Débat

Réponse d’AL à la réponse du Strass du 24 août 2010

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Texte du Strass

Le Strass, Syndicat du Travail Sexuel, a rédigé une réponse au dossier sur la prostitution paru dans le mensuel Alternative Libertaire des mois de juillet et août 2010 coordonné par la commission antipatriarcat (dossier disponible sur le site Internet d’Alternative libertaire) Dans sa réponse, le Strass se place au niveau de l’argumentation et non de l’invective, c’est pourquoi nous considérons utile de leur faire une réponse qui permet de mieux expliciter les raisons de notre désaccord avec ses positions.

Le Strass nous répond qu’il n’est pas pro-prostitution. En tant que militant-es communistes libertaires, bien souvent aussi syndicalistes, nous lui répondons qu’il nous semble qu’il y a une confusion qui revient constamment dans ses propos, une ambivalence. S’agit-il d’un syndicat de défense « de la légalité du travail sexuel » ou d’un « syndicat de défense des travailleurs et travailleuses du sexe » ? Nous pensons que le nom du syndicat est sans ambiguïté, il s’agit d’un syndicat de défense du « travail sexuel » et non de défense des travailleurs du sexe au sens où l’a entendu le mouvement ouvrier. Le Strass est un syndicat qui défend les intérêts d’une corporation de métier, c’est un syndicat de défense d’artisans du travail sexuel. Or, un syndicat de travailleurs au sens du mouvement ouvrier ne défend pas un métier, mais des travailleurs contre les abus des patrons. En ce sens, il ne pourrait y avoir de syndicat de travailleurs et de travailleuses du sexe que comme organisation de défense des personnes prostituées exploitées dans des réseaux de prostitution.

Le second point de divergence d’un point de vue syndical tient selon nous au rapport au métier. En tant que communistes libertaires et que syndicalistes, nous ne considérons pas que le maintien d’un emploi soit toujours la priorité lorsqu’il met en danger la santé des travailleurs ou des citoyens en général. Par exemple, nous ne militons pas pour le maintien de l’emploi dans le secteur nucléaire ou de l’armement, mais pour la reconversion de ces emplois dans d’autres types d’activité. Par conséquent, pour notre part, sur la question de la prostitution, nous pourrions aussi avoir des divergences avec des personnes qui diraient que l’abolition de la prostitution est un objectif, mais qu’en attendant il faut maintenir l’emploi prostitutionnel.

Notre divergence, comme nous l’avons déjà exprimée dans le mensuel AL avec la défense de la prostitution comme un métier, tient en particulier au point suivant. Nous ne nions pas que la prostitution soit de fait un travail pour un certain nombre de personnes, mais cela ne signifie pas que cela suffise à passer du fait au droit. Un état de fait ne suffit pas à légitimer un droit. Or, défendre la légalité de la prostitution consiste à légitimer le fait que l’activité sexuelle devienne un travail. Et, pour reprendre l’analyse de Marx dans le Livre III du Capital, « la liberté se trouve au delà de la nécessite ». Si l’on défend la liberté sexuelle et le fait que la sexualité a avant tout pour fin le plaisir, alors il nous semble dangereux de défendre le fait qu’elle devienne une activité professionnelle, car le travail est d’abord ce que l’on accomplit par nécessite, pour pouvoir reproduire sa force de travail. C’est d’ailleurs ce que reconnaît le Strass : « en général, la raison pour laquelle nous exerçons le travail du sexe n’est pas à la suite d’une demande d’un client mais pour des raisons économiques ». Or, une part importante de la lutte des femmes a consisté à défendre la reconnaissance pour elle d’une sexualité qui ne soit ni assujettie à la reproduction biologique, ni à une activité économique de subsistance. Et c’est bien ce que souhaite le système capitaliste, à savoir que toute activité devienne un travail et puisse donc être échangée comme un service marchand afin de produire une plus-value.

Refuser de légitimer la transformation de la sexualité en travail, cela ne signifie pas renoncer à soutenir les prostitué-es, mais cela conduit à défendre la possibilité pour les personnes prostitué-es d’accéder à d’autres emplois ou de défendre le droit au logement et à la formation professionnelle pour tous.

En tant que libertaires, nous sommes pour l’autonomie des opprimé-es. Mais, il faut bien se rendre compte que lors d’un mouvement de lutte mené par des opprimé-es, il y a toujours des positions différentes parmi eux et elles et le soutien qu’on leur apporte est fonction de ces proximités idéologiques. Ainsi, il existe des mouvements d’ex-prostituées, de « survivantes », qui demandent l’abolition de la prostitution. Pour une personne qui n’exerce pas cette activité, doit-elle croire plutôt les représentants du Strass ou ces mouvements d’ex-prostituées ? Du fait de nos positions féministes et anticapitalistes, il nous semble que la cohérence nous amène plutôt à nous rapprocher de ces mouvements d’ex-prostituées qui revendiquent l’abolition de la prostitution [1] .

Enfin, si le Strass cite à son appui une référence à Emma Goldmann, nous pouvons citer bien plus de textes d’auteur-es libertaires critiquant la prostitution. L’un des arguments constants des anarchistes contre le mariage est d’ailleurs le fait qu’il s’agit d’une forme de prostitution [2] . C’est ce que l’on peut lire dans cet extrait de L’amour libre de Madeleine Vernet (1907) :

« Donc, le mariage, l’amour, le désir, sont trois choses distinctes :

- Le mariage, c’est la chaîne qui retient l’homme et la femme prisonniers l’un de l’autre.
- L’amour, c’est la communion intégrale des deux.
- Le désir, c’est le caprice de deux sensualités. Je laisse le mariage, dont je suis l’adversaire, pour en revenir à la question de l’amour libre. J’ai dit que l’amour doit être absolument libre, aussi bien pour la femme que pour l’homme. Et j’ajoute encore : l’amour ne peut véritablement exister qu’à la condition d’être libre. Sans la liberté absolue, l’amour devient de la prostitution, de quelque nom qu’on le revêt. Le fait de vendre son corps à un prix plus ou moins élevé, à une nombreuse clientèle, ne constitue pas seulement la prostitution. La prostitution n’est pas seulement l’apanage de la femme, l’homme aussi se prostitue. Il se prostitue quand, dans le but d’un intérêt quelconque, il donne des caresses sans en éprouver le désir. Non seulement, le mariage légal est une prostitution lorsqu’il est une spéculation de l’un des époux sur l’autre, mais il est toujours une prostitution puisque la vierge ignore ce qu’elle fait en se mariant. Quant au devoir conjugal, ce n’est ni plus ni moins encore que de la prostitution ;
prostitution, la soumission au mari ; prostitution, la résignation et la passivité. Prostitution encore que l’union libre, quand elle passe de l’amour à l’habitude. Prostitution enfin, tout ce qui rapproche les sexes en dehors du désir et de l’amour. »

Alternative libertaire, le 15 septembre 2010

[1] Voir par exemple les textes suivants : http://sisyphe.org/spip.php?article2834 ou http://sisyphe.org/spip.php?rubrique95 ; ou encore le « Manifeste des survivantes de la traite et de la prostitution », Conférence de presse donnée au Parlement européen, « Qui parle au nom des femmes en prostitution ? », le 17 octobre 2005

[2] Voir par exemple Joseph Déjacques, L’humanisphère, 1859 et E. Armand, La révolution sexuelle et la camaraderie amoureuse, Paris, Zones, 2009

 
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