Dossier CPE : Interpro, vers la grève générale ?

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Étrangement, le mouvement de 2006 contre le CPE se caractérise à la fois par une unité très large contre cette mesure, et par un rendez-vous manqué entre salarié-e-s et jeunesse scolarisée, les premiers déléguant en partie la lutte à la seconde, et s’enfermant dans un cadre de soutien davantage que de convergence. Revenir sur ce paradoxe, c’est s’interroger sur les difficultés et conditions concrètes de construction d’une grève générale qui, au-delà des incantations d’une part, des renoncements d’autre part, demeure notre objectif.


Les autres articles du dossier :

- Edito : Il y a dix ans, la lutte anti-CPE
- 2006 : déclenchement d’un souffle de révolte
- Repères chronologiques
- Un portfolio du photographe Thibautcho
- luttes de classes : Flux et reflux des luttes étudiantes
- syndicalisme étudiant : Qu’avons-nous construit ?
- Interview de Mathilde et Jon (militante et militant d’AL) :« Un mouvement vraiment populaire »
- Des livres sur la lutte


Le contexte social du printemps 2006 permettait de poser des questions de fond, intergénérationnelles et mettant en cause le système capitaliste. Mais en 2006 le mouvement syndical est essentiellement resté sur le terrain de la solidarité avec les jeunes, ce qui a abouti, inéluctablement, à favoriser les journées de manifestations, plutôt que la construction d’une grève générale. Ce fut le choix très majoritaire des organisations syndicales au plan national (hormis Solidaires et CNT), mais il ne fut guère remis en cause par les équipes syndicales de base. Nous le disions en mai 2006 : « Pendant un mouvement, ce qui est décisif, c’est par nature le mouvement. »

Ni incantations ni renoncements

Dans ce cadre, les révolutionnaires qui ne se contentent pas d’interpeller les directions syndicales prennent en compte les réalités du rapport de forces et s’adaptent à ce qui permet d’exprimer au mieux ce dernier tel qu’il est.

Dans ce cadre, le retrait du CPE a été obtenu dans une configuration assez inédite : grèves et actions radicales de la jeunesse et, majoritairement, pétitions avec les pieds dans des manifestations associant une masse importante de salarié-e-s, de chômeuses et de précaires » [1].

Crier « Grève générale ! Grève générale ! » n’est pas en soi un gage d’avènement de celle-ci. A contrario, en éluder la possibilité, ne pas en discuter la pertinence, refuser de l’organiser, sont des moyens très efficaces pour qu’elle n’existe pas. La très grande majorité de ce que l’article cité nomme « directions syndicales » a effectivement attendu que la parenthèse du mouvement se referme. Le mot d’ordre unitaire portait sur l’abandon du CPE : une très modeste extension au retrait du CNE et de la loi dite pour l’égalité des chances n’a pas été possible.

Le mouvement social installé dans le pays durant deux mois permettait de construire une dynamique, de gagner sur des revendications, de consolider le rapport de forces... Mais rien n’a été fait en ce sens : une sorte de passivité vis-à-vis des événements, comparable à celle récemment vécue dans un contexte tout autre, lorsque le gouvernement a décidé l’état d’urgence et la suppression de libertés comme celle de manifester.

En 2006 comme en 2015, la responsabilité des organisations syndicales, au plan national, est engagée, mais elle n’exonère pas les militants et militantes syndicalistes révolutionnaires des leurs. Ne pas mettre en œuvre une conception dynamique de la lutte des classes, c’est inévitablement favoriser le statu quo !

L’unité et ses dialectiques

En 2006, le contexte syndical est marqué, du début à la fin du mouvement, par une configuration doublement inédite. Premièrement, l’intersyndicale rassemble CGT, CFDT, FO, CFTC, CGC, FSU, Unsa, Solidaires – ces deux dernières ayant toujours été ­mises à l’écart depuis leur création. Deuxièmement, les organisations syndicales ont travaillé avec les organisations de jeunes.

Un rapport dialectique s’est ainsi créé : unité syndicale fortement appréciée par les salarié-e-s, mais tendance à tirer vers le plus petit dénominateur commun pour la maintenir ; appui syndical dans la durée vis-à-vis des organisations de jeunes, qui facilite le transfert vers un mouvement de solidarité avec ces derniers là où il fallait une lutte interprofessionnelle remettant fondamentalement en cause la précarité.

La balance penche à chaque fois en fonction des rapports de forces. D’où la nécessité de construire et renforcer des outils de lutte, pérennes et en capacité, le moment venu, d’être une alternative aux institutions, y compris syndicales.

Quand la répression radicalise

Le gouvernement comptait sur le classique « rejet des casseurs », facilement considérés comme extérieurs au mouvement, pour diviser les syndicats. En vain. D’abord parce qu’il avait lui-même « radicalisé » les organisations les plus modérées en les tenant totalement à l’écart de ses décisions sans les classiques séances dites de concertation qui font vivre les bureaucraties syndicales.

Ensuite parce qu’une partie du mouvement syndical a pris les devants, en adoptant une position offensive sans se laisser enfermer dans les seuls choix de « condamner ou pas », qui obligent à se situer comme extérieur ! Ainsi, Sud-Rail titrait un de ses tracts : « La meilleure façon de mettre fin aux occupations de voies SNCF, c’est d’abroger le CPE et le CNE ».

Les gares étant une des principales cibles des actions étudiantes, il n’était pas question de nier les conséquences sur le travail des cheminots et cheminotes chargé-e-s d’assurer la sécurité. Mais le syndicat rappelait que c’était le gouvernement qui décidait en réalité de maintenir ce désordre ferroviaire, par son refus de retirer sa loi illégitime.

Ultime illustration de la solidarité syndicale renforcée par la répression : après qu’un adhérent de Sud-PTT a été gravement blessé à la fin de la manifestation parisienne du 18 mars, toutes les organisations convenaient que le cortège ouvrant la suivante serait (chose impossible jusque-là) celui de Solidaires.

Les manifestations montrent le renforcement du mouvement au fil du temps : 500 000 personnes le 7 février, un million le 7 mars, un million et demi le 18, trois millions le 28.

Exigeant le retrait d’une loi déjà votée par le Parlement, ce mouvement était porteur de remises en cause profondes : une loi validée selon les usages de la république peut être, aussitôt, mise à bas par la pression populaire ! Étaient en jeu tous les débats autour de la démocratie directe ou représentative, de la république bourgeoise qui est loin d’être celle des égaux, de la légitimité de l’organisation autonome de la classe ouvrière...

Tous ces débats qu’on peut avoir lorsqu’il y a une grève, à travers les piquets, les assemblées générales, les casse-croûtes sur le lieu de travail, et qui sont bien plus restreints dès lors qu’on va seulement de journée d’action en journée d’action.

Christian (AL 94)

 
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