Dossier CPE : Mathilde et Jon, témoins de 2006 : « Un mouvement vraiment populaire »

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Mathilde (AL Rennes) et Jon (AL Angers) étudiaient en 2006. Ils ont lutté contre la loi dite pour l’égalité des chances et le CPE respectivement à Rennes et Angers. Jon militait à Sud-Étudiant et à Alternative libertaire, tandis que Mathilde s’est syndiquée et organisée politiquement après le mouvement. Ils racontent leur grève.


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Alternative libertaire : Comment s’est organisée la lutte contre la loi dite pour l’égalité des chances dans votre ville ?

Mathilde : À la première AG où je suis allée, il a été décidé d’une manif, avec une action à la fin, puis on est retournés à la fac, on a discuté et on s’est dit qu’il fallait monter d’un cran. Quelqu’un a proposé de bloquer la fac et les cours pour forcer les étudiants à venir en AG. Alors là on est tous partis par groupes vider les amphis. On a commencé à empiler des tables et des chaises aux entrées. On ne se connaissait pas pour la plupart mais on a bien rigolé. Le lendemain il y a eu de nouveau une AG et là, à plusieurs milliers, on a décidé la grève avec blocage. C’était le 7 février.

Jon : À Angers la lutte s’est organisée au départ principalement sur la fac de lettres et sciences humaines. Elle s’est ensuite étendue à la fac de sciences, mais aussi aux lycées, etc. Dès le départ ce sont des comités unitaires regroupant des organisations syndicales étudiantes (principalement Sud-Étudiant, mon syndicat à l’époque, et dans une moindre mesure l’Unef), des organisations politiques de jeunesse et beaucoup d’individus. Assez rapidement les facs ont été en grève, avec occupation, et cela pendant près d’un mois.

Mathilde : À partir de là, il a fallu organiser le quotidien de la lutte et de l’occupation avec des commissions. Interne pour organiser l’occupation et la lutte (piquets, caisse de grève, préparation des AG). Externe (essentiellement la propagande, l’écriture de tracts, les relations avec les médias, le journal de la grève, le 69.3, en référence au passage en force de Villepin avec l’article 49.3 de la Constitution, mais aussi la communication avec les autres facs en lutte). Et une commission action qui, sur mandat de l’AG, préparait les manifs et les actions (occupations du Medef ou de la mairie). Je me suis surtout investie dans la commission interne.

Jon : La grève était votée en assemblée générale une fois par semaine. Un comité de grève, ouvert à toutes et tous, s’est mis en place pour gérer le quotidien de la grève. Nous avons lancé des activités pour faire vivre notre fac : projections de films, débats avec des enseignants, des syndicalistes, etc., pour qu’on ne dise pas que la fac était morte pendant la grève. Afin d’étendre et de populariser la grève en direction des salarié-e-s nous nous sommes associé-e-s aux syndicats professionnels pour mener des actions, des diffusions de tracts, etc. Nous participions en tant que syndicat étudiant et en tant que comité de grève à l’organisation des manifestations intersyndicales, au même titre que les syndicats de salarié-e-s à qui nous avons imposé un certains nombre d’actions (blocages de la gare, des axes de circulation importants, etc.). Les manifestations étaient énormes, c’était du jamais-vu sur la ville ou presque. Évidemment, comme dans d’autres villes, nous avons subi une répression particulièrement forte. Mais ça n’a pas entamé la détermination du mouvement.

Mathilde : La lutte à l’université Rennes-II, c’était surtout un lieu, le hall B. Les AG se déroulaient sur ses marches extérieures car on y comptait plusieurs milliers de personnes. C’était aussi et surtout le lieu de vie où on dormait et on faisait la fête, où on discutait, on traînait après avoir fini notre tour de piquet mais qu’on ne voulait pas rentrer chez nous. On y faisait des ateliers d’affiches, on s’informait sur ce qui se passait ailleurs. Les syndicats étaient très présents mais pas omnipotents, le mouvement était vraiment accessible à tous et toutes.

Quels ont été pour vous les points forts du mouvement ? Vos meilleurs souvenirs ? Y a-t-il des choses que vous referiez différemment ?

Mathilde : Du côté des points forts, c’est bien sûr la dimension collective. Même si ce n’était pas le fonctionnement démocratique idéal et parfait, dans le sens où les syndiqué-e-s sont souvent mieux formé-e-s notamment à la prise de parole, il n’en reste pas moins que le mouvement était très ouvert et tout le monde pouvait y trouver sa place. L’occupation est une autre force, car elle renforce la solidarité entre les grévistes même si ce n’est pas toujours évident de se mettre d’accord sur les règles à respecter entre nous.

Jon : C’était un mouvement réellement populaire, on recevait beaucoup de soutien de la part des gens qu’on pouvait croiser lors de nos actions. Nous avons aussi réussi à faire le pont entre des actions « radicales » comme l’occupation des rails de la gare et des manifestations plus traditionnelles. Mon meilleur souvenir, c’est sûrement le jour où nous avons déployé une énorme banderole sur le château d’Angers, au passage de la manifestation intersyndicale, avec un slogan fort : « Grève générale contre la précarité ». C’est pas tous les jours qu’on prend d’assaut un château fort ! Je ne sais pas si je referais des choses différemment, ça fait partie des mouvements que de faire des erreurs.

Mathilde : Il y a beaucoup de meilleurs souvenirs. Il y a les votes en AG, le silence à l’énoncé du vote et puis la marée de main qui se lève et enfin les cris de joie quand la grève est votée. C’est euphorisant de faire partie de cette énergie collective.

Qu’est-ce que ce mouvement a changé pour vous ?

Jon : Beaucoup de choses ont changé pour moi. J’ai confronté pour la première fois mes idées, mes pratiques, à un mouvement social très fort. J’ai rencontré de nombreuses personnes qui sont encore aujourd’hui mes ami-e-s, mes camarades. J’ai appris à prendre la parole en public, devant des AG étudiantes de 2.000 à 3.000 personnes, des médias, l’administration de ­l’université, à faire des intersyndicales et des réunions unitaires, à rédiger des tracts, à gueuler des slogans dans un mégaphone, etc.

Mathilde : Ce qui a changé c’est mon rapport au collectif. J’avais déjà fait des grèves au lycée, je vais en manif depuis que je suis toute petite avec mes parents. Mais quand on a voté la fin de la grève je ne pouvais pas retourner à la normale. C’est pour ça que je me suis syndiquée. Je voulais garder cette dynamique collective, construire avec les autres, débattre, échanger, construire de nouvelles luttes.

Propos recueillis par Julie (AL Saint-Denis)

 
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