquer largement la population dans le débat sur la dette, de ne pas restreindre celui-ci aux technocrates, est plutôt bonne, mais la mise en œuvre pratique d’un tel audit reste floue. Car comment imaginer qu’un tel audit va intéresser au-delà de la population déjà formée à l’analyse économique ? S’agit-il donc de remplacer les experts de l’Union européenne par des experts de gauche ? Et surtout, faut-il payer la dette ou non ? C’est sur ce point que l’ambiguïté éclate : pour le Parti de gauche de Mélenchon, par exemple, il faudra payer une partie de la dette, reste à déterminer laquelle.

Croire que ce mot d’ordre va mobiliser les salarié-e-s par lui-même serait une grave erreur. C’est bien dans les luttes contre l’austérité qu’il faut le populariser, afin d’unifier ces mobilisations [4].

[*Construire l’alternative au capitalisme*]

C’est le sens du projet de fronts anticapitalistes proposé par Alternative libertaire. Il ne s’agit nullement d’une marque déposée, d’un projet « clés en main » ou de simples cartels d’organisations locaux ou nationaux. Il s’agit avant tout de rassembler localement les anticapitalistes à la fois pour soutenir et développer les luttes, et pour débattre du contenu de l’alternative au capitalisme. Évidemment la gauche anticapitaliste ne semble pas être dans la meilleure des formes pour arriver à impulser une telle dynamique. Le Front de gauche a rassemblé largement les antilibéraux, ce qui a un peu fait le ménage à la gauche du PS en provoquant des crises au sein des organisations qui n’avaient pas tranché clairement entre antilibéralisme et anticapitalisme, en particulier le NPA. Cependant, à l’issue des élections à venir, quel que soit le gouvernement au pouvoir, ce seront bien les luttes qui seront déterminantes pour créer le rapport de force et de ce point de vue la dynamique électorale autour du Front de gauche pourrait bien faire flop. Car pour le Front de gauche comme pour bien des organisations anticapitalistes, il semble y avoir un décalage croissant entre le discours politique et la stratégie d’intervention. En d’autres termes : il y a beaucoup de militants pour organiser des meetings politiques ou des réunions unitaires, mais un manque flagrant de militants au cœur des luttes. Or toute stratégie politique de changement radical de la société, qu’elle soit électoraliste ou pas, ne vaut que si elle se double d’une présence politique sur le terrain.

Alternative libertaire défend pour sa part une stratégie extra-parlementaire, que nous adossons à une intervention collective dans les mouvements sociaux. C’est aux exploité-e-s de reprendre leur destin en main, par la constitution de contre-pouvoirs, autonomes des institutions bourgeoises. C’est la généralisation de ces contre-pouvoirs qui sera cruciale pour passer d’une période de trouble social et de crise politique à une révolution. Les mouvements sociaux dans le monde arabe montrent que rien n’est figé, au contraire, la situation politique est extrêmement fluctuante aujourd’hui. La révolution doit donc être mise à l’ordre du jour.

Grégoire Mariman (AL Paris Sud) et Rémi Ermon (AL Lorient)

[1Nous désignons par ce terme les licenciements secs et les départs dits « volontaires ».

[2Un sondage Ifop-JDD donnait en décembre Marine Le Pen à 28 % d’intentions de vote chez les ouvrières, ouvriers, employé-es, les employé-e-s, les 18-24 ans, 30 % chez les chômeur-se-s et 26% dans les communes rurales.

[3Alternative libertaire a édité une brochure de bilan disponible sur commande : Partie remise, le mouvement social de l’automne 2010.

[4Pour un article plus fourni sur le sujet, nous renvoyons à « Dette : battre en brèche la rigueur », Alternative libertaire n°211, décembre 2011.

 
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