Point de vue : Liberté d’expression ... mais encore ?

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La récente décision du Conseil d’état d’interdire, très provisoirement, les spectacles de Dieudonné a posé la question de la liberté d’expression et de la liberté en général. La liberté d’expression est évidemment une liberté fondamentale pour laquelle les anarchistes se sont toujours battus. Mais à condition de définir la liberté d’expression.

Le mot « liberté » est un concept très ambigu. Par exemple, il y a pour nous une contradiction insurmontable entre la «  liberté d’entreprendre  » de l’employeur qui impose – via le lien de subordination – une domination de classe sur les salarié-e-s et l’aspiration à la «  liberté sociale  » de salarié-e-s. Bref si la liberté est pour nous un absolu, nous ne défendons pas pour autant tous les propos et tous les actes qui se déguisent sous la bannière de la liberté.

Quand Bakounine écrivait que «  la liberté des autres étend la mienne à l’infini  », il posait clairement les limites de ce qu’est la liberté. Quand une personne pose un acte ou des paroles qui portent atteinte aux droits fondamentaux d’autres personnes elle ne fait pas acte de liberté. Pas plus qu’il n’existe de liberté de tuer, il n’existe de liberté de proférer des propos portant atteinte à la dignité d’autres personnes… En clair, il n’existe pas de droit ou de liberté à exprimer des propos racistes.

Aussi, si l’anarchisme est d’abord un combat pour la «  liberté  », ce n’est pas pour autant la revendication d’un droit à faire tout et n’importe quoi. La liberté est inséparable d’un combat pour une égalité politique et économique entre tous les êtres humains.

D’accord pour pénaliser les propos racistes

Pour en revenir à Dieudonné, nous ne pouvons évidemment pas soutenir le droit à la liberté d’expression de ses propos racistes. Nous lui contestons ce «  droit  ». Pour autant, faut-il applaudir à l’interdiction de certains de ses spectacles  ?

Puisque pour nous il ne s’agit pas de l’exercice d’un droit, il convient seulement de mesurer les conséquences de ces décisions de «  justice  »  : – d’une part, si ces spectacles interdits ont porté un coup financier au business de Dieudonné – ce qui nous plaît bien – ils n’ont en rien affaibli l’antisémitisme que propage Dieudonné. Au contraire, ils ont renforcé ce sentiment d’injustice avec le « deux poids deux mesures » qui serait favorable aux sionistes et ils ont renforcé le soutien de son public à Dieudonné. Ce dernier peut continuer à se poser en victime du système ! – si nous condamnons le racisme et son expression, si nous ne contestons pas la pénalisation des propos racistes, sexistes ou homophobes, nous savons par ailleurs que cette pénalisation est d’abord un cautère sur une jambe de bois. Surtout quand le «  rappel à la loi  » est fait par un Manuel Valls, qui a tenu des propos au moins aussi racistes qu’un Dieudonné et qui pratique un racisme en actes par exemple vis-à-vis des Roms. Les Roms eux aussi ont subi un génocide durant la Deuxième Guerre mondiale, ce qui est plus souvent oublié.

L’enjeu est ailleurs

Ce n’est pas l’interdiction des spectacles de Dieudonné qui nous pose problème. Mais c’est parce que cela ne résout rien et que cela sert de dérivatif à ce gouvernement de plus en plus rejeté pour sa politique au service du patronat. Et nous sommes inquiets de cette «  jurisprudence  » créée par le Conseil d’état qui pourrait bien s’élargir à d’autres sujets : justifier une restriction à la liberté d’expression par des «  atteintes à la dignité de la personne humaine  », sans préciser de quoi l’on parle, pourrait permettre d’interdire n’importe quoi.

Jacques Dubart (AL Agen)

 
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