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Turquie : La dictature constitutionnalisée au forceps

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Après une « victoire » entachée de fraude au référendum du 16 avril sur l’élargissement de ses pouvoirs, le « nouveau sultan » Recep Tayyip Erdogan apparaît à la fois isolé et plus arrogant que jamais. Terrorisme d’Etat, soutien à Daech, guerre contre la gauche kurde… retour sur trois années chaotiques.

À la tête du pays depuis 2002, Erdogan et son parti, l’AKP, s’étaient déjà illustrés par leurs politiques ultralibérales et réactionnaires ainsi que par leur autoritarisme, notamment lors de la contestation de Gezi en 2013.

En 2014, voyant la fin de son mandat approcher et ne pouvant espérer en briguer un quatrième, c’est à la Constitution elle-même (instaurée en 1982 suite au coup d’État militaire de 1980) qu’Erdogan ambitionne de s’attaquer. Sûr de sa popularité, persuadé d’être le « sultan moderne » dont la Turquie a besoin, Erdogan se confectionne un projet sur mesure : dans un premier temps, devenir président de la République (rôle normalement honorifique) tout en se comportant comme s’il était toujours Premier ministre (piétinant ainsi, de fait, la Constitution) ; puis, dans un second temps, faire voter une réforme constitutionnelle destinée à octroyer au Président les pleins pouvoirs.

Un chaos prémédité

La première partie du plan fonctionne comme prévu : il est élu président de la République en août 2014 avec 52% des voix et continue de fait à gouverner comme avant. Il est alors persuadé que la victoire aux élections de juin 2015 sera éclatante. Or les choses ne se passent pas comme prévu : le parti prokurde HDP parvient à entrer à l’assemblée (avec 13 % des voix), empêchant ainsi l’AKP de disposer de la majorité des deux tiers nécessaire pour une révision de la constitution. Suite à cet échec, Erdogan décide de reconvoquer des élections en novembre de la même année.

Entretemps, il lui faut ramener à lui l’électorat turc le plus conservateur en se posant comme le seul rempart face au séparatisme kurde et à la menace posée par le chaos syrien. Pour ce faire, rien de tel que de provoquer soit même le chaos. ­L’État turc, déjà plus que complaisant vis-à-vis de Daech, laisse l’organisation terroriste s’en prendre au mouvement kurde.

L’attentat perpétré à Suruç en juillet 2015 (33 décès) contre des étudiants et étudiantes prokurdes sert de prétexte à Erdogan pour lancer une opération militaire « antiterroriste ». En réponse, Erdogan décide ainsi de bombarder des positions de Daech et… du PKK ! Le cessez-le-feu est alors rompu.

Sûr de sa popularité, Erdogan est persuadé d’être le « sultan moderne » dont la Turquie a besoin.
Dessin : theday.co.uk

Ce que voulait Erdogan advient : la guerre est relancée au Kurdistan. S’ensuit un conflit sanglant au sein même des centres urbains kurdes faisant plus de 2.000 morts, pour la plupart de très jeunes membres des YPS (branche armée urbaine du PKK). Les centres historiques de Diyarbakir, Cizre, Nusaybin sont entièrement détruits, plus de 500.000 personnes se retrouvent déplacées. Cette guerre remplit les objectifs fixés par Erdogan : l’AKP remporte la majorité absolue lors des élections de novembre 2015.

Malgré ce succès, les tiraillements au sein de l’appareil d’État sont de plus en forts : contestation du pouvoir personnel d’Erdogan, désaccords au sein de l’armée sur la question syrienne, guerre ouverte d’Erdogan contre son ancien allié, l’islamiste modéré Fethullah Gülen. Ces tensions en interne aboutissent à la tentative de coup d’État militaire de juillet 2016 dont les tenants et aboutissants restent, pour l’heure, encore mystérieux.



Profitant de l’émoi d’une grande partie de la population (las de l’armée et de ses putschs), Erdogan instaure immédiatement l’état d’urgence. Dans la foulée, 100.000 personnes sont licenciées de la fonction publique, des milliers d’opposants et opposantes sont emprisonné.es, accusé.es de lien avec « une organisation terroriste ».

Des centaines de médias sont fermés. L’opposition turque, sociale-démocrate (CHP) comme révolutionnaire, est à genoux. Les syndicats sont soit muets (pour TURK-IS et HAK-IS proches du pouvoir), soit la cible d’une répression féroce (pour la DISK et KESK, seuls syndicats à s’être opposés frontalement à Erdogan). Le mouvement kurde est décimé : les deux coprésidents du HDP, leurs députés et maires sont arrêtés, les municipalités tenues par le BDP (équivalent local du HDP au Kurdistan) sont mises sous tutelle.

Fort de son aura de « survivant du putsch », adulé par une partie de l’électorat réactionnaire, soutenu par les grandes puissances internationales, Erdogan pense qu’il tient là une occasion inespérée pour faire aboutir le projet de révision constitutionnelle qu’il ambitionne depuis 2014.

Le texte proposé a pour but d’en finir avec toute forme de séparation des pouvoirs : le président concentre dans ses seules mains la totalité du pouvoir exécutif (poste de Premier ministre supprimé, possibilité pour le président de dissoudre l’Assemblée), la quasi-totalité du pouvoir législatif (possibilité de légiférer par décrets-lois), et contrôle quasi intégralement le pouvoir judiciaire (notamment la nomination des juges et procureurs).

Durant la campagne référendaire, les partisans du « Non » ont été systématiquement intimidés, menacés et taxés de « terrorisme ».
cc Marian Kamensky

campagne à sens unique en faveur du « Oui »

Grâce au soutien du MHP, le parti d’extrême droite allié à l’AKP, il obtient, en février 2017, l’adoption de son projet par le parlement. Reste à le faire valider par référendum. La campagne est à sens unique en faveur du « Oui ».
Plutôt qu’une campagne, on assiste à une démonstration de propagande digne d’une vraie dictature, utilisant tous les moyens à sa disposition, des plus éculés (portraits géants d’Erdogan), aux plus modernes (armée de trolls pour inonder les réseaux sociaux).

Quant aux partisans et partisanes du « Non » (CHP, HDP, alévis, syndicats KESK et DISK), ils sont systématiquement stigmatisé.es comme des « terroristes » et quasiment absents des grands médias. Ils subissent, en outre, une série d’intimidations, ­d’agressions, d’arrestations et d’interdiction de meeting.

« Devouring Turkey » (inspiré par le « Saturne dévorant son enfant » de Goya).
cc Antonio Rodríguez

Incapable de convaincre la population, et même une partie de son propre camp, du bien-fondé de sa réforme constitutionnelle, trop ostensiblement au service de son seul intérêt, Erdogan tente d’utiliser la stratégie de la tension avec les pays de l’UE pour réveiller la fibre patriotique de la Turquie conservatrice. Échec. Ce qui devait marquer l’apogée du règne d’Erdogan vire au fiasco : les zones kurdes, la côte sud mais surtout les grandes villes (Istanbul, Ankara, Izmir) basculent du côté du « Non ».

Anticipant cet échec, le pouvoir franchit encore un pas vers la dictature. Des fraudes massives sont organisées dans tout le pays (plus de 1,5 million de bulletins frauduleux). Au forceps, Erdogan parvient donc à ses fins : officiellement, le « Oui » l’emporte avec 51% des voix. Malgré le climat répressif, l’opposition turque et kurde dénonce ce trucage et descend dans la rue.

Les manifestations ont malheureusement été relativement limitées. Il y a donc fort à parier que, même en partie délégitimé, Erdogan ne lâchera pas sa « victoire » de sitôt. Comme il le clame lui même, une « nouvelle ère » est bien en train de s’ouvrir en Turquie… celle de la dictature islamo-néolibérale.

François Lopez

 
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