Courrier d’un lecteur

Sur les « défis » de Philippe Corcuff

Version imprimable de cet article Version imprimable


Dans Alternative libertaire de février 2016, Michaël Löwy a consacré au livre Défis libertaires pour le XXIe siècle, de Philippe Corcuff, une chronique pleine d’aménité. La lecture de ce bouquin m’a, au contraire, plutôt agacé.

L’auteur débute par un chapitre autobiographique détaillant sa trajectoire (du PS à la FA, en passant par le MDC, les Verts, la LCR et le NPA) et fait le choix – parfois envahissant – d’écrire à la première personne du singulier, dans une succession de petites études presque indépendantes les unes des autres.

Au fil des pages, il furète du côté de chez Foucault, Holloway, Dewey, Michel Onfray, Proudhon, Étienne Balibar... la liste est longue. Ici on soupèse, là on compare, on fait la moue, on picore, avec un goût prononcé pour la métaphore (le coup des tuyaux à raccorder, des silex marxiste et anarchiste qui, frottés, feront jaillir des étincelles...) et un usage immodéré des mots à la mode dans la sphère intellectuelle du moment (la palme à « congruence »).

Tout cela a l’allure d’une plaisante promenade qui accumule des strates de références, de citations et d’autocitations, donnant fortement le sentiment d’un patchwork – l’ami Michaël Löwy a parlé avec indulgence d’« éclectisme ».

Certains passages – comme celui sur la critique des médias – sont bien étayés mais, trop souvent, l’auteur donne l’impression de faire du remplissage en recyclant des productions antérieures. Au péril de l’incongruité. Un exemple parmi d’autres : pourquoi avoir inséré, au beau milieu du livre, l’une de ses conférences nîmoises portant sur... le polar et les chansons d’Alain Souchon, de Casey et de Keny Arkana ?

Il n’est évidemment interdit à personne d’aimer le badinage intellectuel, ni même d’en faire des livres. Ce qui est plus embarrassant, c’est d’intituler cela Défis libertaires pour le XXIe siècle.

En fait de « défis », cela se résume, dans le dernier chapitre, à une invitation adressée à la FA pour qu’elle nuance son approche de l’État, des élections et des religions. J’ignore comment l’ont perçu les camarades de la FA, mais je sais comment, en tant que lecteur d’Alternative libertaire, je l’ai reçu : comme une douce escroquerie sur la marchandise.

En se consacrant à 95% à faire dialoguer divers penseurs (« Marx/Wilde/Foucault/Onfray/Bourdieu » s’intitule un des chapitres), ce livre ne fait pas de la politique, mais de la politologie. Il ne pose presque aucune question susceptible d’interpeller le mouvement révolutionnaire ni même le mouvement social sur les pratiques, les stratégies ou le projet de société. Ou alors de façon tellement générale et allusive qu’on ne peut y identifier quelque « défi » que ce soit.

La minorité révolutionnaire doit renoncer au métalangage militant, et devenir « polyglotte », nous dit-on en conclusion. Certes. Quelle découverte. Ce livre montre que c’est plus facile à dire qu’à faire.

Guillaume Davranche (AL Montreuil)

 
☰ Accès rapide
Retour en haut