Tunisie : La contre-révolution au pouvoir

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Après le premier triomphe révolutionnaire de janvier 2011 et le départ de Ben Ali, seul le maintien des mobilisations populaires avait permis de confirmer le processus de transition, que le gouvernement d’alors aurait bien limité au départ du dictateur. Les sit-in Kasbah 1 et 2 (janvier et février 2011) permirent ainsi de déposer le gouvernement de l’ancien régime puis d’obtenir le départ du président intérimaire Ghannouchi et la mise en place d’une assemblée constituante, élue le 23 octobre 2011. Mais le processus de transition est entravé par les cercles au pouvoir. D’une part, la troïka au gouvernement depuis ces élections, rassemblant Ennahda (droite religieuse), le Congrès pour la république (CPR, gauche) dont est issu le président Moncef Marzouki, et Ettakatol (social-démocrate). D’autre part, d’anciens fonctionnaires de Ben Ali restés dans les institutions. Et enfin, l’armée qui souhaite limiter les bouleversements et garder un poids important.

Continuité

Ce triptyque hétéroclite fait s’embourber le travail de la Constituante et profite de sa position dominante actuelle, piétinant la démocratie, l’indépendance de la justice et les droits sociaux, dans la continuité du régime de Ben Ali. Il met en place, main dans la main avec le FMI, des réformes structurelles de déréglementation bancaire, de baisse d’impôt sur les entreprises ou des audits préparatoires à la privatisation des entreprises publiques. Et garde son cap malgré les crises politiques violentes, la dernière exacerbée par l’assassinat de l’opposant Chokri Belaïd, et qui s’est terminée le 13 mars par la nomination d’un nouveau gouvernement unitaire dirigé par Ali Larayedh du parti Ennahda et rassemblant des ministres de la troïka et des indépendants.

Ce mouvement contre-révolutionnaire est indirectement soutenu par les positions des partis ou syndicats de gauche. Même les partis d’extrême gauche (rassemblés dans le Front populaire avec des libéraux) et les bureaucraties dirigeantes des principaux syndicats (Union générale tunisienne du Travail, Union générale des étudiants de Tunisie) ont fait le choix de suivre le processus institutionnaliste pour l’instant dominé par Ennahda, et ont renoncé à un changement de régime. Ces bureaucraties, méprisant une partie de leur base et trahissant leur engagement antérieur en faveur de la révolution, luttent maintenant contre le gouvernement et non plus contre le système, pourtant peu éloigné de celui de Ben Ali.

La révolte gronde toujours

Pourtant, avec un chômage à 17 % au niveau national (50 % chez les jeunes diplômés dans certaines régions), l’inflation, la précarité qui augmente, la corruption qui persiste, et la précoce déception populaire face au jeu démocratique à l’occidentale, la pression populaire reste forte. Les grèves et mobilisations sont presque quotidiennes, malgré les tentatives du gouvernement de les étouffer par la répression, qui allie parfois police et milices plus ou moins extrémistes. Mais cette grogne populaire est détournée de la révolution par l’extrême gauche institutionnelle qui prône la stabilité.

Cette situation profite au final à Ennahda et aux mouvements extrémistes du type salafiste. Même s’ils ne disposent pas pour l’instant d’un large soutien, ceux-ci pénètrent doucement les quartiers populaires déshérités, avec le soutien actif des monarchies du Golfe. Et sous le regard bienveillant d’Ennahda, qui n’hésite pas à les instrumentaliser pour se présenter en dernier rempart contre un islamisme trop radical qu’il laisse se développer sur le terrain. Pour remettre la révolution sur ses rails, seul un mouvement populaire de grande ampleur peut ouvrir le chemin.

Jocelyn (AL Montreuil)

 
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