dimanche, 26 octobre 2014
 
 

Sables bitumineux : Un désastre annoncé

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La production de pétrole à partir des sables bitumineux de l’Alberta au Canada menace gravement les écosystèmes nord-américains. La résistance s’intensifie, emmenée par les peuples indigènes dont les territoires sont menacés.

On n’arrête pas le progrès pour satisfaire la boulimie énergivore de nos sociétés consuméristes. Alors que les réserves en énergies fossiles conventionnelles (contenues dans des poches géologiques facilement accessibles) arriveront à leur terme dans quelques décennies, les ressources non conventionnelles (mélangées à de la roche, du sable, etc.) devraient nous permettre de continuer à polluer pendant encore plusieurs générations. L’extraction des sables bitumineux au Canada participe à cette folie, à côté de la fièvre internationale pour les gaz et huiles de schiste, déjà dénoncée dans nos pages.

La folie des grandeurs

Les sables bitumineux sont un mélange de pétrole visqueux, de sable, d’argile et d’eau. Difficiles à extraire, leur exploitation devient néanmoins de plus en plus rentable avec l’augmentation des cours du pétrole. Le Canada dispose dans la province orientale de l’Alberta des premières réserves au monde de ce type de pétrole, élevant le pays au troisième rang des réserves mondiales tous types de pétrole confondus. La production de ce pays, commencée à la fin des années 1960, s’est depuis transformée en plus gros projet industriel au monde, avec déjà plus de 100 milliards de dollars investis, et une production actuelle de 3 millions de barils par jour. Le Canada est ainsi devenu le premier fournisseur de pétrole des États-Unis, et table sur une augmentation de la production de 68 % d’ici 2025. Ceci au prix d’une catastrophe écologique annoncée.

Situés dans les couches géologiques superficielles, les sables bitumineux nécessitent pour leur extraction de raser la forêt boréale pour ouvrir des mines à ciel ouvert. 5 % de cet écosystème fragile, soit un quart de la surface de la France, est aujourd’hui concerné. Il faut ensuite séparer le pétrole du sable dans des usines monstrueuses, à grand renfort de gaz, d’eau et de produits chimiques. La production actuelle requiert déjà des ressources en eau et en gaz équivalentes respectivement à la consommation quotidienne de deux millions de canadien-ne-s, et au chauffage quotidien de 3 millions de foyers. L’eau issue du processus est tellement polluée que les oiseaux qui se posent sur les bassins de rétention meurent instantanément. Des épouvantails et canons à eau ont donc été installés pour les éloigner, mais les fuites étant courantes, c’est tout le système hydrique de la région qui est menacé. On observe déjà de nouvelles malformations chez des poissons des lacs situés en aval des zones d’extraction.

La pollution atmosphérique n’est pas en reste, l’air de la région étant digne des pires villes chinoises. Les pluies acides s’intensifient sur des centaines de kilomètres à la ronde, et les médecins de famille locaux s’alarment de l’envolée du nombre de cancers, leucémies, et autres maladies mortelles. Face à cette situation la réponse des autorités fédérales et provinciales est… de poursuivre et faire taire les médecins. Au final, la production d’un baril de pétrole issu des sables bitumineux émet trois fois plus de gaz à effet de serre que celle d’un baril de pétrole conventionnel. A ce rythme, le Canada a bien compris qu’il ne respecterait jamais ses engagements internationaux sur le climat, et le gouvernement conservateur de Stephen Harper, allié inconditionnel de l’industrie pétrolière, s’est retiré du protocole de Kyoto en 2011.

La résistance s’organise

Face à cette industrie mortifère, les organisations environnementales ont tiré la sonnette d’alarme depuis longtemps, avec malheureusement peu de succès. Mais c’est maintenant les nations indigènes de Colombie britannique qui représentent le fer de lance de la résistance, au travers d’une mobilisation sans précédent contre le projet Northern Gateway. Ce projet de 7 milliards de dollars vise à construire un pipeline de 1 200 kilomètres entre l’Alberta et le port de Kitimat en Colombie Britannique, d’où le pétrole serait exporté notamment vers la Chine. Le pipeline traverserait des espaces vierges et des centaines de cours d’eau, tandis que les 220 tankers nécessaires annuellement pour le transport vers l’Asie navigueraient dans des zones maritimes parmi les plus dangereuses de l’Atlantique Nord. Les risques d’accident sont donc énormes, cela dans une région où le tourisme est l’une des principales activités, et qui renferme des espèces uniques d’ours et de saumons notamment. Et surtout, le projet menace l’existence même des peuples indigènes, pour qui le rapport au territoire est constitutif de l’identité, et dont les modes de vie dépendent des écosystèmes (saumon, fruits de mer, plantes, bois).

Pour contrer ce projet, 130 nations indiennes ont signé une déclaration s’opposant à sa réalisation sur leurs territoires. La mobilisation est intense (manifestations, pétitions, recours juridique), et en cas de validation du projet par le gouvernement, de nombreux chefs ont annoncé qu’ils passeraient à des actions de désobéissance civile ou à toute forme de résistance nécessaire. Le souvenir du soulèvement armé des Mohawks s’opposant à l’extension d’un golf sur un de leurs sites sacrés près de Montréal en 1990 laisse présager de la tournure que pourraient prendre les évènements.

Une mobilisation transfrontalière

La population de Colombie Britannique est opposée à ce projet (60 à 80% selon les enquêtes), et de nombreuses et nombreux élus se sont prononcés contre le pipeline ou d’autres projets liés aux sables bitumineux, ce qui pourrait empêcher le développement de la production. Surtout que la contestation se développe aussi aux États-Unis, pour l’instant premier consommateur du pétrole de l’Alberta. Plusieurs dizaines de milliers de manifestantes et manifestants se sont ainsi rassemblé-e-s à Washington le 17 février dernier, pour demander à Obama d’abandonner le projet Keystone XL, qui prévoit la construction d’un pipeline de plus de 2000 km entre l’Alberta et le golfe du Mexique. Dénonçant le recours au pétrole le plus sale du monde, cette manifestation, la plus massive dans l’histoire des mouvements environnementaux aux États-Unis, fait suite à de nombreuses actions de désobéissance civile, dont l’une devant la maison blanche quelques jours plus tôt, où 48 personnes avaient été arrêtées.

La détermination de ces mobilisations transfrontalières, face aux lobbys pétroliers si puissant en Amérique du Nord et à leurs relais gouvernementaux, sera plus que nécessaire pour stopper les dégâts déjà considérables de l’exploitation des sables bitumineux.

Jocelyn (AL Montreuil)