Théorie : Murray Bookchin aujourd’hui

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Le corpus théorique et le courant de l’écologie sociale, proposés par Murray Bookchin dans la deuxième moitié du XXe siècle, restent assez méconnus en France, et brouillés par des controverses souvent liées à cette méconnaissance. Pourtant des mouvements politiques récents (coopérative intégrale espagnole, expérience kurde du Rojava…) s’en inspirent directement, donnant aujourd’hui une dimension concrète à l’écologie sociale.

Le terme et le courant de l’écologie sociale ont été développés à partir des années 1970 par Murray Bookchin (1921-2006) et une poignée de collaborateurs et collaboratrices, notamment autour de l’Institut d’écologie sociale créé en 1974 dans le Vermont (État du nord-est des États-Unis). Marxiste et syndicaliste dès les années 1930, Bookchin s’est ensuite tourné vers l’anarchisme et l’écologie avant de formuler ses propres idées. Sa politique est libertaire dans ses positions et ses sources antiautoritaires. Son écologie est sociale, dénonçant dans le capitalisme le système étatique et la hiérarchie en général l’origine de la catastrophe écologique qu’il identifie dès les années 1950.

Un citoyennisme révolutionnaire

Les analyses anthropologiques et historiques de Bookchin l’ont conduit à ne considérer la lutte des classes, ainsi qu’une bonne partie des analyses et propositions marxistes traditionnelles, comme un corpus d’idées applicable au XIXe et au début du XXe siècle, mais pas à toute l’histoire ni à la deuxième moitié du XXe siècle selon lui. Il rompt d’ailleurs violemment avec les courants orthodoxes à la fin des années 1960, leur reprochant de ne pas comprendre les enjeux écologiques ni le développement des forces productives au sein du capitalisme, qui ont conduit avec les progrès techniques du XXe siècle à une ère d’abondance (certes mal redistribuée et contrôlée), loin de l’ère de la « rareté » dans laquelle Marx écrivait.

Au regard de l’évolution de la classe ouvrière au XXe siècle (perte de conscience de classe, revendications d’aménagement du capitalisme plutôt que de rupture radicale, reproduction de formes hiérarchiques dans les mouvements politiques et syndicaux), Bookchin en vient même à ne plus voir dans le prolétariat ouvrier le sujet révolutionnaire principal. Il place alors ses espoirs dans d’autres catégories dominées, les chômeurs et précaires, les jeunes, les étudiants, les intellectuel-le-s, les femmes, les Noir-e-s (il participe aux mouvements pour les droits civiques), et globalement dans la figure du citoyen, qui devient le centre de son projet communaliste – ou municipaliste libertaire, volet politique de l’écologie sociale. Loin de la vision républicaine actuelle de la citoyenneté, qui se cantonne au civisme, au respect des lois et à l’acte de vote, les citoyennes et citoyens de Bookchin sont révolutionnaires, libres de s’armer contre un système jugé oppressif, acteurs et actrices dans tous les aspects de la vie [1].

Bookchin propose une fédération de communes libres, en s’appuyant sur l’héritage de la liberté des premières communautés humaines qu’il nomme organiques. Ces communautés où n’existaient pas encore de rapports de domination reposaient sur trois principes, qui assuraient l’égalité des inégaux : minimum irréductible (personne n’est laissé de côté), usufruit (on ne peut pas posséder la terre ni les moyens de production) et entraide.

Système de communes libres fédérées

Mais, petit à petit, différentes formes de dominations sont apparues, d’abord gérontocratique, puis religieuse, patriarcale, économique, qui ont de plus en plus structuré les sociétés, et ouvert la voie à la domination de la nature. On trouve toutefois des traces de principes communistes issus des sociétés organiques dans de nombreuses expériences historiques : démocratie athénienne, cités du Moyen Âge, conseils de ville de la Nouvelle-Angleterre, Commune de Paris, révolution espagnole, etc. À partir de ces considérations, Bookchin propose donc un système de communes libres fédérées, fonctionnant selon des principes de démocratie directe (assemblée communale souveraine, délégué-e-s avec mandats impératifs, non professionnalisation de la politique, etc.), contrôlant collectivement les moyens de production avec des coopératives municipales, diminuant le travail pénible grâce au progrès technique et cherchant au maximum l’autonomie alimentaire, énergétique, et en ressources en général.

Une production fondée sur les seuls besoins permettrait de passer moins de temps sur les activités proprement productives, et de se consacrer aux activités sociales, culturelles et politiques nécessaires au bon développement des individus et des communes. Ce changement social devait selon lui être concomitant d’un changement culturel, en se débarrassant de toute forme et de l’idée même de domination. Cela passerait aussi par un changement de relation à la nature, considérant l’espèce humaine comme pleinement intégrée à l’ensemble du monde vivant.

Pour tracer les voies concrètes vers ce changement de société, Bookchin préconisait la formation d’assemblées locales, qui réaliseraient d’abord un travail d’éducation populaire, de réflexion sur les besoins et enjeux locaux (économiques, écologiques, politiques), et formuleraient des propositions en articulant toujours une vision de long terme communiste libertaire à des actions de court terme plus pragmatiques et transitoires.

Ces assemblées seraient appelées à grossir et peu à peu à développer des contre-pouvoirs, jusqu’à la confrontation directe avec le capitalisme et le système étatique. Bookchin considérait que les assemblées pouvaient se présenter aux élections municipales, et ainsi remplacer les conseils municipaux traditionnels par des assemblées municipalistes libertaires. Cette position lui a été abondamment reprochée, pourtant Bookchin ne souhaitait pas diriger les communes selon le système actuel, mais bien prendre les communes et les faire entrer en dissidence face au reste du système administratif.

À l’heure des mobilisations massives contre la loi travail et son monde, et de la recherche de nouveaux modes d’organisation avec les Nuits debout, les propositions de Bookchin trouvent une nouvelle résonance, et pourraient servir à nourrir les réflexions et les pratiques de lutte pour développer une alternative au capitalisme et au système étatique.

Commission écologie

[1C’est pour promouvoir cette citoyenneté politique contre les dérives utopistes et New Age du mouvement écologiste des années 1980 que Bookchin publie Une société à refaire – Vers une écologie de la liberté, traduit en 1993 par les éditions Écososociété.

 
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