Carnet de voyage

Un communiste libertaire dans les YPG #06 : Les volontaires internationalistes, l’idéal et la réalité




« On ne nous traite ni comme de la chair à canon ni comme de précieux petits bibelots qu’il faudrait absolument sauvegarder. »


Alternative libertaire reproduit les billets du blog Kurdistan-Autogestion-Révolution, carnet de voyage d’un camarade engagé au sein des YPG.

Au fil des semaines, il témoignera de la vie au sein des milices combattantes, des débats qui s’y mènent et de l’expérience du confédéralisme démocratique dans les zones libérées.


Académie de formation des YPG pour les volontaires étrangers, canton de Cizîrê, le 10 mai 2017

Avant d’arriver ici au Rojava je me demandais parfois qui pouvait bien être ces courageuses personnes qui, quittant leur train-train quotidien, choisissaient de venir défendre la révolution sociale les armes à la main, avec le risque d’y rester.

Je supposais au vu des différentes histoires et « martyrs » dont j’avais connaissance, que la majorité étaient des révolutionnaires qui, portés par leurs idéaux, s’ y étaient résolus. La réalité est comme toujours bien plus complexe que les supputations faites loin du terrain.

Du coup, voilà ce que j’ai pu observer jusqu’ici.

On peut distinguer deux grandes catégories de motivations chez les volontaires internationalistes : d’une part, effectivement, les personnes animées par leurs convictions révolutionnaires ; d’autre part ceux venus combattre Daech (souvent d’anciens militaires par ailleurs) pour défendre « leur pays » ou simplement ajouter quelques lignes à leur CV pour rejoindre des sociétés militaires privées.

Bien sûr, ce sont deux grandes catégories qui ne résument pas la complexité des parcours individuels : certains venus principalement pour combattre contre Daech peuvent très bien se découvrir des sympathies révolutionnaires en voyant et en vivant ce qu’il se passe ici. C’est d’ailleurs l’espoir affiché par les camarades YPG : qu’au contact des idéaux révolutionnaires et des militants, nous pourrons les convaincre ou, au moins, leur faire gagner un certain respect pour le projet du confédéralisme démocratique. Certains peuvent se montrer assez réacs

La présence de ce genre de volontaires étrangers est, dans tous les cas, un grand sujet de débat parmi les révolutionnaires. Si la plupart d’entre eux se montrent respectueux, d’autres affichent, au mieux, un clair mépris pour la révolution et, au pire peuvent se montrer de profonds réactionnaires…

Quand on est un gauchiste convaincu comme moi, c’est sûr que c’est le genre de trucs qui viennent un peu perturber notre besoin de pureté révolutionnaire… Et spécialement quand on a fait plusieurs milliers de kilomètres pour renouer avec le sens profond du mot “révolutionnaire”.

Une salle de l’académie : quelques portraits de camarades tombés au front.

Du coup que faut-il penser de ce type de compromis ?

Il y a tout d’abord un constat pragmatique : les volontaires étrangers (en particulier les ex-militaires et spécialement les Américains) représentent une certaine assurance (limitée bien sûr) que les puissances impérialistes ne nous abandonneront pas trop rapidement. En effet, si un ou deux gauchistes mouraient dans une attaque de la Turquie par exemple, ce serait une chose. Mais c’en serait une tout autre, avec un coût politique bien plus élevé si plusieurs dizaines d’ex-marines étaient tués dans des bombardements.

Nous sommes tous heval

Je n’insinue pas du tout que les camarades kurdes nous utilisent comme des polices d’assurance sur pattes. Au contraire, il y a une vraie confiance placée en nous. Que nous soyons révolutionnaires ou non, nous sommes tous heval (en français, cela donnerait un mot entre « ami » et « camarade »). On ne nous traite ni comme de la chair à canon ni comme de précieux petits bibelots qu’il faudrait absolument sauvegarder. On peut demander une affectation un peu comme on veut, en adéquation avec nos compétences, évidemment. Ce sont un peu les conclusions que nous avons tirées de nos discussions entre révolutionnaires.

Et puis, se dire qu’on ne se prendra pas une bombe de 500 kilos sur la gueule par un F-16 turc grâce à nos apprentis Chuck Norris, ça rend les ex-marines directement plus supportables !

A l’académie : quelques autocollants inattendus ici !

On peut aussi se rappeler du cas de l’Espagne de 1936, où des milliers de volontaires ont rejoint la révolution et/ou les brigades internationales. On a coutume de croire qu’ils étaient tous des gens mus par un idéal révolutionnaire. Pourtant, de par ma propre histoire familiale ou de par les études sur les profils des engagés, j’ai compris que la réalité était encore une fois bien plus contrastée. La grande dépression de 1933 et le chromage endémique expliquent aussi le départ de nombreuses et nombreux jeunes ouvriers vers l’Espagne.

Des actes concrets de solidarité

Bref, je m’égare quelque peu, mais ce petit détour historique me permet de mettre en lumière deux choses.

Primo, la faiblesse du soutien de la gauche révolutionnaire à un vaste mouvement social, parmi les plus progressistes qu’on ait pu voir depuis des décennies. Je ne parle pas évidemment de prises de position ou d’articles ou de rassemblements, mais bien de la mise en place concrète d’une solidarité effective.

Secundo, ce que je vais dire peut être choquant mais, ici, la révolution ne va pas se défendre ni s’approfondir avec quelques belles tournures de phrases, mais avec des actes concrets de solidarité.

Vous voulez une autre vérité bien amère ? Les premiers a être venus combattre au Rojava ne furent pas les révolutionnaires mais bien des ex-militaires… Leurs convictions pouvaient certes être à l’exact opposé des miennes, mais voilà : un acte de soutien reste un acte concret.

Oui, je préférerais bien entendu que tous soient des révolutionnaires convaincus mais, au final, qui aide le plus la révolution sociale ? L’ex-marine qui se bat à nos côtés ou les militants qui débattent sur la réalité de notre révolution depuis leurs ordinateurs à plusieurs milliers de kilomètres de nous, et qui dans quinze ans auront peut-être décidé si ça valait la peine de défendre ce qu’il se passe ici ? Et puis, le fait que des personnes a priori non politisées se retrouvent de notre côté, cela ne signifie-t-il pas qu’il se passe un truc important ?

Arthur Aberlin

 
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