écologie

Production : L’économie circulaire lave plus vert

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Sous des dehors vertueux et pleins de bonnes intentions, ­l’économie circulaire est un projet de réorganisation du système de production, tant pour faire face à l’épuisement des matières premières... que pour maintenir les profits des capitalistes. Un bel exemple de greenwashing.

Dans l’économie circulaire, il s’agit d’aller plus loin que le simple recyclage des matériaux ou que les économies d’énergie lors de la production des biens. L’idée est de prendre en compte l’objet dans la totalité de sa vie, et d’envisager en amont de sa production tout le cycle extraction-production-recyclage. Ainsi, le démontage pour un recyclage facile sera envisagé dès le montage. Prenons par exemple un vieil objet complexe, une machine à laver avec sa base métallique et son « cerveau » électronique : les deux seront séparés, les pièces usées éjectées et remplacées, pour une remise en service. Chaque individu qui bricole fait cela, mais quand il s’agit d’objets complexes, ce sont les industries qui remplacent le bricolage.

Aveu d’obsolescence programmée

Du point de vue des industriels, il faudra donc que le bricolage soit assez simple pour pouvoir réparer-recycler-transformer, et assez compliqué pour que l’amateur ne puisse pas le faire, histoire de se rendre indispensable. Une fois incontournables, les industriels usent d’un autre concept : la fidélisation. Le « consommateur écocitoyen » ne va plus acheter le bien, mais en devenir locataire auprès d’une entreprise, qui en assurera le service pièces et main-d’œuvre.

Sans parler des contentieux client-fournisseur en cas de casse du matériel, soulignons tout de suite le bénéfice direct pour les industriels, qui est de minimiser les coûts de production, mais sans que soit garantie la baisse du coût final pour le consommateur. Par ailleurs, en termes de perspectives écologiques, pour l’instant «  l’objectif d’un bilan énergétique positif  » ressemble plus à des pronostics de l’ordre de 50 % de récupération dans le meilleur des cas.

En outre, le recyclage n’arrêtera pas pour autant l’exploitation des matières premières, car tous les produits trop complexes doivent être fait avec des matériaux de première qualité, donc de première main. Enfin, comme il s’agit de produire pour que les entreprises soient pérennes, la durée de vie des produits sera allongée, ce qui constitue un aveu de l’obsolescence programmée pratiquée actuellement.

Nouvelles législations et mensonges fondateurs

Cette économie « nouvelle » est actuellement préparée par des mesures législatives, qui ne concernent pas que les biens de consommation, mais aussi la production d’énergie ou le bâtiment. Par exemple, la loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte d’août 2015 instaure une obligation de retour en carrière des gravats du BTP ­d’ici 2017.

Voilà qui met des entreprises comme le cimentier Lafarge dans de très bonnes dispositions économiques : fini le bon vieux temps où on pouvait récupérer un camion de graviers pour faire sa cour, tout retournera en centrale, sera recalibré, et les Lafarge et consorts réfléchissent déjà à une labellisation de leurs produits. Autre aspect dans lequel l’État joue son rôle, le recyclage a un coût, et pour que les produits recyclés soient compétitifs par rapports aux produits neufs, il faut que les matières premières soient taxées de leur côté.

La promesse rituelle : ça créera de l’emploi

Tout ce recyclage devrait être générateur d’emploi. Un think tank optimiste comme le club de Rome table sur la création de 500.000 emplois en France [1] d’ici 2030. Cela peut paraître beaucoup, car ce chiffre ignore les emplois détruits par ailleurs, de même que les effets de la robotisation.

On pourrait donc opposer ce chiffre à un autre, plus ancien, issu du scénario d’une agriculture écologique et paysanne qui créerait un million d’emplois voire plus. Mais on peut craindre que la technologie soit plus importante que l’écologie aux yeux des décideurs, puisque les fermes-usines avec méthaniseurs semblent plus en vogue que le paysan. Ces fermes, issues du cerveau d’ingénieurs, concentrent toutes les productions animales au même endroit pour en réutiliser les déchets, au lieu de moins en produire.

Le même rapport du club de Rome dit qu’à production égale une économie circulaire utiliserait 30% de matière en moins, mais la consommation allant croissant, les émissions augmenteront. Alors ça va freiner la locomotive ? Non, ça lui donnera un peu plus d’endurance, de longévité... De toute façons il ne faut pas se méprendre, l’économie circulaire devra « permettre d’exploiter au maximum la totalité des matières premières, des produits et des déchets pour en tirer le meilleur parti » et visera « à développer un avantage concurrentiel » au niveau mondial, comme l’a déclaré la Commission européenne en décembre 2015.

Récupération de la notion de « simplicité volontaire »

Pour faire adhérer à cette « transformation de la société », il faut la vendre, et le marketing écologique est lui aussi en train de muter. Après quinze ans de dépolitisation, de culpabilisation et de stars en carton (Nicolas Hulot n’est plus très crédible à faire la leçon dans son avion), l’heure est au réenchantement du capitalisme.

Le nouveau défi est de convaincre les consommateurs et les persuader de faire confiance aux entreprises pour garantir leur « écocitoyenneté ». C’est pourquoi les acteurs se réapproprient par exemple la simplicité volontaire, ainsi que d’autres notions subverties dans le but de manipuler les masses. Le document « La Vie happy » édité par Ikea et l’Ademe (Agence de l’environnement et du développement de l’énergie) fourmille de méthodes de manipulation de ce type, mêlant psychologie, mimétisme avec le milieu militant, et prétention à partir de la base, à être horizontal.

Marketing à paillettes

On peut d’ailleurs juger de leur manière de voir un mouvement par la base : « L’enjeu est […] de parler à chacun non pas tant de ce qu’il peut faire pour le développement durable, mais de ce que le développement durable peut faire pour lui », ces personnes seront confrontées à des vendeurs formés « à comprendre le pouvoir incroyable que peut avoir une marque, son influence décisive sur les comportements, notamment par la création de la norme sociale... »

Nous sommes déjà dans ce marketing à paillettes, et le côté exalté, et du coup persuasif, de certaines campagnes produites par les sponsors de grands événements écologistes ne doit pas être sous-estimé. Les entreprises s’en inspirent. À titre d’exemple citons le clip de Lafarge qui invoque la centralité locale (en remplacement des acteurs publics) et la promotion des circuits courts... à coup de camions. Ces nouvelles campagnes médiatiques et économiques révèlent un virage important dans les stratégies capitalistes, et il s’agit de bien l’observer.

Dan Jeanré (AL Gard)

[1Voir « L’Économie circulaire et ses bénéfices sociétaux » étude commandée par le club de Rome.

 
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