Serge Utgé-Royo : « La mémoire en chantant »

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Serge Utgé-Royo, chanteur connu et apprécié au sein du mouvement libertaire, répond à nos questions à l’occasion de la réédition des Contrechants.

Alternative libertaire : Tu réédites Contrechants de ma mémoire, sorti en 2000, avec un livret et une pochette illustrés par Tardi, au moment où celui-ci sort le volume 3 du Cri du peuple. Un hommage commun à la Commune ?

Serge Utgé-Royo : C’est un hommage à ceux et celles qui ont écrit des pages de notre mémoire, qui nous ont précédés dans l’espoir et dans la douleur, qui nous ont légué, en tout cas, un peu de l’histoire du mouvement des petites gens, des ouvriers, des ouvrières, des purotins. Tardi connaît cette mémoire : elle est la sienne et la mienne. Et comme nous sommes amis, et sensiblement de la même génération, touchés par les combats de ces fantômes vivants, révoltés par leurs défaites, nos chemins vont bien ensemble.

Comment as-tu sélectionné les chansons ?

Serge Utgé-Royo : J’ai d’abord regroupé un grand nombre de chants qui ont compté dans ma vie (les luttes et les actualités de mes 15 ans, de mes 20 ans, de mes 30 ans, etc.) J’ai ensuite enregistré tous ceux qui, musicalement, me semblaient « tenir encore le coup » (selon moi, bien sûr). J’ai cherché (et je continue à chercher) ce qui pouvait toucher les gens plus jeunes que moi, comme ça, doucement, par la musique, pour les amener, peut-être (qui sait ?), à fouiller dans les histoires qui ont inspiré les auteurs de ces chansons. J’ai bien conscience que ça n’a jamais été un choix objectif ; c’est le mien ; j’ai d’ailleurs pris la précaution de titrer ces enregistrements « de ma mémoire ». Et enfin, j’ai usé de ma liberté pour réenregistrer des compositions personnelles qui abordait des thèmes politiques et sociaux et dont les premiers tirages (modestes) étaient introuvables.

Certaines, comme La Chanson de Craonne ou Mutins de 1917, sont souvent oubliées, même des compilations de chants « engagés ». Penses-tu ressusciter une part de mémoire collective ?

Serge Utgé-Royo : J’avais envie, depuis très longtemps, de faire ce travail de recherche et d’enregistrement. Je suis heureux de m’être trompé lorsque je croyais ne jamais arriver à mes fins : le premier volume (que je pensais d’abord ne jamais pouvoir financer) s’est remboursé en un mois ! Alors j’ai pu faire la suite. C’était dans mes désirs d’artiste, et d’homme tout court : c’est fait, je peux continuer autre chose, maintenant. Quant à la résurrection d’une part de mémoire collective, j’ai suivi ce que beaucoup d’autres artistes ont fait avant moi, et feront après ; rien de plus.

Ta carrière est déjà longue et tu es un artiste reconnu. Pourtant, on ne te voit ou entend que rarement sur les radios et télés. Est-ce un choix de ta part ou un boycott d’un artiste peu « commercial » ?

Serge Utgé-Royo : Les deux. Il y a des émissions de radio « nationale » dans lesquelles je suis passé par effraction, ou parce que l’animateur ou l’animatrice prenaient des libertés avec les soucis actuels de mode ou d’audimat. J’ai fait quelques apparitions sur les petits écrans parce que les gens qui m’y invitaient prenaient les mêmes sortes de libertés. Et puis il y a aussi les émissions de radio et de télévision que j’aurais honte de fréquenter, malgré les réelles invitations reçues par l’attaché de presse ou la petite équipe de production avec laquelle je travaille. Enfin, il y a, tout de même, l’immense majorité de médias qui m’ignorent, dont les journalistes ne viennent jamais aux concerts. Il y a même une revue dédiée à la chanson dont la plupart des membres du comité de rédaction ignorent tout de mon travail ou continuent à croire (et parfois à écrire) que je suis une sorte de chanteur pamphlétaire débutant.

Cela dit, je me suis aperçu que je n’avais pas besoin de tout le monde médiatique pour faire ce que j’ai la chance de faire ; quelques journaux, quelques radios, quelques émissions de télévision suffisent à faire savoir à quelques curieux et curieuses que je chante ici ou là. Et les gens viennent voir l’artiste, les artistes de la tribu. Nous avons aussi une longue pratique de « tam-tam postal » qui fonctionne plutôt bien ; et la presse anar ou associative (MRAP, LDH, etc.) est souvent attentive.

Les pochettes des deux éditions de Contrechants de ma mémoire font référence à la CNT de 1936. Quel regard portes-tu sur le mouvement libertaire actuel ?

Serge Utgé-Royo : Je l’ai connu très fort et très cultivé dans ma jeunesse : je vivais au milieu des anarchistes espagnols exilés. Aujourd’hui je vois fleurir des journaux et des revues étonnamment dynamiques et riches, je vois éclore de nombreux projets discographiques (des groupes de rock, surtout) abordant les thèmes politiques ou sociaux sous un angle résolument libertaire. J’étais à Merlieux (fin septembre), où le village, devenu gros festival du livre, comportait un « off » où foisonnaient les écrits libertaires d’hier et d’aujourd’hui.

Je sais que la CNT, malgré des crises et des scissions depuis les années soixante-dix, est bien implantée en Espagne ; je sais qu’elle est vivante en France. Je sais aussi que je ne sais pas grand-chose. Les gazettes anarchistes que je lis parlent de notre société, mais je ne suis plus un militant salarié et la décence veut que l’artisan musical reste modeste dans l’analyse du mouvement qui le porte. Toutefois, j’ai le sentiment que la vague enfle et monte.

Propos recueillis par A. Doinel (AL Rennes)

Remerciements chaleureux à Christine pour sa gentillesse.

 
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