Politique : Solidarité de classe contre le système raciste

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La polémique autour du burkini cet été est venue rappeler que l’année d’élection présidentielle qui arrive allait être un défouloir. Dans cette période, nous devrons être à l’offensive tant du point de vue idéologique que sur le terrain, pour bâtir un mouvement unitaire contre tous les racismes.

Depuis la rentrée, la campagne de l’élection présidentielle est bel et bien lancée avec son cortège de petites phrases et de grandes déclarations. On connaît déjà les registres des différents candidats et on sait malheureusement quels seront les thèmes sur lesquels ils vont essayer de nous amener. Dans une lamentable drague de l’électorat FN, les ténors de la droite et de la gauche « réaliste » ont clairement annoncé la couleur : on parlera d’immigration, de sécurité et ­d’identité. Les polémiques aux relents islamophobes et les amalgames racistes ne sont donc pas prêts de s’arrêter et peu de voix risquent de s’élever pour pointer les multiples conséquences du système raciste ou pour dénoncer l’intensification de la pression policière dans les quartiers populaires à la faveur de l’état d’urgence.

À son congrès de 2015, Alternative libertaire s’est dotée d’une boussole qui permet de se repérer, d’aller à l’essentiel et d’éviter les faux débats [1]. Les militantes et militants d’AL continueront de l’utiliser dans la période troublée qui s’annonce.

Discriminations constantes

Bien que les statistiques « ethniques » soient officiellement prohibées en France, des enquêtes permettent de mesurer les discriminations à l’égard des personnes de nationalité française, mais de profil « non européen ».

• Sur le marché du travail : pour un même emploi, à qualification égale, une personne de profil européen a 4 fois plus de chances d’avoir accès à un entretien d’embauche qu’un travailleur de profil non européen [2].

• Sur le marché du logement : à situation sociale égale, une personne de profil non caucasien sera retoquée 3 fois plus souvent par les agences immobilières qu’une personne de profil européen [3].

• En matière de logement social : à situation égale, dans le parc social, les candidats et candidates de profil caucasien ont près de 50 % de chances d’obtenir satisfaction au bout d’un an, contre 15% pour les autres [4].

• Le contrôle policier au faciès est une réalité prouvée. Une enquête menée en 2007-2008 sur cinq sites tests dont la gare du Nord et la gare RER de Châtelet-Les Halles, à Paris, montrait que les personnes à la peau noire avaient, selon le lieu étudié, entre 3,3 et 11,5 fois plus de probabilité d’être contrôlées que celles à la peau blanche ; entre 1,8 et 14,8 fois plus pour les personnes de type arabe [5].

Mais le système raciste ne recouvre pas que des discriminations, il se traduit aussi par des actes et des violences. À ce sujet, la situation n’est pas plus reluisante : les chiffres du ministère de l’Intérieur sur les faits délictueux à caractère raciste montrent ainsi une augmentation de 50 % de ces actes entre 2010 et 2015 [6]. Et les chiffres du ministère de l’Intérieur ne montrent bien sûr pas tout… Ils n’enregistrent en particulier pas les violences policières quotidiennes que subissent en premier lieu les racisé-e-s dans les quartiers populaires. Comme le relève notamment le collectif à l’origine de Permis de tuer – Chronique de l’impunité policière  [7], les violences policières font plus de dix morts par an et, au cours des trente dernières années, ce sont plusieurs centaines de morts qui ont été comptabilisées.

La mort d’Adama Traoré, le 19 juillet, est encore venue rappeler cette violence d’État qui se manifeste d’autant plus brutalement que toutes les dernières décisions de justice confortent l’impunité dont bénéficient les forces de répression.

L’ONG française Action des chrétiens pour l’abolition de la torture, qui a étudié 89 cas de blessures graves survenues ­entre 2005 et 2015 dans lesquelles la police est impliquée, montre ainsi que seulement sept d’entre elles ont donné lieu à des condamnations [8].

Ces violences policières dans les quartiers populaires placent celles et ceux qui les subissent à la fois sous le joug de l’État et sous le joug du système raciste. Pour y répondre, la gauche anticapitaliste et libertaire doit avant toute chose se tenir aux côtés des proches des victimes – ce qu’elle n’a pas toujours su faire autant qu’elle le devrait. Mais au-delà de cette nécessaire solidarité, il est nécessaire de mener une véritable bataille idéologique pour faire reconnaître ces violences policières et pour décortiquer leur mécanisme. Enfin, notre rôle est de tisser des liens : tisser des liens entre les collectifs qui agissent contre les violences policières dans les quartiers populaires et les collectifs qui dénoncent les autres formes de violence d’Etat mais aussi tisser des liens, au sein des quartiers populaires, entre les luttes contre les violences policières et les autres luttes sociales. En effet, nous devons impérativement intégrer les questions antiracistes et décoloniales dans nos interventions mais cela ne doit pas constituer notre seul discours en direction des racisé-e-s : en se limitant à parler de violences policières et de racisme quand on s’adresse aux habitantes et habitants des quartiers populaires, on reproduirait à notre insu une logique de cloisonnement des opprimé-e-s.

Représentations héritées de la colonisation

Ce système raciste, notamment structuré autour de représentations construites à l’époque de la République coloniale pour justifier la domination exercée par la métropole sur les territoires colonisés, permet avant tout de maintenir la hiérarchie sociale et de garantir les privilèges des non-racisé-e-s (les Blancs et les Blanches). Et c’est en réactivant ces représentations héritées de la colonisation que les racistes de tous bords peuvent désigner facilement des coupables pour apporter des solutions toutes faites à des problèmes sociaux et politiques. Le chômage ? C’est de la faute des immigré-e-s. L’insécurité ? C’est de la faute des Noir-e-s et des Arabes. Le terrorisme ? C’est de la faute des musulmans.

À l’intérieur comme à l’extérieur, le racisme vise à l’exclusion : à l’intérieur, il repousse à la marge et vers le bas toutes celles et ceux qui n’ont pas la bonne couleur de peau ou pas le bon patronyme pour prétendre s’intégrer à la vie politique, sociale et économique. La stigmatisation systématique de la minorité musulmane, qui constitue désormais la nouvelle forme socialement acceptée du racisme, va même plus loin puisqu’elle ne vise qu’à exclure de l’espace public et de la communauté politique une partie de la population. La polémique nauséabonde autour du burkini a à ce titre marqué une nouvelle étape dans la libération de la parole raciste et dans le dévoiement de la laïcité. Et les discours des tribuns de la droite et du FN, complaisamment suivis par une partie de la gauche de gouvernement, ont donné un avant-goût des débats politiques à venir. Face à cette islamophobie de plus en plus crue, et qui, dans son expression publique, touche en premier les femmes musulmanes, la position que nous défendons est claire : même si nous considérons que les religions comptent parmi les principaux vecteurs des aliénations, nous dénonçons clairement les persécutions et les interdictions. En tant que féministes, nous pouvons nous questionner sur les raisons qui poussent des femmes à porter le voile mais cela ne nous autorise pas, d’une part, à leur prêter a priori des opinions notamment antiféministes. Cela ne nous empêche pas, d’autre part, d’être solidaires de ces femmes qui sont confrontées à des discriminations produites à la fois par le sexisme et par le racisme.

Le racisme, renforcé depuis 2001 par le spectre du terrorisme, s’exerce aussi vers l’extérieur et vient fournir le ciment idéologique aux murs qui s’élèvent aux frontières de l’Union européenne. Les discours visant à justifier la chasse aux migrants et migrantes et l’arrêt de l’accueil des réfugié-e-s s’appuient en effet à la fois sur une prétendue distance trop importante vis-à-vis de la « culture française » (sous-entendue blanche et judéo-chrétienne) et sur un soupçon systématique de djihadisme. Sur les plages de la Méditerranée comme sur les trottoirs de Paris, le même mécanisme est à l’œuvre et les musulmans et musulmanes (ou supposé-e-s tel-les) sont invariablement assimilé-e-s à des terroristes en puissance.

Le combat idéologique n’est donc pas près d’être gagné, d’autant que les mobilisations antiracistes sont elles-mêmes parfois ambiguës dans leurs mots d’ordre et leurs revendications. Ainsi, après le meurtre d’un commerçant d’origine chinoise à Aubervilliers, quand des milliers de personnes descendent dans la rue contre le racisme antiasiatique en scandant « sécurité ! » et en agitant des drapeaux bleu blanc rouge, cela heurte bien sûr nos convictions et cela fait réfléchir. Surtout que ces manifestations font écho aux tensions bien réelles qui existent, dans certains quartiers populaires, entre différentes populations de racisé-e-s vivant dans la méfiance et nourrissant des stéréotypes les unes envers les autres : les personnes d’origine asiatique sont ainsi souvent perçues comme des proies faciles, censées se déplacer avec d’importantes sommes d’argent en liquide – ce qui explique les nombreuses agressions dont elles sont victimes –, tandis que les jeunes hommes issus de l’immigration maghrébine ou subsaharienne sont perçus comme autant de voleurs en puissance.

Ni baisser les bras ni se taire

Cela nous rappelle simplement que les racisé-e-s subissent doublement le système raciste : ils et elles subissent l’exploitation et l’oppression mais en même temps ont été élevé-e-s dans ce système et ont donc été imprégné-e-s de préjugés, risquant à leur tour de contribuer à les véhiculer. Cela nous rappelle également que les revendications progressistes ne germent pas forcément spontanément et que, dans une société aussi saturée que la nôtre par les discours sécuritaires, il n’est pas étonnant que les manifestants et manifestantes d’origine asiatique, plus éloigné-e-s du mouvement social et de son répertoire militant, demandent avant tout plus de caméras et plus de policiers. L’enjeu, c’est donc de réduire cette distance entre le mouvement antiraciste et les populations racisées les moins mobilisées. Cela suppose de se décentrer et d’essayer activement de créer des liens, en prenant contact avec les organisations constituées et en tâchant de les rattacher aux cadres de mobilisation antiracistes unitaires existants. Cela suppose aussi de mener un travail de politisation qui passe par l’identification de l’ennemi et par l’identification des causes du racisme.

Les adversaires sont nombreux, le terrain est parfois glissant et les tentatives d’instrumentalisation existent mais nous ne devons ni baisser les bras ni nous taire. Au contraire, nous devons plus que jamais défendre une ligne antiraciste claire, fondée sur une analyse de la réalité sociale, débarrassée des fantasmes et des crispations.

Benjamin (AL Paris-Nord-Est)

[1« La lutte antiraciste est une lutte sociale », 12e congrès d’AL (Castillon-du-Gard, 2015).

[2Insee, « Inégalités et discriminations : questions de mesure », Économie et Statistique, avril 2014.

[3Enquête de 60 millions de consommateurs, 19 février 2014.

[4Insee, ibid.

[5Enquête de l’Open Society Justice Initiative réalisée avec des chercheurs du CNRS, 2009.

[6CNCDH, Rapport sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie, 2015.

[7Collectif Angles morts, Permis de tuer – Chronique de l’impunité policière, Syllepse, 2014 (192 pages).

[8ACAT, « L’ordre et la force – Enquête sur l’usage de la force par les représentants de la loi en France ».

 
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