Culture

José Ardillo (essayiste libertaire) : « Il faut recréer les conditions de l’autonomie »

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Écrivain libertaire espagnol résidant actuellement dans les Cévennes, José Ardillo a publié plusieurs romans et essais, et de nombreux articles. Après la lecture des Illusions renouvelables, d’approche plutôt critique, nous avons eu envie de le rencontrer pour ouvrir un peu plus le débat

Alternative libertaire : Peux-tu nous expliquer quelle est la « transformation culturelle profonde » qui est selon toi nécessaire pour changer la société ?

José Ardillo : La transformation culturelle, c’est une transformation des valeurs. Aujourd’hui, on vit dans une culture de la consommation, et il faudrait s’orienter vers une culture de l’autonomie. Et pour comprendre la culture de la dépossession que l’on subit aujourd’hui, il faut étudier – sans les idéaliser – les sociétés et cultures du passé, qui étaient bien plus autonomes. Cela permet de s’inspirer de valeurs, pas tant de sobriété ou d’effort, mais surtout d’appropriation des moyens de production. Et de les adapter à nos idées de liberté, de droits, etc. Les valeurs ne viennent donc pas d’une position morale a priori, mais plutôt de la nécessaire reconstruction matérielle à mettre en place dans une logique d’autonomie.

Quelle est cette autonomie dont tu parles et qui constitue pour toi, avec l’égalité, la base d’une nouvelle société ?

José Ardillo : Je pars d’une réflexion proche de celle d’Ivan Illich, dont les livres sortis dans les années 1970 ont beaucoup inspiré le mouvement écologiste de l’époque. Illich a été en contact avec les cultures indigènes du Mexique, et ces peuples, malgré une apparente pauvreté matérielle, jouissaient d’une grande autonomie, possédaient de nombreux savoir-faire, et au final maîtrisaient leur culture matérielle.

Illich part de là pour critiquer le modèle progressiste et industriel occidental, qui vient de préjugés modernes sur le confort et le progrès, et qui en s’insinuant dans toutes les institutions (école, médecine, transport, énergie), a emprisonné la classe ouvrière qui finit par se battre pour ce modèle. Les cultures pré-industrielles étaient donc plus autonomes dans le sens où elles maîtrisaient les moyens de production, pour la construction des habitations, l’agriculture, la santé, etc.

Il y avait des échos aux analyses d’Illich dans la pensée libertaire, notamment chez Paul Goodman ou Colin Ward, et à côté il y avait le mouvement de la contre-culture aux États-Unis, le développement de la lutte antinucléaire en France et en Espagne. Tout cela alimentait les idées par rapport à l’autonomie dans le courant écologiste, à une époque où l’écologie était encore liée à un projet libertaire de société. Mais à partir des années 1980, il y a eu une sorte de spécialisation de l’écologie, qui s’est orientée vers la gestion des questions de nuisances, de pollution, etc.

Mais aujourd’hui, en France en tout cas, l’autonomie apparaît souvent comme un repli individuel ou communautaire vers l’autarcie, sans grande dimension collective.

Je pense que toute tentative pour reprendre la maîtrise de sa vie est valable en soi-même comme processus d’auto-éducation. Et souvent, dans ces projets, il y a des dimensions intéressantes, comme l’expérience de la démocratie directe, tout cela forme quelques graines prêtes à germer. Mais le problème de notre époque, et pas seulement sur l’écologie, c’est la perte général d’un langage collectif, d’une perspective politique qui fédère un peu tout ça.

Tu refuses « l’industrialisation du monde », qu’elle vienne du secteur privé ou d’un monopole d’État. Mais est-ce qu’une industrie libertaire, et surtout écologique, est envisageable ?

José Ardillo : Dans mon livre, je critique Kropotkine, qui dans Champs, usines et ateliers se montre un peu trop optimiste sur la question de l’énergie et de la technologie. Néanmoins, il apporte une vision très intéressante pour intégrer la technologie industrielle à un milieu encore attaché à la terre. Je défends cette même idée générale, de mélanger l’agriculture avec une petite industrie locale, et surtout de renouer avec cette culture productive, sans pour autant tomber dans l’idéal romantique du « tous paysans » .

Mais pour cela il faut recréer les conditions de l’autonomie, à la fois culturelles et matérielles, et donc réinvestir les zones rurales, car aujourd’hui peu de monde habite à la campagne et participe à des activités productives. Nous sommes plutôt dans des sociétés urbaines et de services, ce qui complique la réappropriation des moyens de production. Il faut trouver un rapport plus équilibré entre ville et campagne.

Il faut aussi corriger l’aberration majeure qu’est l’autonomisation des moyens technologiques. Par exemple, au début des transports mécanisés, la voie ferrée ou les camions servaient au transport des produits vers la ville. Mais aujourd’hui on a inversé ça, les transports routiers sont une fin en soi et la production se fait en fonction du réseau de transport.

De la même façon, dans les dernières décennies, il y a eu une fusion entre la technologie et la consommation privée, car la technologie fait partie du confort privé. Je pense qu’un certain niveau technique et de spécialisation est quelque chose de positif, mais il faut trouver un nouvel équilibre technologique, où la technique serait un moyen et non une fin en soi. Et surtout, il ne faut pas trop baser nos projets d’émancipation sur la technologie comme cela a souvent été fait chez les anarchistes. Par exemple, je critique Bookchin pour son côté progressiste, car il pensait dans les années 70 que la cybernétique et l’automatisation étaient des moyens qui ispo facto nous ouvraient des possibilités.

Faut-il se passer de certains biens et services ?

José Ardillo : On peut se passer de beaucoup de gadgets, c’est évident. D’autres objets, comme la voiture individuelle, sont grotesques et ingérables. Mais avant de se demander où il faut mettre les limites, il faut déjà ouvrir le débat démocratique sur si on veut mettre des limites, et pourquoi. Je crois qu’il faut surtout réfléchir en termes de mode de vie, d’implication directe dans la satisfaction des besoins matériels. Il faut essayer d’être plus autonomes, pour être plus libres et plus indépendants.

Quelles formes de propriété envisages-tu pour une nouvelle société ?

José Ardillo : Il faut déjà libérer l’accès à la terre. Ensuite, sur la petite propriété il y a tout un débat dans le courant anarchiste. On pourrait concevoir, au lieu d’une propriété privée, une propriété personnelle, pour ne pas tomber non plus dans un concept de collectivisation trop dogmatique, car c’est parfois l’erreur qu’ont faite les anarchistes, par exemple en Espagne, même si c’est très discuté au niveau historique.

Je pense que c’est intéressant de s’inspirer d’anciennes formes de propriété collective, sans pour autant les idéaliser. Le regain d’intérêt pour la question des biens communs va dans ce sens. Il y a aussi des choses intéressantes au Mexique avec l’ejido, qui est une forme de propriété collective communale, et qui montre bien que d’autres choses sont possibles.

Que penses-tu de la prise en compte des questions écologiques dans les mouvements libertaires actuels ?

José Ardillo : Il y a des réflexions intéressantes chez les anarchistes, mais globalement, si l’écologie reste un truc auquel il faut faire attention, ça n’est pas quelque chose qui structure notre projet. C’est aussi le fait que nous sommes dans une culture très urbaine, et que depuis des décennies nous sommes concentrés sur des luttes défensives contre le capital, qui paraissent parfois comme un but en soi même.

Le mouvement libertaire reste en général trop lié à l’histoire des luttes ouvrières, des luttes anti-répression et anticapitaliste, ou contre l’extrême droite, ce qui a du sens bien sûr, mais on a perdu la dimension utopique, constructive. Au contraire, dans les années 1930 en Espagne, cette dimension était forte, avec une culture des athénées parallèle à une culture de l’entraide, ce qui s’est ensuite manifesté pendant la guerre avec la collectivisation.

Une question cruciale est de savoir si la dialectique capital/travail doit rester l’espace privilégié de lutte, ou si l’on doit regarder ailleurs. Des fois on se calque beaucoup sur les grands axes de la gauche, de l’antiglobalisation, et on n’arrive pas à trouver la véritable source de notre pensée libertaire, qui est justement la construction de quelque chose de nouveau, d’indépendant, autonome.

Propos recueillis par Jocelyn (AL Gard)


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Dans Les Illusions renouvelables, José Ardillo analyse l’utilisation de l’énergie par le capitalisme pour imposer sa domination. Avec d’abondantes sources bibliographiques et un style sans concession, il invite à réfléchir sur les questions d’abondance matérielle, de technologie, de changement climatique, de réappropriation des moyens de production.

  • José Ardillo, Les Illusions renouvelables. Énergie et pouvoir : une histoire, L’Échappée, 2015, 304 pages, 16 euros.
 
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