Syndicalisme : Sortir de l’impasse

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On prend les mêmes et on recommence. Tout indique que les leçons des grèves mai-juin 2003 n’ont toujours pas été tirées et que les directions syndicales s’apprêtent à capituler sans même avoir combattu. À moins que...

Le paysage syndical donne un air de déjà-vu au premier semestre 2003... mais en pire quand on voit que les cinq confédérations syndicales représentatives viennent d’approuver sans états d’âme le rapport du Haut Conseil pour l’avenir de l’assurance maladie. Rapport demandé par Raffarin et qui s’inscrit dans la droite ligne de la politique patronale et gouvernementale préconisant une plus grande prise en charge des soins par les salarié(e)s. Pour justifier leur ralliement honteux à ce consensus libéral, les confédérations ont le plus souvent expliqué qu’il avait été motivé par une convergence de vues sur les constats !!

Et chacun de jouer sa partition. Pour FO, Blondel et Mailly l’ont dit, leur organisation ira à la confrontation sur la question de la Sécu. Au vu de la prestation de FO en mai-juin 2003, de son affaiblissement électoral et militant continu depuis des années et de son congrès qui a évacué tout débat, il est permis de douter d’une ligne stratégique confédérale qui ne repose que sur le « Que de la gueule ! ».

La CFDT s’efforce de rassurer ses partenaires potentiels en faisant comprendre qu’elle compte se donner un peu plus de temps pour de toute façon signer un plan de contre-réforme pour la Sécu. Tout est affaire de nuance.

La petite musique de la CGT

Quant à la CGT, elle s’impose comme le rassembleur du syndicalisme raisonnable pour une unité stérilisante et sans perspective de bataille à mener. Après avoir travaillé à faire éclater des journées d’action dans plusieurs secteurs publics en janvier et février, elle propose des journées d’action interprofessionnelles sur des motifs aussi creux que vagues pour le 18 mars (sur l’emploi, la protection sociale) et le 2 avril à l’échelle européenne avec la Confédération européenne des syndicats. La vacuité des appels qui sous-tendent ces journées d’action réside dans le fait qu’on s’accorde sur des constats, mais que cela ne renvoie à aucune dynamique d’action syndicale.

Le pragmatisme de la CGT s’explique par l’absence d’une nouvelle donne politique portée par la gauche institutionnelle et par son refus de favoriser des mobilisations qui bénéficieraient à la fraction du salariat qui se reconnaît dans l’extrême gauche et le mouvement altermondialisation. C’est pourquoi l’horizon de la CGT se limite à la perspective d’être l’interlocuteur privilégié de l’État et du patronat. Un rôle que FO n’a plus la capacité d’assumer et que la CFDT peine à rendre crédible par son incapacité à faire régner une parfaite unité dans ses rangs.

De ce point de vue-là, la CGT offre une image de stabilité et d’ordre puisqu’elle est capable de tenir ses troupes et d’empêcher tout débordement interprofessionnel. C’est une des principales leçon des grèves de mai-juin 2003, durant lesquelles ni FO ni les SUD n’ont réussi à s’imposer dans les manifs de rue, comme dans les assemblées générales des différents secteurs professionnels. Dans les semaines et mois à venir la CGT va s’efforcer de cultiver son image de syndicat responsable, soucieux de sa bonne image dans l’opinion.

Elle va s’efforcer de différer le plus possible l’affrontement avec le Medef et le gouvernement, une attitude cohérente avec le discours qu’elle tient depuis juin dernier. Un discours qui nous dit qu’avec le vote de la loi Fillon, les salarié(e)s n’ont pas subi une défaite à la Thatcher, que rien n’est perdu, que tout peut se rejouer en permanence... !!

L’erreur, ce serait de réduire la CGT à un appareil bureaucratique, là où elle est aussi une organisation militante incontournable pour peser sur le cours des luttes. Et puis il n’est pas sûr que toutes les équipes syndicales CGT vont continuer à accepter longtemps la perspective de nouvelles défaites politiques majeures sans broncher. Si le marasme actuel perdure, la CGT maintiendra sa stratégie actuelle.

Dans ce marasme, il ne faut pas seulement considérer l’immobilisme de l’appareil cégétiste. L’attitude de la CGT est confortée par l’inertie de FO, de la FSU mais aussi de l’Union syndicale Solidaires (qui regroupe notamment les SUD) qui attendent sans le dire la CGT et ne prennent pas d’initiatives significatives.

En revanche, si les équipes syndicales combatives Solidaires, CGT, FO, FSU, CNT en convergence avec les associations de chômeur(se)s prennent un peu partout des initiatives sur l’assurance maladie par exemple en termes d’action et que cela prend un peu d’ampleur, cela est de nature à faire bouger la CGT.

En effet, seule la perspective de se faire déborder peut amener l’appareil cégétiste à faire le choix de l’action.

Auto-organisation et auto-émancipation

Tout cela suppose une conscience de la nécessité de développer l’auto-organisation, à l’instar de ce qu’ont fait les enseignant(e)s au printemps dernier, obligeant les organisations majoritaires à basculer dans la grève. On pense également à l’exemple de la coordination des intermittent(e)s du spectacle. Il n’y a pas d’autres voies possibles. Toutefois l’auto-organisation n’est pas une fin en soi. Elle peut être un moyen pour gagner, mais elle fera sens si elle renvoie au projet d’une société égalitaire et solidaire. En clair, si l’auto-organisation tend vers l’auto-éman- cipation. La Sécu peut être l’enjeu de ce débat à condition qu’elle ne renvoie pas aux mythes d’une période historique révolue comme la Résistance ou à un idéalisme républicain qui évacue toute référence au conflit de classes. C’est pourquoi, à travers la Sécurité sociale, Alternative libertaire défend l’idée d’un accès à des soins de qualité pour toutes et tous. Cela implique la gratuité des soins mais aussi l’égalité économique et sociale et donc la destruction du privilège de la propriété privée des moyens de production. Car les inégalités croissantes sont au cœur de la crise du système de protection sociale. En effet, laisser croire que le capitalisme soit compatible avec un système de soins socialisé est une utopie sans bases réelles.

Toute l’histoire de la Sécurité sociale de 1945 à 2004 est l’histoire d’une lutte des classes, dans laquelle la bourgeoisie s’est toujours efforcée de reconquérir pour son profit exclusif le secteur de la santé en reprenant progressivement le contrôle de l’assurance maladie (ordonnances de 1967 et de 1996) et en accroissant la pression du marché par le biais du complexe de l’industrie pharmaceutique.

Si le syndicalisme est aujourd’hui dans l’impasse, c’est notamment parce qu’il tourne le dos à tout projet d’émancipation sociale. Il peut de nouveau séduire s’il organise des luttes dans une perspective de redistribution des richesses et du pouvoir et donc s’il redonne aux travailleur(se)s une identité structurée autour d’un projet d’émancipation à l’image de ce qu’a pu incarner le syndicalisme révolutionnaire à l’époque où il structurait le mouvement ouvrier.

Laurent Esquerre

 
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