Service national universel : Macron veut soumettre la jeunesse

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La promesse de campagne d’Emmanuel Macron de créer un service national universel se concrétise. Ayant pour objectif de fédérer la jeunesse autour de valeurs communes et de créer un « sentiment d’unité nationale », ce projet est, selon Gabriel Attal, le secrétaire d’État en charge du dossier, « la réforme de société la plus puissante depuis de nombreuses années ».

La réforme en cours qui instaure un service national universel (SNU) peut ressembler, dans son nom mais aussi par certains aspects dans son contenu, à un retour au service militaire, supprimé en 1997 pour ne laisser qu’une armée professionnelle.

Bien qu’il y ait une espèce de flou autour de ce projet grâce à une communication gouvernementale qui n’en laisse voir que les grandes lignes (et probablement les moins mauvaises), faisons un point sur ce que l’on sait concrètement sur ce projet et ses implications.

Le projet de Macron

Ayant pour objectifs de « favoriser la participation et l’engagement de la jeunesse française, valoriser la citoyenneté et le sentiment de l’appartenance à une communauté rassemblée autour de ses valeurs et refonder la cohésion sociale et républicaine », ce projet gouvernemental comporterait deux phases, l’une obligatoire et l’autre facultative.

La phase obligatoire convoquerait chaque année plus de 800 000 jeunes de 16 ans, garçons comme filles, pendant plus d’un mois. Il y aurait notamment 15 jours en hébergement collectif. Cette phase vise à apprendre la vie commune, les valeurs de la République, et permettrait de mener un projet citoyen, c’est-à-dire de s’engager dans un des cinq domaines proposés, civil ou militaire  : défense et sécurité  ; humanitaire  ; culture  ; tutorat  ; environnement.

La phase facultative durerait quant à elle plus de trois mois. Elle serait constituée de bénévolat dans un des mêmes domaines proposés, et bénéficierait de mesures d’attractivité, comme une aide à l’acquisition du permis de conduire.

Certains partis se sont exprimés quant à leur vision de ce devrait être le SNU.

Le Rassemblement national prévoit quant à lui un service militaire de trois mois pour les 18 ans, indemnisé de 573 euros par mois et qui conditionnerait l’obtention de certaines prestations sociales ainsi que l’inscription aux concours de la fonction publique.

La France insoumise prévoit de son côté un service national militaire ou civil de plus de neuf mois pour les 18-25 ans, rémunéré au Smic et dans des métiers où l’on porte l’uniforme… et où les individualités et les différences de classe sont donc censées s’effacer au profit de l’intérêt national.

Le projet du gouvernement actuel s’inscrit dans les réformes sécuritaires de ces dernières années, comme l’état d’urgence, et prouve une fois de plus que le gouvernement a peur de la jeunesse et cherche à la faire taire. Évidemment, un des objectifs sera de redorer l’image de l’armée, et de repérer les jeunes à recruter pour celle-ci. Mater les révoltes de jeunes, surveiller la population sont aussi des objectifs de cet encadrement forcé.

Le projet s’inscrit aussi d’une certaine manière dans le contexte de recul des acquis sociaux, puisque la phase facultative permettra éventuellement à des patrons d’obtenir de la main d’œuvre gratuite. Mais si les appelé.es font du bénévolat pour des associations pendant cette période, cela demeure du travail gratuit dont, dans bien des cas, l’État se débarrasse pour réduire ses finances  : prévention sur des questions de santé, accompagnement scolaire ou encore démarches écologiques sont des activités où, trop souvent, des associations pallient les manquements de l’État. Le service national sous forme d’un service civique non ou trop peu rémunéré ancre cette logique. Faire en sorte que ce travail soit fait par une main d’œuvre peu chère voire gratuite entre dans la logique de baisse des dépenses publiques et de destruction des services publiques. Les jeunes constituent pour le gouvernement une armée de réserve bien pratique et captive.

Un projet injuste

De quel droit l’État s’octroie-t-il la possibilité d’occuper un mois, voire sept, de la vie des jeunes  ? Le service national, qu’il soit militaire ou non, est une privation de liberté. C’est aussi dangereux pour certaines personnes. On sait que l’armée est un milieu profondément misogyne et homophobe. Si l’armée encadre le SNU, les filles et les personnes homosexuelles seraient en danger entre ses mains.

Nathan et Adèle (AL Montreuil)


Ardeur antimilitariste

En France, dans les années 1970, le mouvement antimilitariste est relativement fort. Les combats comme celui du Larzac, la dénonciation des interventions coloniales ou de l’armée briseuse de grève marquent l’époque. Mais ce sont les mouvements contre le service national qui cristallisent les principales forces ; surtout, ils rassemblent des générations militantes successives de jeunes. Le service militaire, un an de caserne, est alors obligatoire pour tous les jeunes hommes ; les comités de soldats y organisent la résistance. Certains désertent. Une minorité choisit l’objection de conscience, soit un service civil de deux ans. Une partie d’entre eux refusent les affectations autoritaires et notamment de prendre la place de salarié.es. D’autres s’insoumettent totalement. Comités de soldats, objection de conscience, insoumission, désertion (dans toutes ces formes de luttes se construisent des liens internationaux), antimilitarisme, pacifisme, révolution, non-violence, désobéissance civile, subversion, anti-hiérarchie, droits citoyens... Tout cela se complète et s’affronte parfois.

C’était un temps où le syndicat CFDT, en lien avec d’autres [1], affirmait par exemple : « la lutte antimilitariste, menée par le mouvement ouvrier depuis ses origines, est toujours d’actualité et notre congrès se fixe comme tâches concrètes de soutenir, selon nos possibilités, les appelés pour le droit d’organisation et d’expression, et pour leurs revendications, en particulier pour les transports ; de soutenir les cheminots objecteurs insoumis qui seraient victimes de la répression, dans et hors de l’entreprise. »

Les mouvements antimilitaristes de cette période ne sont pas exempts de défauts dont il faut tirer les enseignements. Mais, tissant un fil avec les luttes dans les lycées et collèges, ils ont contribué à installer de jeunes militants dans la révolte, la remise en cause de le hiérarchie, l’action collective fût-elle parfois illégale, la joie de militer : autant d’ingrédients qui ne furent pas pour rien dans l’éclosion d’un syndicalisme révolutionnaire au quotidien qui marqua les années postérieures.

Christian (AL Banlieue Sud-Est)

[1Lire notamment Théo Roumier, « Contester dans l’armée », Les Utopiques n°5, juin 2017 et Christian Mahieux, « Contester l’armée », Les Utopiques n°6, novembre 2017 sur Lesutopiques.org.

 
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