Sécuritaire : Benisti, rentre chez ta mère !

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« Le jeune » est dangereux. Le « jeune » est « déviant », et de plus en plus tôt. Considéré comme un malade, il doit être soigné sans délai, suivi par des spécialistes et interné si nécessaire. Telle est la tonalité d’un rapport - le rapport Benisti - remis en octobre 2004 au ministre de l’Intérieur Dominique de Villepin. Le projet reprend des points déjà contenus dans le projet Sarkozy à l’époque où il était place Beauvau.

C’est à sa lecture que l’on reste coi, interdit, stupéfait, interloqué, déconcerté mais surtout scandalisé. Est-ce un canular ou la congrégation des frères qui s’occupaient du social en France au XIXe siècle a repris du pouvoir ?

« Seuls les parents et en particulier la mère, ont un contact avec leurs enfants. Si ces derniers sont d’origine étrangère, elles devront s’obliger à parler le Français dans leur foyer pour habituer les enfants à n’avoir que cette langue pour s’exprimer ».

« Si les mères sentent dans certains cas des réticences de la part des pères, qui exigent souvent le parler patois du pays à la maison, elles seront dissuadées de le faire. Il faut alors engager des actions en direction du père pour l’inciter dans cette direction ».

Tout au long de ce texte, les familles d’origine étrangère sont explicitement visées par les mesures envisagées. Ce texte n’est cependant pas le premier sur la question. Il faut donc replacer le tout dans un contexte plus global.

Déjà en octobre 1997, des députés RPR, nous ont offert un texte de proposition de loi où l’on pouvait lire que « sous l’Ancien Régime et jusqu’au milieu du XIXe siècle, les moyens de transport étaient limités et l’immigration se faisait pour l’essentiel sur quelques centaines de kilomètres de part et d’autre des frontières. [...] L’immigration est une charge à la fois économique et sociale pour le pays d’accueil. Il s’ensuit des ghettos réfractaires à toute pénétration de l’identité française et des moeurs européennes. Ces ghettos sont la source d’une forte délinquance et de comportements asociaux qui deviennent à juste titre insupportables aux français de souche ».

Bon, on arrête là sinon vous allez penser que vous vous être trompé de journal. Tous les projets autour de la délinquance ne sont que des resucées du début du siècle. Les hussards de la République nous ont bien fait le : « ici on ne parle pas le breton » sous peine de porter autour du cou la galoche et le soir être de corvée de bois et d’eau pour l’école. L’époque de la fameuse unité de la République. Aujourd’hui, sous un aspect à peine plus voilé, des mesures concrètes sont à l’œuvre :

- les appels à projets 2005 des Carif (Centres régionaux de mise en place de la politique régionale de formation) sont tous simplement un renforcement des dispositifs d’alphabétisation en direction notamment des familles.
- les objectifs 2005 de la politique « Vie Ville Vacances » visent notamment la mise en place de bibliothèques de rue ou d’activités autour de la lecture.
- le fondement du projet Fillon sur l’éducation, toujours l’écriture et la lecture.

Le fameux rapport Benisti, manuel d’intervention plaçant l’école au centre du dispositif, prévoit des suivis sanitaires et médicaux réguliers pour les enfants entre 1 et 3 ans alors que dans le même temps les Protections maternelles infantiles (PMI, accueil des nourrissons et consultations gratuites) ferment fautes de moyens financiers. Et n’oubliez pas le « patois » !, on ne cause pas breton.

Pour les 4-6 ans, le rapport a trouvé une parade, psychiatriser tous les problèmes rencontrés par les jeunes. Un référent dans chaque établissement scolaire et dès la maternelle. Pour le « patois », on fait appel à l’orthophoniste alors qu’il y a déjà des problèmes pour aider les enfants qui ont des difficultés de langage.

Retour à l’ordre

Suivent ensuite les repérages des dysfonctionnements entre 7 et 9 ans, 10 et 12 ans, 13 et 15 ans puis au-delà de 16 ans avec à chaque fois des actions à mener. On a assisté à un traitement par l’exclusion de tout ce qui sort de la norme. Une organisation méthodique de la ségrégation où rien n’est laissé au hasard, à chaque cas sa case, de la moins répressive à la plus enfermante : centre d’éducation renforcée, centre d’éducation prioritaire, centre de délinquance adapté avec espace de désintoxication et de post-cure, centre d’éducation fermé et adapté. Un contact direct avec le jeune devra être instauré de gré ou par la contrainte avec une personne formée à cet effet pour le soigner ou lui faire choisir un autre chemin. Revient vite, Prévert, les bagnes pour enfants sont à nouveau là, avec bien sûr, un fort contenu d’apprentissage de métier obligatoire de préférence au profit du Medef.

On se demandait pourquoi l’armée n’est plus obligatoire, on a trouvé la réponse avec les cadets de la police et ces centres. Attention cependant à ne pas les confondre avec les centres de vacances (lieux de socialisation et d’éducation populaire) qui disparaissent de plus en plus, fautes de ressources, mais là aussi on voit que le gouvernement a prévu d’y substituer ces centres de travail.

Il ne faut pas s’étonner que la PJJ (Protection judiciaire de la jeunesse) voit dans ce puzzle répressif les différentes pièces posées ces deux dernières années et qui sont en train de changer fondamentalement ses missions. En effet, conjointement au développement des structures répressives, les éducateurs sont amenés à travailler en maison d’arrêt, comme si la détention était un lieu d’éducation.

N’oubliez pas que la loi Perben a abaissé la minorité pénale à 10 ans et a instauré les jugements à délais rapprochés pour les mineurs, ce qui élimine, de fait, le temps éducatif pour certains mineurs. Le rapport Benisti ne fait finalement qu’écrire une réalité déjà présente.

De plus, les conseils de discipline dans les écoles peuvent recourir à la punition collective qui a été réintroduite dans les textes à la fin de l’année.

L’Assiette au beurre, journal satirique du début du XXe siècle nous montre des enfants au bagne et surtout des enfants vagabonds entourés par les gendarmes. Alors souvenez-vous de la circulaire 2004-054 sur l’absentéisme scolaire avec des sanctions financières pour les parents. Dans les quartiers, qui s’occupent de l’absentéisme ? Les gendarmes et les policiers. La création de « correspondant absentéisme » en lien avec la police et la justice a été annoncé alors que le gouvernement réduit le nombre de personnels de l’Education nationale chargés de l’encadrement des élèves.

Au début du siècle dernier, les deux mamelles nourricières étaient l’Eglise et la République. Après, le retour de la morale, plus soft par l’instruction civique, nous voici depuis le 19 février 2005, avec l’obligation de l’enseignement de La Marseillaise à l’école reprenant un vieux projet de Chevènement. Et désormais l’enseignement du fait religieux est reconnue en tant que tel.

Prendre le droit chemin de l’exploitation

Aujourd’hui officiellement le discours égalitaire sur l’école n’est pas remis en cause. On développe un discours « philosophique » autour de la nécessité de « remettre l’école au sein des dispositifs de lutte contre les inégalités sociales ». Les savoir-être et les savoir-faire sont les nouveaux instruments de la réussite et il n’est plus question d’acquérir des connaissances.

Cette conception apparaît tant dans l’exposé des motifs que dans le rapport annexé du projet de loi d’orientation sur l’école. Elle est la structure de la loi Borloo sur la cohésion sociale. On voyait poindre ces projets dans l’avant-projet de loi Sarkozy sur la prévention de la délinquance. Le rapport Benisti lui n’a aucun scrupule et envoie les enfants dès le plus jeune âge sur le marché du travail lorsqu’on a constaté que « l’échec scolaire était irrémédiablement installé ».

Dans la pratique, tous les textes convergent vers une orientation de plus en plus précoce et introduisent l’alternance en entreprise comme mode d’éducation et d’intégration sociale « évitant toutes dérives délinquantes ». Quand je vous dis que c’est de la resucée, les apprentis, et autres porions, mousses, c’étaient qui au siècle dernier ?

Le rapport Benisti se termine par l’intervention d’une société d’experts en sécurité. L’importation du sécuritaire s’est traduite depuis 1991 par une focalisation sur la responsabilité individuelle plutôt que sur les causes sociales. En France, l’ERM (Espace Risk Management), à l’origine de dizaines de Comités locaux de sécurité (CLS) vend un pack sécuritaire : « philosophie », argumentation, audit, diagnostic, direction de groupes. Ainsi donc nous voyons la gauche financer des boîtes qui indirectement permettront à Le Pen de trouver un public. Le gouvernement Jospin a donné en octobre 1997, « des villes sûres pour des citoyens libres ». A cette occasion, Martine Aubry affirmait « qu’il s’agissait d’intervenir, non pour assister, puisque l’assistance cantonne ces habitants dans un rôle de citoyens de seconde zone, mais au contraire pour redonner à chacun le sens des responsabilités ». Et voilà, après la revalorisation de l’entreprise par les socialos en 1982, la lutte des places et le chacun pour soi de la droite repris par nos « sociaux-traîtres ». Pour satisfaire ce besoin de sécurité et pour légitimer une politique assise sur le tout sécuritaire, les hommes politiques relayés par les médias, surexposent l’expert en sécurité, notamment en France, Alain Bauer et Claude-Jean Calvet, les patrons de deux boîtes qui se partagent le marché de la sécurité. Claude-Jean Calvet possède aussi une société de vidéosurveillance.

On nous met des analyses partout qui vont petit à petit descendre vers les collectivités territoriales.

Le PS à l’avant-garde !

En janvier 2001, 700 CLS auront été signés. Sur le site Internet d’ERM vous trouverez l’argumentaire bien rodé : crise, perte des valeurs, les ghettos, etc. En 2001, à Montpellier, ville de droite, (euh de gauche plutôt), un discours dans un dossier : « il faut aussi mobiliser et en priorité l’Education Nationale, première ligne avancée de reconquête des valeurs, du respect, et de l’apprentissage de la tolérance dès l’école primaire, en faisant sauter le sacro-saint secret professionnel dont se gargarisent à longueur de réunion tous les détenteurs d’une parcelle d’autorité ».

A croire que Benisti, député de droite, a été piquer les idées dans une ville de gauche. Le CLS de Montpellier c’est aussi, comme le veut le Rapport Benisti, un fichage des familles et des gamins. Et dès qu’un problème existe, tous les jeunes connus sont interrogés pour savoir qui sont les coupables.

Nombreuses ont été les réactions contre ce rapport, surtout des associations de linguistes. Mais Benisti n’est que le produit d’un système, en pleine installation. Le député maire UMP de Blois, membre de la commission, a démissionné pour signifier son désaccord, Messieurs les socialistes, eux, sont toujours dans leurs fauteuils. Plus que jamais face à la « lutte des places », réaffirmons la lutte des classes comme véritable analyse des causes de la pauvreté, et de la délinquance.

Noël Morel (AL Paris-Nord/Est)

 
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