Sans-papiers : ce que les grèves ont changé

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Les grèves déclenchées le 15 avril ont bousculé les lignes dans le mouvement des sans-papiers. Les syndicats de lutte ont surpris et se sont surpris. Chaque structure a été confrontée à ses propres limites et à des responsabilités nouvelles. Premier bilan après trois mois de lutte.

Il y a et il y aura sans doute un avant et un après-15 avril 2008, date à laquelle a démarré la première vague de grèves de travailleurs et travailleuses sans papiers impulsée par plusieurs unions locales et départementales CGT d’Île-de-France et par l’association Droits devant !!.

Premier élément positif, cette grève a permis de porter un regard nouveau sur les sans-papiers en les présentant d’abord comme des travailleurs et des travailleuses partageant des intérêts communs avec tous les autres.

Elle a contribué à mettre en lumière des visages d’hommes et de femmes qui vivaient dans l’ombre. Elle a mis en évidence leur surexploitation et a montré à qui profitent les lois anti-immigré-e-s, c’est-à-dire aux patrons, aux marchands de sommeil, à un gouvernement et plus largement à une classe politique qui a fait de la xénophobie d’État à la fois un fond de commerce et un système d’oppression en agitant un épouvantail : le mythe de l’invasion.

À l’instar de l’action du Réseau éducation sans frontières (RESF) en direction des élèves et de leurs familles sans papiers, ces grèves ont permis de développer un élan de sympathie.

1) Un tournant pour le syndicalisme de lutte

Ces grèves ont pu voir le jour parce qu’elles sont le fruit d’une évolution du syndicalisme de lutte.

Depuis environ dix ans, l’association Droits devant !! s’efforce de faire le lien entre l’oppression coloniale et l’exploitation de ce prolétariat souvent issu des anciennes colonies françaises. Ce discours a pu trouver un début d’ancrage et a débouché sur un travail d’organisation grâce à la constitution, il y a un peu moins de deux ans de la commission syndicats-travailleurs sans papiers du collectif Uni-e-s contre une immigration jetable (UCIJ) qui est aujourd’hui en sommeil mais a rassemblé des militantes et des militants de la CGT, de la FSU, de Solidaires, de la CNT, d’Autre monde, de Droits devant !! et du Groupe d’information et de soutien des immigrés (Gisti).

Les deux vagues de grèves de la Région parisienne ont débouché sur un début d’organisation de salarié-e-s jusque-là totalement à l’écart de l’action syndicale, dans les secteurs du nettoyage, du bâtiment, de la restauration, de la distribution ou de l’agro-alimentaire.

Plusieurs centaines ont adhéré à la CGT, plusieurs dizaines ont rejoint Solidaires et la CNT.

Les grèves ont abouti à des régularisations. Mais qu’entend-on par régularisation ?

2) Toujours pas de régularisation générale

Sur près de 800 grévistes en Île-de-France, les préfectures ont procédé à plus de 400 « régularisations ».

Pour 80 % d’entre elles il s’agit de cartes de travail d’un an délivrées en application de la loi Hortefeux d’octobre 2007 et du décret de janvier 2008 qui prévoit des régularisations dans les « professions en tension », c’est-à-dire dans les métiers et secteurs d’activité qui manquent de main-d’œuvre. Il faut savoir que la délivrance de tels titres de séjour oblige les bénéficiaires à trouver du travail dans le même secteur et à connaître des périodes de chômage aussi courtes que possible pour bénéficier d’un renouvellement.

Les 20 % restants n’ont obtenu que des attestations provisoires de séjour (APS) de 1 à 3 mois qui peuvent déboucher sur la délivrance de cartes de travail mais ne sont pas assorties d’autorisations de travail.
Il faut préciser que si toutes les préfectures s’efforcent de traiter avec lenteur la plupart des dossiers, certaines comme celles de Paris, qui a enregistré le plus grand nombre de dossiers, s’efforcent d’imposer des conditions contraignantes qui vont bien au-delà du décret.

Pour AL, mais aussi pour un collectif d’organisations comme UCIJ, les grèves doivent contribuer à dénoncer la politique d’« immigration choisie » et revendiquer la régularisation durable de toutes et tous les sans-papiers. Elle ne peut donc pas se résumer à une régularisation par le travail, mais doit inclure les familles de ces salarié-e-s et ne doit pas faire du travail un critère discriminant.

Cela interroge donc les stratégies mises en œuvre et implique un débat tant dans les syndicats que dans toutes les organisations qui soutiennent ces grèves.

3) Un patronat qui se raidit

Les grèves ont surpris le gouvernement et surtout le patronat au point de les faire reculer dans un premier temps et de pousser certaines fédérations du Medef à demander des régularisations massives pour des raisons strictement économiques. Mais elles n’ont pas eu assez d’ampleur pour remettre en cause la politique du cas par cas que l’État français cherche à institutionnaliser à l’échelle européenne, notamment en légiférant pour rendre les régularisations massives impossibles.

Désormais nombre de patrons changent leur fusil d’épaule et licencient des sans-papiers à tour de bras pour « se mettre en conformité avec la loi »… mais surtout pour ne pas avoir à affronter de conflits. Une course contre la montre est engagée, et ce raidissement patronal est en train de précipiter le passage à l’action de nouveaux groupes de sans-papiers qui pourraient être rejoints par les travailleuses et les travailleurs saisonniers pendant l’été.

4) Une unité qui reste à construire

D’autres problèmes se posent. Un des plus saillants est celui de l’unité.

La lutte repose de fait essentiellement sur un syndicalisme de lutte incarné par la CGT, la CNT et Solidaires. Mais là aussi l’unité reste à construire. En ce qui concerne la CGT, elle doit entendre que si elle est la première organisation syndicale de l’hexagone, elle n’est pas la seule. Pour la CNT et surtout pour Solidaires, l’enjeu est de démontrer qu’elles sont capables de devenir des organisations interprofessionnelles et pas seulement des organisations soutenant les luttes des migrantes et des migrants. Le patriotisme d’organisation est parfois tenace, et la période précédant les élections prud’homales contribue à le conforter. Mais ces trois syndicats savent que le principal frein au développement des grèves (notamment dans d’autres régions) est le manque d’unité. Raison de plus pour s’entendre.

Il est également essentiel de développer des collectifs de soutien aux grèves afin de les populariser, renforcer les piquets de grève et faire des collectes de soutien. Les militantes et les militants révolutionnaires ont une responsabilité importante pour impulser cette solidarité tout en favorisant l’unité du syndicalisme de lutte. En Seine-Saint-Denis et à Paris, les militantes et militants d’AL contribuent ainsi au soutien à ces luttes avec d’autres forces. Mais c’est d’abord dans les syndicats que les anticapitalistes doivent être en pointe pour l’organisation de ces grèves. En région parisienne les militantes et militants du PCF, du Parti communiste des ouvriers de France (PCOF, marxiste-léniniste), du Comité syndicaliste révolutionnaire (CSR) et d’AL jouent ce rôle.

5) Des CSP qui retissent leurs liens

Enfin ces grèves interrogent également le mouvement de solidarité avec les migrantes et les migrants dans son ensemble sur la place de chacun et notamment sur celles des collectifs de sans-papiers.

En effet si les syndicats sont dans ce pays les organisations qui ont la plus forte capacité de mobilisation, elles ne peuvent prétendre progresser dans leur travail d’organisation des sans-papiers sans tenir compte d’autres partenaires comme RESF, UCIJ et les collectifs de sans-papiers rompus aux pratiques des préfectures.

Les grèves actuelles ont ouvert une brèche. Elles ont fait naître de nouveaux espoirs à la mesure du désespoir qui mine les centaines de milliers de sans-papiers. Le fait que la CGT ne se soit pas donné les moyens d’associer la Coordination des sans-papiers de Paris (CSP 75) a été bien exploité par la préfecture de Paris qui a rejeté les demandes de dépôt de dossier et renvoyé la CSP 75 contre la CGT. Tout cela a débouché sur la désastreuse occupation de l’annexe de la Bourse du travail de Paris par la CSP 75. Cette action se poursuit et pourrait prochainement se dénouer par la mise en œuvre d’actions communes entre la CGT, la CSP 75 et leurs soutiens. Enfin c’est également dans ce contexte que les collectifs issus de l’éclatement en 2004 de la Coordination nationale des sans-papiers ont repris contact et ont esquissé des rapprochements.

Cette action est toutefois révélatrice des tensions qui ne s’expliquent pas que par un conflit de préséance, mais aussi par des divergences stratégiques entre les syndicats de lutte plutôt partisans d’actions offensives (grèves) et certains collectifs de sans-papiers plutôt cantonnés dans des actions symboliques/défensives (occupations de lieux publics).

C’est bien la preuve que les récentes grèves ont fait bouger les lignes de forces dans le mouvement des sans-papiers.

Laurent Esquerre (AL Paris Nord-Est), le 15 juin 2008

 
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