Recomposition : Quel avenir pour le syndicalisme de lutte ?

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Bilan des recompositions syndicales après les grèves de mai-juin : les derniers restes de la gauche CFDT partent vers SUD ou la CGT. Un nouvel axe réformiste se dessine, dans le but d’isoler les syndicats radicaux.

Aucune organisation syndicale ne peut se targuer d’un bilan positif, à l’issue du mouvement social de mai-juin 2003, prolongé par la lutte des intermittent(e)s durant tout l’été.

Refus de CGT, FO, FSU, UNSA d’organiser la grève générale réclamée par des centaines de milliers de personnes lors de chaque manifestation. Incapacité de Solidaires (SUD) et CNT à peser suffisamment pour que cette extension se réalise. L’échec du mouvement contre la loi Fillon a provoqué des débats qui traversent toutes les organisations syndicales. Trop souvent, ils ne sont portés et en tout cas impulsés que par les responsables nationaux, ce qui amène à des choix stratégiques où les enjeux de pouvoir, les tactiques politiciennes, la sauvegarde de l’appareil prennent le pas sur la recherche de l’outil syndical le plus efficace pour transformer la société.

L’organisation la plus touchée est bien sûr la CFDT. Le séisme provoqué par le soutien au projet gouvernemental sur les retraites ne s’est pas limité aux restes de « l’opposition confédérale » (le courant « Tous ensemble » qui d’ailleurs s’était autodissout depuis le précédent congrès confédéral).

Départs de la CFDT

Poursuivant un mouvement commencé dès le lendemain du 15 mai, il va y avoir beaucoup de départs de la CFDT dans les toutes prochaines semaines. Deux écueils pourraient toutefois freiner ce processus :

D’une part, la récupération de responsables intermédiaires (syndicats, UD) qui, une fois le coup de colère passé, accepteront tant bien que mal de rester... parce que c’est la solution la plus facile, d’autre part l’insuffisance de solutions alternatives, notamment pour certaines équipes isolées du secteur privé. Il n’en reste pas moins vrai que 25 ans après le « rapport Moreau », communément reconnu comme l’acte fondateur du « recentrage », la CFDT a achevé un cycle qui l’a amené à une politique de collaboration avec le gouvernement mais surtout avec le Medef. Au-delà des retraites, les prises de position ultérieures de cette organisation à propos de la remise en cause des indemnisations des intermittent(e)s ou du rapport sur les services publics confirment cette orientation.

Face à cette situation, les animateur(trice)s de l’ex-" Tous ensemble « qui avaient combattu les ruptures avec la CFDT puis les créations de syndicats SUD en 1996, se sont cette fois positionné(e)s pour le départ. Un départ qu’ils(elles) souhaitent organiser collectivement, ce qui est une bonne chose, mais avec des préoccupations plus proches de la politique institutionnelle que du syndicalisme de base, ce qui risque d’obérer fortement les chances de réussite. Une des solutions mises en avant par ces camarades (notamment une partie des militant(e)s de la LCR) est de rejoindre la FSU, avec la volonté de la transformer en véritable confédération, débordant ainsi de son champ traditionnel, l’Éducation nationale, et même au-delà de la fonction publique.

C’est le choix déjà fait par quelques syndicats des collectivités territoriales (Interco), c’est celui prôné aussi par des responsables de la Fédération générale des transports et de l’équipement (FGTE).

Cette hypothèse se heurte à deux problèmes. Le premier, c’est que la FSU n’est pas forcément tentée par une telle extension qui remettrait nécessairement forcément en cause ses rapports avec la CGT et donc sa place dans le jeu institutionnel ; les tenants de cette solution sous-estiment, volontairement ou non, l’aspect bureaucratique de la FSU et surestiment sa volonté de pratiquer un syndicalisme offensif, de lutte, incarné par plusieurs de ses équipes mais non relayé par la structure nationale comme l’a démontré, une nouvelle fois, la grève de ces derniers mois dans l’Éducation nationale.

Le second écueil, c’est que cela n’a pas grand sens pour les militant(e)s, les adhérent(e)s de base : comment expliquer à un routier, un(e)e cheminot(e) ou un(e) travailleur(ses) du commerce qu’il faut rejoindre la FSU pour continuer un syndicalisme interprofessionnel de lutte ?

Axe réformiste

L’autre solution proposée, préconisée notamment par les cadres politiques de l’ex-Gauche socialiste du Parti socialiste est le passage à la CGT. Une partie des responsables nationaux de la CFDT-cheminots est sur cette ligne qui est aussi celle des animateurs(trices) de l’Union régionale interprofessionnelle Auvergne par exemple. Indiscutablement, cela est plus cohérent que le choix de la FSU sur le plan de l’interprofessionnel. Mais là encore, il s’agit de ne pas se leurrer quant à la réalité de l’appareil CGT : est-il en capacité d’accueillir des équipes à la culture syndicale (autogestion, augmentations non hiérarchisées, démocratie interne,...) différente sans les broyer ? Et le mouvement de mai-juin avec sa » grève générale qui ne se décrète pas « , et que la CGT refuse d’organiser, n’est-il pas révélateur de l’orientation de cette organisation ? Beaucoup d’équipes de la » gauche CFDT « se sont construites contre les pratiques sectaires, bureaucratiques de la CGT, après des grèves cassées par la CGT ; est-ce bien raisonnable de leur proposer aujourd’hui de rejoindre cette organisation ?

Quitter une CFDT arrivée au bout de son processus de » recentrage « pour se retrouver dans une CGT qui, avec des spécificités certes, a entamé une démarche similaire, est-ce bien judicieux ?

Bien sûr, il existe au sein de la CGT de nombreux collectifs qui continuent à défendre et pratiquer un syndicalisme différent. Mais ce n’est pas cela qui attire les principaux animateurs de feu » Tous ensemble « mais plutôt la nouvelle alliance qui se dessine entre CGT-FSU-UNSA dans laquelle ils(elles) veulent jouer aussi un rôle. Du point de vue de la confédération CGT ce choix tactique a pour objectif d’isoler la CFDT et de peser sur elle. Malgré l’affichage ouvertement libéral de cette dernière, la CGT n’a pas renoncé à en faire son partenaire ; cela se situe dans le cadre d’une vision social-démocrate du syndicalisme. Faute de débouchés politiques institutionnels, électoraux, la CGT refuse d’aller à l’épreuve de force avec le pouvoir ; ainsi, elle tend toujours un peu plus vers une politique de compromis systématique, un syndicalisme de lobbying dont la Confédération européenne des syndicats est le modèle type. Enfin notons que des équipes de bases CFDT ont d’ores et déjà fait le choix de passer à Solidaires/SUD dans la Chimie (sections Dunlop et Goodyear à Amiens), dans la santé, dans les transports...

Isoler SUD et la CNT

L’autre enjeu de l’apparition médiatique d’un axe CGT-FSU-UNSA est d’essayer d’isoler le courant le plus radical du syndicalisme en rejetant » hors cadre " Solidaires (SUD) et CNT.

La CNT reste d’ailleurs fortement handicapée par une implantation dans les entreprises qui est bien moindre que sa capacité d’apparition sur quelques manifestations ciblées. Sa volonté, respectable mais discutable, de rester une organisation spécifiquement anarcho-syndicaliste n’en fait pas le lieu possible d’un vaste regroupement aujourd’hui en France. L’Union syndicale Solidaires (SUD) est confrontée à deux difficultés. Tout d’abord ses carences en matière interprofessionnelle ; des progrès ont été accomplis depuis quelques années mais, à l’échelle nationale, ce n’est pas encore une alternative d’une force suffisante. C’est, à court terme, un enjeu majeur pour les organisations qui composent cette union : il faut renforcer encore les moyens mis au développement des « groupe locaux » qui doivent devenir de véritables structures de l’organisation syndicale, pas seulement le regroupement des militant(e)s les plus radicaux.

Autre sujet de réflexion pour Solidaires, la nécessité de tracer une voie qui rejette à la fois les tentations de celles et ceux attiré(e)s par les rencontres au sommet (avec la FSU et maintenant avec la CGT) au détriment du militantisme utile sur le terrain et l’engrenage du sectarisme dans lequel pourrait s’enfermer une frange de militant(e)s « radicaux ». FO, qui finalement n’a pas fait beaucoup plus que la CGT en mai-juin, n’apparaît pas comme un pôle possible de recomposition. Il y reste un fort courant « réformiste » dans la tradition « Bergeron » qui n’est guère tentant pour des syndicalistes de lutte, et les structures les plus combatives sont trop souvent tenues par le Parti des travailleurs aux pratiques pour le moins discutables...

De cette situation, qu’en conclure ? Rien, car beaucoup de choses vont évoluer dans les semaines qui viennent avec nombre de réunions, d’assemblées générales de syndicats, d’unions départementales, de fédérations qui vont être décisives ; le climat social et les luttes qui pourront s’organiser seront aussi déterminants. Ce qui est sûr c’est que le modèle du syndicalisme de luttes et de transformation sociale est un enjeu dans la période. Trois pistes nous paraissent prioritaires.

Un combat interne dans la CGT, contre le « recentrage » ; cela passe sans doute par une meilleure visibilité des forces qui étaient pleinement dans la lutte en mai-juin et qui se positionnent pour un syndicalisme de transformation sociale.

Une bataille contre l’isolement de Solidaires, bataille vis-à-vis des bureaucraties syndicales qui souhaitent rejeter ainsi « l’épouvantail » radical mais aussi en interne contre les tentations d’isolement « puriste ».

Un travail d’élaboration politique qui fait défaut dans trop de syndicats aujourd’hui. La nécessité de débats entre militant(e)s, entre collectifs de différentes organisations syndicales pour déboucher sur des pratiques et des luttes communes.

Recompositions politiques

Si la frénésie collaborationniste de la CFDT a freiné l’alliance réformiste CFDT-CGT, nous ne pouvons nous satisfaire d’un nouveau cadre CGT-FSU-UNSA (pas fermé à la CFDT d’ailleurs) qui vise à affaiblir le syndicalisme dans sa composante la plus radicale. Que cela se fasse au moment où fleurissent les appels pour une « recomposition politique à gauche », bornée par l’horizon électoral comme si inéluctablement la politique devait se dissoudre dans l’électoralisme, n’est pas fortuit. Le nouveau parti pourrait alors, selon le schéma social-démocrate classique, reprendre à son seul compte l’action « politique », laissant aux syndicats l’action « économique ». Des tendances seraient ensuite créées au sein des syndicats pour dénoncer le tour trop réformiste de tel ou tel... bref, rien de nouveau, rien de révolutionnaire serait-on tenté de dire !

A contrario, nous pensons que c’est par les pratiques syndicales quotidiennes, l’auto-organisation, le contenu des luttes, la confrontation sociale que la question d’une transformation en profondeur de la société pourra être posée avec suffisamment de force. Dans cette optique, un fort courant syndical radical, agissant aux côtés des associations de lutte des « sans », est une nécessité.

Mouldi C.


<titre|titre=Quand des syndicalistes se comportent comme les patrons>

Depuis fin juin, les salarié(e)s des centres de vacances familiales gérés par le Comité central d’entreprise de la SNCF sont en conflit avec leur direction et les syndicalistes gestionnaires (majoritairement CGT). Ce conflit a pris différentes formes, dont la grève à l’arrivée des nouveaux vacanciers, pour une ou plusieurs journées.

Au niveau des revendications, que du classique : des salaires moins bas (de nombreux salarié(e)s sont payé(e)s en dessous du SMIC et ont donc une prime pour atteindre le minimum légal) et un peu plus de « dialogue social ». À ce sujet, il a fallu attendre un mois et demi après la première journée de grève pour qu’une réunion direction/grévistes soit convoquée, réunion qui n’a d’ailleurs débouché sur rien. Les salarié(e)s sont soutenu(e)s par la fédération SUD Rail et la CGT-Commerce. Les cheminot(e)s présent(e)s dans les centres de vacances manifestent très largement leur solidarité aux salarié(e)s en lutte.

Si la responsabilité de la SNCF est réelle, (sa dotation aux CE/CCE de la SNCF est bien trop faible), celle de la direction du CCE et des syndicalistes qui le gèrent est pourtant entière : l’argent utilisé pour dédommager les cheminot(e)s ou pour payer les billets d’avion des cadres du CCE en déplacement pour briser la grève aurait été mieux utilisé pour répondre aux revendications. La gestion sociale n’est manifestement pas le point fort de la fédération de Thibault ; déjà il y a quatre ans une grève de trois semaines avait touché l’autre partie du personnel du CCE, celle du siège.

B.

 
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