Tunisie : Les femmes menacées et les marchés rassurés

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Dix mois après le départ de Ben Ali et l’espoir que la révolte populaire a suscité, les élections de l’assemblée constituante du 23 octobre 2011 ont donné la majorité relative au parti islamiste Enahdha.

Les élections de l’assemblée constituante en Tunisie ont ravivé des craintes quant à l’attitude de la nouvelle majorité islamiste au sujet des libertés et du statut des femmes dans la société. Un mois après ces élections, Hamadi Jebali, secrétaire général d’Enahdha, a déclaré lors d’un meeting à Sousse que lui et son parti étaient le sixième califat islamique [1]. Souad Abderrahim, élue à la constituante, a déclaré que les libertés doivent être « encadrées par les coutumes, les traditions et le respect des bonnes mœurs ». Elle illustre son propos en dénonçant les mères célibataires qui « ne devraient pas aspirer à un cadre légal qui protège leurs droits ». Cette suite de déclarations a amené certains partis tels que le Parti communiste des travailleurs tunisiens à exprimer leurs réticences à participer avec Enahdha à un gouvernement d’union.

Il faut rappeler que le code du statut personnel de 1957 donnait à la femme une place inédite dans la société tunisienne et dans le monde arabe, abolissant la polygamie, créant une procédure judiciaire pour le divorce et n’autorisant le mariage que sous consentement mutuel. Le code du statut personnel n’est pas remis en cause pour l’instant. Les partis laïques sont en position de contrer Enahdha, qui avec ses 41,7 % des voix a besoin de trouver des alliances pour gouverner. Il ne faut pas non plus occulter le souvenir douloureux de ce qui s’est passé en Algérie et les 150 000 morts de la guerre civile. Dernier élément : les marchés financiers. Si aujourd’hui la question religieuse divise les partis politiques, le consensus est large pour affirmer que la Tunisie doit développer une économie de marché et répondre avant tout aux craintes des multinationales. Les premières déclarations d’Enahdha ont eu comme objectif de rassurer les investisseurs étrangers.

[*Une situation sociale encore sinistrée*]

Rappelons également que 25 % des Tunisiens vivent sous le seuil de pauvreté, qu’il y a 1,2 million d’analphabètes dans ce pays, que la pauvreté, le chômage, les injustices et la corruption ont été à l’origine de la révolte populaire. Mais le pouvoir en place est loin de s’attaquer aux vrais problèmes : le taux de chômage continue d’augmenter, l’argent pillé n’est pas encore rapatrié, l’inflation est en hausse et le peuple n’a concrètement encore rien gagné de sa révolution. Nous savions que la solution ne sortirait pas des urnes. Pourtant tout n’est pas perdu. Les initiatives locales se construisent et les oppositions à la récupération de la révolution par les « élites » politiques sont réelles. Gageons que des organisations révolutionnaires se développeront et accompagneront le peuple tunisien dans sa quête de liberté.

Alda (Toulouse)

[1Le califat désigne le système de gouvernance réalisant l’unité politique de la communauté musulmane dans le cadre de la charia.

 
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