Entretien

Shiva Mahbobi (PCOI) : « Les Iraniens n’ont pas besoin d’une superpuissance pour venir les sauver »

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Shiva Mahbobi, militante en exil du Parti communiste-ouvrier d’Iran a répondu aux questions d’Alternative libertaire sur la vague de protestations de ce début d’année.

L’année 2018 a commencé sous d’inquiétants auspices pour le régime des mollahs iraniens, avec une semaine de contestation de rue. Des manifestations violentes ont touché plus de 90 villes, pour des raisons à la fois sociales et politiques.

D’une part il y a l’augmentation des prix, dont celui des œufs ; d’où le surnom de « révolution des Œufs » que les protestataires ont, par autodérision, donné à leur mouvement. D’autre part, il y a la lassitude de la coûteuse intervention impérialiste de l’Iran dans la Syrie voisine ; d’où les slogans « Occupez-vous de nous, pas de Bachar ! » entendus dans les rassemblements.

Alors que cette bouffée de colère a été réprimée dans le sang – une vingtaine de morts au moins – et que de massives manifestations politico-religieuses ont rassuré le régime sur la solidité de sa base sociale, Alternative libertaire a interrogé Shiva Mahbobi, ancienne détenue politique, membre de la direction du Parti communiste-ouvrier d’Iran (PCOI) et porte-parole de la Campagne pour la libération des prisonniers politiques en Iran.

Alternative libertaire : La répression a semble-t-il été très brutale. Les opposantes et opposants pouvaient-ils l’éviter ?

Shiva Mahbobi : Non. Le moindre signe de dissidence, la plus petite manifestation d’opposition au régime islamique, même modérée, est brutalement réprimée. Les manifestantes et manifestants sont arrêtés, emprisonnés, torturés et même exécutés.

Depuis le détournement de la révolution de 1979 par les mollahs, toute forme d’opposition est durement réprimée que ce soit par la démission forcée du poste de travail ou de l’université, par le harcèlement, le kidnapping, l’emprisonnement, la torture, voire par l’exécution capitale. Pour rester au pouvoir, le régime instille la peur dans la société.

Cependant, sa capacité à faire taire l’opposition a évolué depuis 1979. Dans les années 1980, les arrestations massives, la torture et les exécutions lui suffisaient pour imposer son autorité illégitime. À cette époque, les Iraniens n’avaient aucun moyen d’informer la communauté internationale et les citoyens autour du monde. Mais depuis trente-neuf ans, les actes de résistance se sont poursuivis, jusqu’à occuper petit à petit un espace aujourd’hui impossible à circonscrire. Grâce aux réseaux sociaux, les gens peuvent plus facilement organiser la contre-information et dire au monde ce qui se passe en Iran. La possibilité de filmer les manifestations et de les diffuser via les réseaux sociaux a permis l’émergence d’une solidarité internationale avec les Iraniens. Cela met une pression énorme sur le régime islamique qui va certes continuer à bâillonner, voire supprimer ses opposants. Mais cela n’empêchera pas le peuple de continuer à le défier, jusqu’à son renversement.

Selon vous, quelles sont les différences avec le mouvement de 2009 ?

Shiva Mahbobi : Il y a trois différences principales. Premièrement, les slogans et les revendications de la fin 2017-début 2018 s’attaquent directement aux dirigeants, aux forces de l’ordre et au système dans sa globalité. Les manifestants ont vandalisé les symboles du régime, tels que les bâtiments officiels, les édifices religieux (ceux des Gardiens de la révolution, un séminaire à Qom... pour n’en citer que quelques-uns).

Deuxièmement, les manifestations ont eu lieu dans de larges parties du pays, pas seulement dans les grandes villes mais aussi dans les plus modestes et même dans quelques villages. D’après les informations que nous avons reçues d’Iran, les manifestations se sont tenues dans près de 92 villes, ce qui est sans précédent.

Troisièmement, ces soulèvements n’ont pas cessé malgré l’arrestation de plus de 3.000 personnes ; les gens n’ont pas lâché et continuent d’organiser des actions dans un nombre encore plus grand de villes.

Le commandant des Gardiens de la révolution, Mohammad Ali Jafari, a annoncé le 3 janvier la « fin de la sédition ». Est-ce exact ?

Shiva Mahbobi : Les autorités prétendent que ces mobilisations sont de simples « troubles » temporaires provoqués par des « puissances étrangères ». Ils savent parfaitement que c’est faux. Le régime peut perdre pied face à l’étendue des soulèvements qui émergent partout. Il les craint car ils sont imprévisibles et incontrôlables. Il minimise leur impact pour cacher sa panique.



Quelle est la sociologie des manifestants ?

Shiva Mahbobi : La vague de protestation qui a surgi en décembre 2017 est une réaction contre la pauvreté, les inégalités, l’inflation, la dictature et le régime islamique dans son ensemble. Des gens issus de différentes couches sociales ont pris part aux soulèvements, mais la majorité sont des jeunes hommes et femmes parmi les plus précarisés – jeunes travailleurs, au chômage, étudiantes et étudiants.

Alors que les autorités accumulent des richesses et volent des milliards depuis trente-neuf ans, la majorité des Iraniens vivent en-dessous du seuil de pauvreté et peinent à subvenir aux besoins essentiels de leurs familles. L’Iran a le taux de dépendance le plus élevé au monde ; le taux de chômage dépasse officiellement 12%, bien en deçà des chiffres réels ; le nombre d’enfants vivant dans la rue a augmenté ; les ouvrières et ouvriers des usines sont payés irrégulièrement. Malgré la suppression des sanctions économiques consécutive à l’accord de 2015 sur le nucléaire, l’inflation, le chômage et le niveau de pauvreté continuent de progresser.

Quant aux femmes, il ne faut pas oublier qu’elles ont été les premières attaquées dans leurs droits par le régime islamique, après la révolution 1979. Les femmes ont toujours été ciblées par la répression. Elles ont un poids déterminant dans les manifestations en Iran.

Une manifestante qui a retiré son hidjab et qui le brandit par défi. Photo prise à Téhéran le 27 décembre 2017, peu avant le début des manifestations.

Dans les manifestations, on entend aussi un rejet de la guerre impérialiste en Syrie...

Shiva Mahbobi : En plus de souhaiter un changement majeur et l’effondrement du régime islamique par la révolution, les Iraniens protestent contre les milliards dépensés pour financer les groupes islamistes qui œuvrent dans la région, comme le Hezbollah en Syrie. Ils souhaitent que la guerre s’arrête et que l’argent serve à satisfaire les besoins élémentaires des couches populaires. Ils disent également ne pas vouloir être impliqué dans une guerre qui entraîne la mort et la destruction dans un autre pays.

Les manifestantes et les manifestants sont-ils au courant des menaces armées américaines contre l’Iran ? Est-ce que cela a modéré la protestation ?

Shiva Mahbobi : Absolument pas. Les Iraniennes et les Iraniens savent que les États-Unis, l’Union européenne et d’autres pays ont leurs propres agendas ; ils ont démontré par le passé qu’ils ne défendaient que leurs propres intérêts, et se fichaient de ce qui arrivait aux populations des autres pays.

C’est la raison pour laquelle les manifestants se préoccupent peu de ce qui vient de la Maison-Blanche ou de Bruxelles et ne comptent que sur leurs propres forces. Les Iraniens n’ont pas besoin d’une superpuissance pour venir les sauver. Celles et ceux qui aspirent au renversement du régime islamique ne veulent pas subir une situation similaire à celle créée par l’invasion de l’Irak et de l’Afghanistan.

Il y a de réelles inquiétudes quant à ce qui pourrait arriver après le renversement du régime et ce que les gouvernements occidentaux feraient pour créer une alternative qui leur serait profitable en Iran. Cependant, en ce moment, les gens sont plus concentrés sur la contestation du régime islamique. Ce que disent Donald Trump, les États-Unis et l’UE ne les concerne guère à ce stade.


Quelques photos issus des réseaux sociaux iraniens.


Les populations périphériques (kurdes, sunnites) expriment-elles un mécontentement supplémentaire ?

Shiva Mahbobi : Le désir de chasser le régime islamique traverse différentes sections de la société iranienne. Il est clair qu’à l’occasion des récentes manifestations, une convergence s’est opérée sur ce point.

Est-ce que les campagnes et messages internationaux de soutien au peuple iranien peuvent vraiment peser dans la balance contre Rohani ?

Shiva Mahbobi : Ils peuvent jouer un rôle majeur. Puisque les gouvernements, partout dans le monde, ferment les yeux sur les atrocités commises par le régime islamique, le peule d’Iran ne peut compter que sur le soutien populaire international. À l’heure où nous parlons, plus de 3.000 personnes ont été arrêtées suite aux manifestations. Leurs familles ont démarré un sit-in devant la tristement célèbre prison d’Evin. La pression internationale est importante pour la libération de ces prisonniers. Syndicats, organisations de défense des droits humains et, plus largement, toutes celles et ceux qui s’opposent à la répression et à la dictature doivent tenir bon. Dans toute révolution, le soutien et les efforts solidaires des peuples du monde sont un élément qui pèse dans la balance.

Propos recueillis par Nicolas (AL Moselle)

Traduction par Valérie (AL Paris nord-est), Grégoire (AL Orléans), Léo (AL 94-Nord et Guillaume (AL Montreuil)

 
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