Religions, racisme et mouvements sociaux

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1. Notre analyse de la question religieuse

1.1. Matérialistes, rationalistes ou simplement agnostiques, les communistes libertaires sont antireligieux(ses). Par delà les distinctions entre religions, « Églises », sectes, croyances, superstitions, « spiritualités », ésotérisme, quête d’un au-delà et autres billevesées d’un autre âge, ils combattent l’aliénation des individus et des peuples sous ses différentes formes.

1.2 Mais justement parce que nous sommes matérialistes, en aucun cas notre militantisme antireligieux ne doit nous aveugler nous-mêmes et affaiblir notre analyse matérialiste des contradictions de classe, de sexe et de culture dans la société. Notre action consiste à nous attaquer au rôle politique de la religion y compris à son idéologie lorsqu’elle joue un rôle politique réactionnaire, et non pas à nous occuper des consciences individuelles.

1.3 Refuser toute emprise des religions sur la société. Une lecture raisonnable de l’histoire montre qu’à chaque fois qu’elles en auront la possibilité, les « Églises » tenteront d’imposer leur loi à la société toute entière. Ces tentatives ne sont pas liées à telle ou telle religion (cf. les délires de certains qui font de l’islam une religion plus dangereuse que le christianisme par exemple), mais à la position de pouvoir acquise par chaque Église au sein d’une société. Plus une Église a conquis un pouvoir important, plus elle exercera ce pouvoir de façon dictatoriale. Ce combat contre les religions est d’abord un combat concret, pour le droit des femmes à disposer de leur corps, pour le respect de la dignité et des droits des homosexuels, pour la liberté d’expression, pour la défense d’un service public laïc de l’éducation et de la santé, pour le droit de chaque individu à vivre, aimer et mourir comme il le souhaite…

1.4 Notre projet de société est celui du respect intransigeant de l’épanouissement et de l’autonomie des individus et celui d’une solidarité collective pour permettre à tous de vivre dignement. Au sein de ce projet, la liberté individuelle et collective d’expression et d’organisation ne pourra avoir d’autre limite que le refus de la diffamation, de l’insulte, du racisme, du sexisme, de l’homophobie… Nous ne nous hasarderons pas à faire de la prospective sur la disparition plus ou moins rapide des religions au sein d’une société communiste libertaire. C’est dans ce sens qu’il convient d’affirmer clairement qu’en aucun cas, les croyants ne pourront se voir réprimés ni individuellement, ni collectivement pour leurs opinions, pour exprimer ou manifester leur foi. Les seules restrictions qui pourraient être envisageables relèveraient des mécanismes anti-sectes tels ceux qui sont organisés aujourd’hui, par exemple en Europe. La conclusion logique d’une telle affirmation est que si les communistes libertaires s’opposeront toujours aux prétentions des religions à contrôler la vie sociale ou politique, les croyant(e)s auront le droit de s’organiser, pourvu qu’ils et elles renoncent à imposer leur loi au sein de la société.

2. Racisme et antireligion

2.1 Nous sommes des antireligieuses et antireligieux déterminés, mais nous savons lire entre les lignes. Nous avons conscience du racisme (racial ou social) sous-jacent à certaines attaques en apparence antireligieuses.

2.2 Nous avons conscience que dans l’Occident blanc, où le christianisme est la culture dominante, celle des classes dominantes et des États, stigmatiser le judaïsme, le christianisme ou l’islam peut ne pas avoir les mêmes implications et les mêmes interprétations.

2.3 Le militantisme antireligieux ne peut faire abstraction des imaginaires collectifs qui étreignent la société et qui sont les héritiers du colonialisme ou du génocide de la Seconde Guerre mondiale. Ce contexte pèse incontestablement sur nos épaules.

Il est évident par exemple que, dans ce contexte, craignant pour l’interprétation de son acte, l’anarchiste ne peut pas ignorer que, en s’attaquant aux symboles religieux musulman ou hébraïque plutôt que chrétien, il risque de mettre en œuvre d’autres processus utilisés à des fins racistes.

3. Sarkozy et « l’exclusion des signes religieux ostentatoires »

3.1 En 2004, Nicolas Sarkozy a été à l’origine d’une loi d’exclusion des signes religieux « ostentatoires » dans les lycées et collèges. L’intention du gouvernement était-elle laïque ou raciste ? D’après le ministère de l’Éducation nationale, les cas litigieux de signes ostentatoires dans l’enseignement primaire et secondaire concernaient 0,003 % des élèves. Si le gouvernement avait voulu mener un combat pour la laïcité, il ne se serait pas acharné sur cette goutte d’eau ; il aurait commencé par liquider le statut de l’Alsace-Moselle, qui livre chaque année des dizaines de milliers d’élèves au prosélytisme des curés, des rabbins et des pasteurs (mais pas des imams). Conclusion : l’objectif de cette loi était raciste. Et tout le monde savait que le fameux « foulard islamique » était visé au premier chef.

3.2 La manœuvre a permis à Nicolas Sarkozy de s’offrir le soutien d’une partie des enseignant(e)s, des féministes (Ni Putes ni Soumises), de la gauche (Parti socialiste), et de l’extrême gauche (Lutte ouvrière), pour couvrir une opération dont l’objectif était foncièrement raciste.

3.3 Cette loi méritait l’opposition de toutes les forces laïques et antiracistes. Mais, pour se démarquer clairement des religieux, cette opposition supposait en parallèle la dénonciation claire et ferme des religions (et par là même du fameux foulard qui, rappelons-le, a été une institution patriarcale bien avant d’être une institution religieuse).

4. Les caricatures danoises de Mahomet

4.1 Le 30 septembre 2005, le quotidien de droite conservatrice danois Jyllands-Posten publiait une série de caricatures de Mahomet. Vu l’éditeur, vu l’unilatéralité de l’attaque, l’entreprise était incontestablement teintée de racisme. La reproduction de ces caricatures par le journal égyptien Al Fagr le 17 octobre a déclenché une vague d’indignation et de violences anti-occidentales dans les pays musulmans, souvent orchestrées de façon purement démagogique par les gouvernements eux-mêmes. En France, le 1er février 2006, c’est le quotidien de droite France Soir qui a pensé faire un coup commercial en les publiant. Instrumentalisant à leur tour les événements, plusieurs dignitaires israélites, catholiques ou musulmans en ont profité pour mettre en question la liberté d’expression et prétendre faire interdire le « blasphème » !

4.2 Au milieu de ce bal des hypocrites, les athées militant.e.s et la presse de gauche ont été sommés de choisir entre le soutien à la liberté d’expression et la condamnation de la publication des caricatures. Mais de quelle « liberté d’expression » parle-t-on ?

4.3 Peut-on, au nom de la liberté d’expression, tourner les dieux et leurs prophètes en dérision ? Oui, sans aucune limite. Peut-on, au nom de cette même liberté d’expression, admettre des entreprises racistes ? Non, évidemment.

4.4 L’entreprise raciste de publication des caricatures par le Jyllands-Posten méritait condamnation. On ne pouvait qu’être réservé devant leur publication « au nom de la liberté d’expression » par France Soir. Mais pour ne pas qu’une réprobation antiraciste soit confondue avec un quelconque soutien aux religieux, il était nécessaire d’affirmer en parallèle le droit inaliénable à la liberté d’expression.

4.5 Les délires d’un Samuel Huntington concernant « le choc des civilisations » doit nous amener à une méfiance à l’encontre de toute polémique mettant en cause une religion particulière, tant il est vrai que le capital a besoin de diviser le prolétariat pour maintenir son pouvoir. Il en a été ainsi de l’affaire des caricatures de Mahomet. Au total, cette polémique n’a renforcé que les courants islamistes et les droites extrêmes dans les pays occidentaux. Si nous n’accordons à aucune religion un quelconque présupposé libérateur, nous nous refuserons toujours à stigmatiser une religion plus qu’une autre, parce qu’une telle logique ne peut qu’affaiblir le combat de classe.

5. Sur l’alliance entre mouvement social et islam progressiste

5.1 La présence contestée de Tarik Ramadan au Forum social européen de Saint-Denis fin 2003 a mis en lumière une tendance d’une partie de la gauche à chercher des partenaires au sein de l’islam progressiste. L’ambition – louable – est de toucher plus largement les populations issues de l’immigration. Le modèle confusément admis est celui de l’association des « cathos de gauche » au mouvement ouvrier dans les années 1960. À cette tendance spontanée s’en ajoute une, solidement théorisée par une partie du trotskisme international (SWP britannique et une partie de la LCR française), qui consiste à vouloir unir islamistes et révolutionnaires socialistes dans un même front anti-impérialiste.

5.2 Alternative libertaire récuse cette tendance, qu’elle soit théorisée ou non.

5.21 D’une part parce qu’elle repose sur une vision colonialiste, assimilant musulmans et Arabes ou Pakistanais, et faisant des associations religieuses des « représentantes » de ces populations issues de l’immigration.

5.22 D’autre part parce que l’analogie avec les « cathos de gauche » est fausse. Dans les années 1960, l’Action catholique ouvrière (ACO) et la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) ont joué un rôle important, dont le résultat n’a pas été d’amener la classe ouvrière à l’Église, mais au contraire a conduit une partie du prolétariat catholique à rejoindre le mouvement ouvrier organisé. Question de rapport de force à l’époque, en faveur du mouvement ouvrier, qui a conduit une partie du clergé à lui faire des concessions idéologiques.

Autres temps, autres mœurs : il n’y a pas aujourd’hui, en France, d’équivalent musulman de l’ACO ou de la JOC. Les associations inspirées par Tarik Ramadan (Collectif des musulmans de France, Étudiants musulmans de France…) ont avant tout un rôle théologique et de prosélytisme religieux. Ces associations revendiquent également une « ouverture » sur les problématiques sociales, sociétales, féministes, etc. Mais force est de constater que leur « coopération » avec le mouvement social consiste moins à amener les musulmans à rallier ses valeurs, qu’à obtenir du mouvement social des concessions idéologiques, notamment sur les aspects les plus rétrogrades, comme le foulard islamique. Un courant politique à caractère religieux ne peut être considéré comme progressiste, sous prétexte qu’il organiserait les masses exploitées.

5.3 Pour finir, si nous dénonçons les religions, nous ne stigmatisons pas les croyants individuellement. Nous faisons nôtre l’idée que « l’émancipation des croyant(e)s sera l’œuvre des croyant(e)s eux/elles-mêmes ». Dans la tradition qui a toujours été celle du mouvement ouvrier, nous saluons et encourageons l’engagement des croyant(e)s dans les organisations syndicales et les associations de lutte. C’est en prenant leur destin en main, en revendiquant pour aujourd’hui l’amélioration de leur sort, sans attendre un Paradis dont la prière leur donnerait la clef, que les travailleur(se)s sont amené(e)s à s’éloigner des superstitions et de croyances archaïques. C’est de cette façon que le mouvement ouvrier et social a été et continue d’être un puissant vecteur de sécularisation du prolétariat et de la société toute entière. Et il n’y a aucune concession à faire à ce sujet.

6. Une ligne de conduite

6.1 Tenant toujours compte à la fois du texte et du contexte, nous pouvons dégager une ligne de conduite qui ne fasse pas du militantisme antireligieux l’otage ponctuel de telle ou telle faction religieuse, raciste ou de droite autoritaire.

6.2 On dit communément que l’on peut rire de tout, mais pas avec tout le monde. Le militantisme antireligieux militant doit suivre la même logique : on peut stigmatiser toute religion, mais pas avec tout le monde. On ne trouvera jamais AL au coté de Sarkozy pour exclure les jeunes filles voilées des écoles ; et pas davantage au côté des religieux pour faire reconnaître la légitimité du « foulard islamique » ou pour faire interdire le « blasphème ».

6.3. Quant au concept de « laïcité », Alternative libertaire le juge nécessaire. Encore que nous l’entendons comme l’éviction des religions des affaires publiques et l’affirmation sans ambiguïté de la supériorité de la démarche critique scientifique, et non pas comme la mise à égalité des religions. Pour cette raison, Alternative libertaire apporte son soutien critique à la loi de séparation des Églises et de l’État de 1905, que nous jugeons salutaire et toujours d’actualité quoique constamment violée par l’État français (statut de l’Alsace-Moselle, caractère religieux de la plupart des jours fériés du calendrier…).

6.4 Quant aux relations entre mouvement social et associations religieuses, nous estimons qu’elle est impossible avec les associations cultuelles et possible avec les associations de masse à caractère confessionnel seulement si ces dernières, entraînées par une dynamique de classe, s’alignent sur les pratiques et les revendications des mouvements sociaux. Mais qu’elle est à combattre si elle doit conduire les mouvements sociaux à des concessions sur les principes de laïcité, d’identité de classe, de féminisme.

6.5 Les guerres menées par les nations impérialistes qui amènent les États occidentaux à dominer, occuper, humilier la Tchétchénie, l’Afghanistan, l’Irak ou la Palestine entraînent des tensions interculturelles non négligeables. Après le communisme, l’islam est devenu l’« ennemi public n°1 » pour l’impérialisme occidental. Ce contexte complique la tâche pour le militantisme antireligieux, et sa propagande doit être conçue afin de prévenir toute interprétation raciste qui pourrait en être faite. C’est le seul moyen pour qu’elle soit entendue, et non instrumentalisée par la droite extrême, voire par certaines factions religieuses elles-mêmes.

6.6. Le soutien aux mouvements révolutionnaires, athées et anti-impérialistes agissant dans les pays dits musulmans est une tâche essentielle pour les communistes libertaires. De tels mouvements existent notamment en Irak ou en Iran. Il nous revient de populariser leurs luttes ici même, de lancer des initiatives de soutien matériel ou de rejoindre celles qui existent déjà, telle Solidarité-Irak. Communistes libertaires, nous affirmons que c’est d’abord par des actes constructifs que le racisme peut être battu, et que celles et ceux qui trouvent aujourd’hui un refuge illusoire dans le communautarisme et la religion peuvent reprendre leurs vies en main. Religions, communautarisme, racisme, « islamo-gauchisme » sont autant d’écrans de fumée qui éloignent les travailleur(se)s de leur propre émancipation. C’est dans la lutte des travailleur(se)s ici et dans le monde entier que se trace la voie de l’émancipation humaine. La solidarité avec les mouvements qui poursuivent les mêmes objectifs doit faire partie intégrante de notre action quotidienne, dans les syndicats et les associations de lutte ainsi que dans l’intervention directe d’Alternative libertaire.

 
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