Tunisie, Egypte : Maintenir la pression pour la justice sociale

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Les révolutions égyptienne et tunisienne ont toutes deux réussi leur première épreuve avec le renversement de deux dictateurs. L’enjeu est maintenant de liquider les vestiges de l’ancien régime pour laisser le champ libre aux revendications populaire. Tour d’horizon de la situation.

Après le peuple tunisien, le peuple égyptien a renversé son tyran. Dans les deux pays, la question de l’après dictature se pose de manière similaire. Les bourgeoisies locales et les parrains occidentaux veulent un changement dans la continuité sur le modèle de la transition démocratique espagnole. La dictature doit être remplacée par une démocratie représentative, plus ou moins encadrée par un pouvoir fort. Cette perspective s’oppose à la volonté des populations insurgées d’obtenir un changement beaucoup plus radical qui permette l’expérimentation de nouvelles formes démocratiques, et qui s’engage sur le chemin de la redistribution des richesses.

En Tunisie, la poussée révolutionnaire ne s’essouffle pas. Elle s’exprime en particulier par une vague de grèves spontanées revendiquant des augmentations de salaires, l’épuration des directions des administrations et des entreprises publiques comme privées, etc. L’irruption de la classe ouvrière et de ses revendications est un élément important dans un contexte qui reste marquée par les luttes concernant la nature de la transition démocratique. La population est partagée sur la suite des évènements. D’un côté, le camp de celles et ceux qui veulent rétablir l’ordre, remettre le pays au travail, et tout faire pour que les touristes reviennent au plus tôt. Cette normalisation passe par le maintien de l’essentiel de l’appareil du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), épuré de ses éléments les plus compromis et allié à une opposition « responsable ». Ce camp soutient le gouvernement d’union nationale provisoire, dont le premier objectif est de canaliser la révolte populaire dans un processus institutionnel – maîtrisé par les bureaucrates respectueux du système économique mondial – et des intérêts des investisseurs étrangers.

Construire des contre-pouvoirs

L’autre camp pousse à la rupture totale et rapide avec l’ancien régime. Il est composé d’organisations politiques qui ont été durement réprimées par la dictature, d’une partie importante de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), et d’expériences d’auto-organisation populaire nées pendant la révolution. Le Front du 14 janvier, qui regroupe des partis de la gauche anticapitaliste, des nationalistes arabes et des indépendant-e-s de gauche, s’est donné pour tâches immédiates la constitution d’un nouveau gouvernement intérimaire et la dissolution des organes de la dictature (RCD, parlement, sénat, police politique). À la base, on assiste à la floraison spontanée de conseils et de comités. Les comités de vigilance de quartiers gèrent divers aspects de la vie quotidienne. Dans certaines villes de l’intérieur, la population n’a pas attendu une décision d’en haut pour mettre en déroute les responsables de l’ancien régime. A travers des conseils de défense de la révolution, les habitantes et les habitants autogèrent des villes et des villages d’où le gouvernement provisoire est totalement absent. Les initiatives de coordinations entre ces conseils et comités sont peut-être l’embryon d’un contre-pouvoir populaire, capable de donner un cours radical à la révolution.

Les islamistes à la traîne

En Égypte, chômage, misère, corruption, élections truquées et tortures caractérisaient le régime du « monarque républicain » Hosni Moubarak, et de son parti, le Parti national démocratique (PND). Toutes les raisons d’un soulèvement populaire étaient réunies, le succès de la révolution tunisienne a fourni l’élément déclencheur. Après une série d’immolations, des mouvements d’opposition récents ont appelé à manifester le 25 janvier (jour férié). Cette nouvelle génération d’opposantes et d’opposants est constituée du mouvement « Kiffaia » (Assez), du Mouvement du 6 avril, et de petits groupes étudiants et altermondialistes. L’opposition classique a pris le train en marche, cherchant à récupérer un mouvement spontané. La confrérie des Frères musulmans, fondée en 1928 (l’islam politique est né en Égypte), est la force la plus nombreuse et la mieux organisée de cette opposition. D’abord hostile à ce mouvement, elle a tenté de le rattraper sous la pression de ses membres les plus jeunes, mais sans y réussir. Le peuple revendique désormais des changements radicaux qui dépassent les capacités d’un mouvement islamiste.

Toutes les villes égyptiennes ont connu des manifestations, occupations et affrontements, la place Tahrir au Caire étant le noyau dur de la révolution. Le soulèvement a été tel que la répression, pourtant féroce, n’a pu le stopper, et le 11 février, Hosni Moubarak cédait sa place. Le Conseil supérieur des forces armées est chargé de veiller sur la période transitoire. Il a suspendu la constitution et dissous tous les conseils issus des dernières élections. Mais comme en Tunisie, la révolution égyptienne n’est pas finie. Pour que les revendications populaires soient respectées, une partie de la jeunesse révoltée a constitué une coalition appelée « Mouvement du 25 janvier ». Le 18 février la marche de la victoire a rassemblé des centaines de milliers de personnes sur la place Tahrir. Aujourd’hui, la classe ouvrière égyptienne prend le dessus. La majorité des administrations – premier employeur – et des usines égyptiennes sont en grève. Rrevendications principales : augmentation des salaires, respect du code du travail, droit ssyndicaux. De nouveaux syndicats indépendants de lutte se constituent, mettant fin au monopole de la confédération aux ordres de la dictature.

Le combat continue

La chute de Moubarak est un coup dur pour tous les régimes autoritaires de la région. Inspirée par la révolution tunisienne, l’Égypte ouvre actuellement la voie à d’autres révolutions. Israël et les États-Unis vont sûrement perdre un allié précieux. L’Égypte est le premier pays arabe à avoir signé un traité de paix avec Israël, et Moubarak ne se gênait pas pour durcir le blocus de Gaza et agir contre les droits du peuple palestinien. L’auto-organisation des populations égyptienne et tunisienne a réussi sa première épreuve mais elle doit continuer. L’échec ou la réussite des deux révolutions dépendront aussi des prochains soulèvements. L’élan révolutionnaire qui touche toute la région doit balayer toutes les dictatures, et instaurer de réelles démocraties basées sur la justice sociale.

Fayçal et Hervé (AL Marseille)

 
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