hommage

Serge Torrano ne poussera plus de coups de gueule

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Nous avons appris avec stupeur et beaucoup de chagrin le décès de Serge Torrano, le 30 mars 2015, à l’hôpital d’Agen. Serge était un syndicaliste SUD-Rail de la première heure, un militant communiste libertaire « historique », et un compagnon de route d’Alternative libertaire.

La guerre d’Espagne, Mai 68. Ces deux événements majeurs auront marqué toute la trajectoire de Serge Torrano.

Issu d’une famille espagnole réfugiée en France après la victoire de Franco, il avait 18 ans en 1968, et travaillait comme soudeur dans une usine des Pyrénées-Orientales, où il était né. Il avait vécu là sa première grève, première d’une longue série. Puis avait fait ses valises pour Paris, où avaient brièvement fleuri les barricades.

Embauché à la SNCF en 1969 comme caleur au triage de Juvisy, il devint ensuite aiguilleur sur la région de Paris-Sud ouest (gare d’Austerlitz). C’est là qu’il devait déployer l’essentiel de son activité militante pendant les quarante années suivantes. Antibureaucrate par excellence, porté à l’activisme, aux coups de gueule, mais aussi aux éclats de rire, délicieusement roublard, c’était une personnalité attachante et un camarade fiable et solide. Pas doctrinaire, il ne devint jamais un « vieux con » donneur de leçons, et eut toujours le contact facile avec les jeunes militantes et militants.

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En manif,
le 22 septembre 2010. © Sébastien/AL Paris nord-est

En 1971, ce fut la puissante grève de juin à la SNCF, empreinte de la radicalité de Mai 68. Dans les mois qui suivirent, Serge fut exclu de la CGT, dont il avait vertement critiqué la mollesse durant la grève, et rejoignit la CFDT. Cette même année 1971, il adhéra à l’Organisation révolutionnaire anarchiste (ORA, ancêtre d’AL). En son sein, il participa au lancement d’un bulletin d’entreprise, Le Rail enchaîné, qui exista pendant quelques années.

Avec la majorité de l’ORA, il évolua cependant, à partir de 1974, vers des positions ultra-gauche. Au congrès d’avril 1976, il fut de la majorité qui exclut la tendance dissidente Union des travailleurs communistes libertaires (UTCL), et qui se rebaptisa Organisation communiste libertaire (OCL). En 1977, gagné à l’antisyndicalisme, il claqua la porte de la CFDT et, avec la majorité de l’OCL parisienne, s’engagea dans le mouvement « autonome » alors en pleine floraison.

Celle-ci fut finalement infructueuse et, en 1979, Serge Torrano abandonna l’OCL et le mouvement « autonome » pour redevenir le syndicaliste de choc qu’il ne devait plus cesser d’être.

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Avec Kaddour Hadadi,
chanteur de HK et les Saltimbanks, le 2 mai 2011. On voit Serge apparaître dans le clip de la chanson On lâche rien. © Sébastien/AL Paris nord-est

Durant l’hiver 1986-1987, il fut ainsi un animateur de premier plan de la grande grève SNCF qui, pour la première fois, vit l’émergence de coordinations de grévistes, expression directe des travailleurs en lutte. Durant le mouvement, il soutint la création d’une « Coordination nationale intercatégorielle » qui fut fortement contestée. De nombreuses voix – dont celle de l’UTCL – lui reprochaient en effet d’être manipulée par Lutte ouvrière [1].

Personnalité généreuse et fédératrice, Serge fut élu à l’unanimité secrétaire du syndicat CFDT de Paris-Sud ouest en 1989. C’est de là qu’il participa à l’animation de la grève de décembre 1995 contre la casse des retraites par le plan Juppé. Rompant avec la direction confédérale CFDT qui avait trahi le mouvement, il fut de ceux qui fondèrent SUD-Rail au début de 1996, et il assuma le secrétariat du syndicat de Paris-Rive gauche pendant plusieurs années.

Retraité en 2005, à 55 ans, Serge continua à déployer son action, auprès de son syndicat mais aussi, de plus en plus, à l’interpro. On put le voir dans la rue, au côté de la jeunesse en lutte en 2006 contre le Contrat première embauche (CPE) mais surtout dans les luttes du logement, avec les associations Jeudi noir, Droit au logement et Macaq. C’est à cette époque qu’il commença à souscrire aux Ami.e.s d’Alternative libertaire.

En 2014, il avait quitté la région parisienne pour revenir dans le Midi, dont il avait toujours gardé l’accent. Installé à Agen (Lot-et-Garonne), il s’était sans délai joint à l’action avec Solidaires et Alternative libertaire, prenant en peu de temps toute sa place au sein de l’extrême gauche locale.

Ça a donc été un coup dur pour tout le monde quand, le 13 mars, on a appris qu’il avait été hospitalisé d’urgence suite à un infarctus et à un œdème au poumon. Après avoir frôlé la mort, son état s’était amélioré, et il riait de nouveau avec la famille, les amis et les camarades qui lui rendaient visite : « Se faire courser par les flics, c’est fini pour moi ! » plaisantait-il. Le répit aura été de courte durée. Alors qu’on espérait une sortie prochaine de l’hôpital, Serge s’est éteint brutalement.

Alternative libertaire, et en particulier les camarades qui l’ont côtoyé à Paris et à Agen, adressent leurs pensées solidaires à sa famille et à ses amis. Pour toutes et tous, c’est une très lourde perte.

Claude Beaugrand (AL Paris-Sud), Guillaume Davranche (AL Montreuil), Rodolphe Larmagnac (AL Agen)

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Adieu Serge !
En manif le 21 septembre 2009, à Paris. © Sébastien/AL Paris nord-est

[1] Sur cette querelle, lire « Décembre 1986 : Les coordinations de grévistes ouvrent une ère nouvelle » dans Alternative libertaire de décembre 2006.

 
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