Reculs sociaux : La triple peine des femmes

Version imprimable de cet article Version imprimable


En cette période de reculs des droits sociaux, par la destruction des services publics et l’appauvrissement des travailleurs, les inégalités hommes-femmes se renforcent. Le mouvement social a tout à gagner à intégrer cette question dans les luttes.

La disparition des services publics et l’appauvrissement général lié à l’appropriation directe d’une part grandissante des richesses par la bourgeoisie (diminution de la masse salariale par le chômage, stagnation des salaires, diminution des cotisations et donc des prestations sociales) ont des conséquences bien plus importantes pour les femmes. Les inégalités déjà existantes avant ces attaques sont renforcées et la régression de la condition des femmes est considérable bien que rarement évoquée dans les luttes sur ces thèmes.

Les mouvements de défense des services publics et des prestations sociales (tel que le combat contre la prochaine loi diminuant les retraites) doivent intégrer dans leurs arguments la défense de l’égalité entre les hommes et les femmes, objectif proclamé à corps, à cris et à grand renfort de signatures de conventions internationales – peu contraignantes – par les gouvernements. Ce n’est évidemment pas des mesures gouvernementales que viendra l’égalité entre les femmes et les hommes mais d’un changement radical de société. Il n’en reste pas moins que les luttes actuelles doivent intégrer cette revendication, émancipatrice pour tous et toutes.

Triplement victimes de la disparition des services publics

Les emplois supprimés dans les services publics sont essentiellement des emplois de femmes. La répartition du travail entre hommes et femmes est sexuée. Les femmes sont très majoritaires dans certains secteurs comme les services à la personne, l’administration, la santé, l’éducation, aux postes subalternes et non pas aux postes de responsabilité.

Les femmes représentent ainsi 76% des effectifs de la fonction publique hospitalière, 61% de la fonction publique territoriale. Elles sont 50% de la fonction publique d’État (chiffres 2007). La moitié de la fonction publique d’État est représentée par l’Éducation nationale, particulièrement visée par les mesures de diminution des effectifs et où les femmes sont majoritaires.

Les suppressions de postes touchent donc plus les femmes que les hommes. Des emplois possibles disparaissent alors qu’ils étaient accessibles sur une base relativement égalitaire entre hommes et femmes (concours de la fonction publique), avec des inégalités de salaire inférieures à celles du privé. Cette disparition aggravera à terme le chômage des femmes et l’égalité professionnelle entre hommes et femmes.

Les utilisateurs des services publics raréfiés sont majoritairement des utilisatrices.

Les femmes sont plus utilisatrices des services publics que les hommes, puisque ce sont elles qui assurent en général la gestion administrative des familles (démarches auprès de la sécurité sociale et des allocations familiales par exemple, auprès de la Poste), les relations avec les services fournisseurs de réseaux (électricité, eau, téléphone...), les rendez-vous à l’hôpital pour les enfants... Moins de services publics, des services publics plus éloignés et moins disponibles, c’est plus de temps consacré à se déplacer et à attendre son tour, du temps qui est et sera pris aux femmes, éventuellement sur leur temps de travail, induisant une moindre disponibilité professionnelle (non qu’être très disponible soit un avantage absolu,mais c’en est un dans le cadre du système actuel de travail salarié).

Un service public particulier et vital pour les femmes est en train de disparaître faute de moyens (qui en avait déjà peu mais que la réforme des hôpitaux finit de démunir) : l’accès à l’IVG facile et de proximité.

Les femmes remplacent et remplaceront les services publics défaillants.

Le concept de « care » qui est arrivé dans le débat public récemment est un concept déjà utilisé par les féministes depuis de nombreuses années pour englober l’ensemble des tâches de soins et attention aux autres dont la responsabilité est confiée traditionnellement aux femmes. Il s’agit des soins sanitaires, nutritifs, éducatifs, de garde des enfants, des malades et des personnes âgées. Une partie de ces tâches est assurée par les services publics : maisons de retraite, hôpital, écoles maternelle et primaire, crèches...

Déjà, une autre partie de ces tâches n’est pas assurée par les services publics mais par des entreprises ou associations : les services dits de proximité que sont les soins aux personnes âgées ou malades à domicile et leur ménage. Ces services qui peuvent être en partie financés sur fonds publics ne sont pas assurés par des fonctionnaires aux statuts et salaires protégés mais par des femmes pauvres, souvent d’origine étrangère, assurant quelques heures de travail mal payées et beaucoup d’heures de transport pas payées.

Une troisième partie de ces tâches de care et d’ores et déjà assurée par les femmes dans le cadre familial. C’est le cas pour la garde des enfants, à cause de l’insuffisance du nombre de crèches et de classes pour les enfants de 2 ans (63% des enfants de moins de 3 ans sont gardés par « les parents » c’est à dire par la mère). Les femmes assument également la plus grosse partie de la prise en charge des personnes handicapées, faute de structures d’accueil.

La diminution des prestations offertes par les services assurant le care ne sera compensée par le recours aux entreprises privées que pour les ménages aux ressources suffisantes pour payer les services fournis. Pour les familles qui ne peuvent et ne pourront pas payer, ce sont les femmes qui assurent et assureront de plus en plus à la maison le remplacement des services disparus.

Parmi les tâches qui vont être transférées vers les femmes, il y a la garde généralisée des enfants de deux ans quand les petites classes de maternelle seront transformés en jardins d’éveil payants ; la garde et les soins aux malades que les hôpitaux ne peuvent plus garder aussi longtemps faute de moyens et pour des raisons d’économie ; les soins aux personnes âgées...

Si ce n’est le cas que pour peu de femmes dans les pays riches, la diminution ou l’inexistence d’autres services publics peut atteindre les femmes. L’accès à l’eau ou à l’électricité sont deux exemples préoccupants. S’il faut aller chercher l’eau et se débrouiller avec peu, ce sont les femmes qui en sont responsables, et sans électricité c’est l’ensemble des tâches domestiques qui se trouvent compliquées. La disparition des services publics se trouve à l’intersection de deux oppressions : l’oppression capitaliste qui essaie de reprendre aux pauvres les conquêtes sociales et l’oppression patriarcale qui exploite le travail domestique gratuit des femmes. Le transfert des tâches des services publics vers les femmes au foyer ou vers des sous-emplois pour les femmes aggrave la condition des femmes et renforce les inégalités patriarcales.

L’appauvrissement est pire pour les femmes

Les femmes sont déjà plus pauvres que les hommes.

En 2007, 7,4 % des femmes étaient en situation de pauvreté contre 6,9 % des hommes.

La différence était particulièrement marquée chez les personnes les plus âgées : après 75 ans, il y a deux fois plus de femmes pauvres que d’hommes. Pour deux raisons principales : les hommes les plus démunis ont une espérance de vie inférieure, une partie d’entre eux sont donc décédés. Et surtout, de nombreuses femmes perçoivent des pensions très faibles, une mince pension de réversion ou le minimum vieillesse. L’écart est aussi important pour les moins de 30 ans, il s’agit souvent de mères célibataires qui perçoivent une allocation parent isolé ou un salaire à temps partiel, tous deux inférieurs au seuil de pauvreté.

La diminution des prestations sociales appauvrit l’ensemble des travailleurs et travailleuses mais à cause de leur situation préalablement défavorisée, l’appauvrissement des femmes est plus important. De plus quand une famille s’appauvrit, les conséquences sont plus graves pour les femmes.

Autour de la retraite

Avant la réforme des retraites, les femmes partent déjà avec une retraite inférieure en moyenne de 38% à celle des hommes et pour plus de la moitié d’entre elles avec moins de 900 euros par mois. Cette différence s’explique par les carrières incomplètes (années d’arrêt pour élever les enfants et temps partiel) et les salaires inférieurs. La nécessité de pallier les carences du service public de garde des enfants, provoquant plus d’interruptions de carrières, et l’extension du nombre d’emplois de services à la personne, à temps partiel et mal payés va encore accroître ce phénomène de paupérisation des salariées donc des retraitées.

Et la réforme des retraites va en rajouter une couche. Si les pensions baissent, elles baisseront aussi pour les femmes, les retraitées pauvres le seront encore plus.

De plus 30% des femmes attendent 65 ans aujourd’hui pour partir en retraite (contre 5% des hommes) pour avoir une pension à taux plein. Et avant elles sont dans la grande majorité des cas au chômage entre 60 et 65 ans et même plus tôt, donc avec de faibles ou très faibles revenus. Le recul de l’âge du départ à la retraite à taux plein à 67 ans va accroître cette période de grande précarité et sans doute dissuader des femmes de tenter de l’atteindre.

Le dispositif permettant aux fonctionnaires ayant eu trois enfants de partir en retraite à taux plein au bout de 15 ans va être aboli, réintégrant les femmes concernées (près de 15 000 en 2008) dans la catégorie des femmes à carrière incomplète donc à faible retraite.

L’indemnisation du chômage

Un des effets de la crise actuelle est d’avoir rapproché le taux de chômage des hommes de celui des femmes, puisque la plupart des emplois détruits sont des emplois masculins, dans l’industrie ou le bâtiment, les sous-emplois des femmes dans le commerce ou les services à la personne par exemple étant moins touchés.

Les femmes sont cependant en temps « normal » plus chômeuses que les hommes. Leurs faibles salaires conduisent à de plus faibles indemnisations, fait encore aggravé par les attaques récurrentes contre le régime du chômage qui fait que de moins de personnes au chômage sont indemnisées (moins de 50%) pour des montants de plus en plus faibles et des durées de plus en plus courtes.

La sécurité sociale

La pauvreté a un effet direct sur l’accès aux soins. Avant même l’instauration des franchises médicales et des diminutions de remboursement être pauvre signifiait être moins bien soigné-e. Par exemple, une femme pauvre de plus de 40 ans avait 2,2 fois plus de risques de n’avoir jamais réalisé de mammographie qu’une autre femme. La vitesse d’établissement des statistiques ne permet pas de savoir ce qu’il en est mais il est peu probable que les moindres remboursements et les franchises aient amélioré la situation.

L’instauration du RSA

Le Revenu de solidarité active (RSA) a remplacé le RMI, mais aussi l’allocation de parent isolé (API) que touchaient les femmes seules avec des enfants de moins de trois ans. Les associations s’inquiètent de cette disparition de l’API (inconditionnelle) au profit du RSA qui suppose des efforts « d’intégration ». Il est possible que des femmes perdent cette allocation dans le nouveau système.

Les effets de l’appauvrissement général

Là encore, si des études existent en France, elles ne sont pas facilement accessibles. Nous en avons trouvé seulement une qui dit que les enfants reçoivent moins d’argent de poche, et les filles moins que les garçons.

Mais les conséquences sexuées de la pauvreté sont connues dans les pays africains par exemple : si tous les enfants ne peuvent aller à l’école, c’est les filles qui sont déscolarisées ; si la nourriture est insuffisante ce sont les femmes qui se privent ou sont privées au profit des hommes ; si l’accès à la santé est difficile, là encore ce sont les femmes qui en pâtissent et ne se soignent pas correctement.

Il n’y a pas de raisons de penser que ces conséquences discriminantes sont différentes pour les familles pauvres des pays riches.

Les femmes sont donc plus pauvres que les hommes, plus appauvries par la diminution des prestations sociales et plus victimes des conséquences de l’appauvrissement général.

Les mouvements de lutte de défense des services publics et de personnes usagères des prestations sociales ne traitent pas la dimension sexuée des discriminations et se privent ainsi des arguments du type « cette mesure est néfaste parce qu’elle accroit les inégalités entre les hommes et les femmes ». Non pas que cela puisse freiner les ardeurs réformatrices du gouvernement au profit des capitalistes mais cela le mettrait face à une contradiction supplémentaire. Ils se privent également de la force de lutte des femmes. Les luttes pour le logement du DAL (Droit au logement) prennent en compte le fait qu’une famille qui a besoin d’un logement, c’est d’abord une femme et des enfants et les mères sont très présentes sur le terrain, élément primordial des occupations.

Ce serait également l’occasion de donner des bases concrètes aux revendications d’égalité, d’intégrer le combat féministe à la lutte de classes. L’ensemble du mouvement social a tout à y gagner : plus d’énergies, plus d’arguments, plus de cohérence à inclure la dimension féministe dans ses combats.

Christine (AL Orne)

 
☰ Accès rapide
Retour en haut