AL Rail n°2 (juillet 2002)

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Après l’élan des manifestations anti-Le Pen d’avril dernier, après la cuisante défaite de la gauche gestionnaire aux législatives, et face aux menaces du nouveau gouvernement, une Gauche anticapitaliste se cherche aujourd’hui : nombre de militant(e)s et de citoyen(ne)s engagé(e)s, politiquement organisé(e)s ou non, sont aujourd’hui disponibles pour des débats et des élaborations communes, sans sectarisme ni dogmatisme.

Pour répondre à ce besoin d’unité et de réflexion, qui dépasse largement les groupes constitués et les courants nommés, Alternative libertaire a renouvelé, lors d’une Coordination nationale tenue le 18 mai dernier, sa proposition d’aller ensemble, le plus rapidement mais aussi le plus unitairement, le plus largement possible, vers la formation d’un grand Mouvement anticapitaliste.

Afin de contribuer à l’émergence de ce mouvement, Alternative Libertaire a multiplié les contacts ces dernières semaines. Ainsi avons nous échangé avec Les Alternatifs, la Fédération Anarchiste, la Ligue Communiste Révolutionnaire, les Communistes refondateurs, et bien d’autres. Les militant(e)s d’Alternative libertaire participent également à plusieurs Forum et regroupements locaux, qui posent tous la question d’une alternative à construire.

Après ces premiers échanges, il nous semble utile d’évaluer les possibilités mais aussi les difficultés rencontrées :
- Les signes les plus encourageants viennent des échanges à la base, dans de nombreuses localités, où des militants d’extrême gauche, libertaires, écologistes, communistes, ou issus des mouvements sociaux, ont ouvert de véritables espaces de débats.
- Les signes les plus inquiétants viennent d’appareils qui semblent ne retenir des aspirations exprimées que ce qui peut contribuer à leur propre développement, dans une logique de construction partidaire masquée par des simulacres d’ouverture. Ainsi sommes nous consternés en écoutant certains communistes refondateurs proposer une vaste alliance allant de l’extrême gauche... au Parti Socialiste, sans tirer le moindre bilan de fond de l’expérience funeste de la gauche "plurielle", qui a géré des années durant le capitalisme, sous la férule de ce même Parti Socialiste. Ainsi réprouvons nous également la forme très peu unitaire prise par la démarche initiée par la LCR, qui prétend organiser des "Forum anticapitalistes" larges et pluralistes, mais qui conserve l’entière maîtrise de l’initiative et ne se prive pas de communiquer auprès des médias sur le fait que le débouché en sera un "nouveau parti à gauche de la gauche"... en clair, la LCR rebaptisée. Ces réserves exprimées, nous continuerons à intervenir, par soucis d’unité et de dialogue, dans les débats et Forum organisés par les uns et les autres. Mais sans cacher nos critiques et nos propositions.

Les militant(e)s d’Alternative Libertaire défendent en effet le projet d’un Mouvement anticapitaliste non cartellisé : une démarche partant de la base, élaborée et maîtrisée par des collectifs et des espaces locaux de débats largement ouverts aux individus. Une telle démarche nous semble nécessaire pour créer un Mouvement, un pôle anticapitaliste novateur :
- Un mouvement "politique", mais au sens noble et non pas au sens politicien du terme, qui romprait donc avec les formes et les fonctions traditionnelles des partis, et qui ne s’enfermerait ni dans les priorités électoralistes ni dans les tête à tête organisationnels. Les militant(e)s d’Alternative Libertaire ne manqueront pas d’interroger leurs partenaires sur la question de l’État, ainsi que sur le bilan de la participation des Partis de gauche au gouvernement et leur gestion du capitalisme.
- Un creuset, un cadre collectif d’élaboration, qui permettrait l’invention d’alternatives au capitalisme et à la tyrannie du marché. Un mouvement subversif donc, élaborant un projet alternatif de démocratie et de redistribution des richesses. Projet qui, à notre sens, devrait être autogestionnaire.
- Un mouvement pluraliste, qui chercherait la confrontation des idées, mais en étant respectueux des différences d’orientation. Un mouvement démocratique, autogéré, dont il serait vain de préciser à priori les contours, mais qui devrait se donner des formes et des pratiques cohérentes avec son but : l’Émancipation de toutes et de tous, l’Égalité, la Liberté.
- Un mouvement qui respecterait scrupuleusement l’autonomie des mouvements sociaux, tout en étant largement ouvert aux acteurs de ces mouvements. C’est à dire que, selon nous, un vaste Front de l’égalité et de la solidarité est aussi à construire. Convergence directe des mouvements sociaux, ce Front sera en mesure de formuler ses propres exigences et son propre Projet de société. Nous pensons même que sans une telle dynamique, partant des luttes sociales réelles, aucune transformation profonde de la société n’est envisageable. Nous n’attendons donc pas tout d’un Mouvement politique anticapitaliste. Certes, Mouvement anticapitaliste et Mouvement social peuvent s’enrichir mutuellement dans le respect de l’autonomie et de l’identité de chacun. Mais il est grand temps, pensons-nous, de rompre avec la conception dirigiste qui soumet le Mouvement social à la direction éclairée du "Parti" : il ne doit être ni la succursale de la gauche gestionnaire ni celle d’une gauche anticapitaliste.
- Un mouvement internationaliste enfin, "alter mondialiste", qui multiplierait les liens de solidarité avec les résistances du monde entier.

Alternative libertaire (Secrétariat national), le 29 juillet 2002


AL-Rail n°2
Vers un grand mouvement anticapitaliste
AL-Rail n°2bis

Femmes de ménage immigrées, elles se rebellent face à la multinationale ACCOR...

Alternative Libertaire a rencontré Fathy MAYAN, porte parole des
grévistes et déléguée du personnel (SUD) dans l’entreprise Arcade,
sous-traitant d’ACCOR pour le nettoyage de ses hôtels (Ibis, Mercure,
Novotel, Etap…). ACCOR, c’est aussi l’entreprise qui gère les centres
de rétention, qui s’occupe de l’expulsion des sans papiers et qui
organise dans ses hôtels les réceptions du Front National...

AL : Fathy, quels sont les raisons qui vous ont poussé à démarrer
ce conflit ?

Notre patron nous oblige à nettoyer 4 chambres minimum par
heure, ce qui n’est pas faisable. Avec cette clause dans nos contrats
de travail, il se sert de çà pour ne pas nous payer nos heures.
Dans les faits, il nous rémunère à la tache, ce qui n’est pas légal.

AL : Ce problèmes de cadence est courant dans les hôtels ?

Bien sûr, c’est partout pareil. Si nous n’acceptons pas ces conditions c’est la porte.

La plupart des entreprises de nettoyage ont les mêmes méthodes. Tout le monde, y compris l’inspection du travail est au courant, mais laisse faire. Ceci permet aux donneurs d’ordre de bénéficier de coût de marché dérisoire.

AL : Comment peux-tu supporter ces charges de travail quotidiennes ?

Aujourd’hui, j’ai de plus en plus de mal à assumer mon activité. J’ai des douleurs au dos, aux épaules et aux poignets. De nombreuses femmes de ménage sont en accident de travail. De plus comme les horaires sont souvent modifiés au gré des patrons, il est difficile de faire garder mes enfants avec le peu de salaire que je gagne, environ 650€ par mois.

AL : Au bout de 70 jours de conflit, dans quel état d’esprit sont les grévistes ?

Nous sommes encore plus motivé. La solidarité s’organise autour de nous financièrement. Les syndicats SUD, le collectif « Stop précarité » et beaucoup d’associations de lutte contre les exclusions nous aident notamment en diffusant des tracts devant les hôtels ACCOR pour dénoncer le comportement de cette entreprise.

Nous irons jusqu’au bout car c’est notre dignité qui est en jeu et c’est une lutte contre l’esclavagisme soit disant aboli par Victor Schlecher en 1848. Le seul regret qu’on peut avoir, c’est que les « grandes » confédérations syndicales n’entrent pas dans ce conflit. Ceci permettrait d’élargir nationalement cette lutte légitime.

AL : Pourquoi le patron d’Arcade refuse de négocier ?

Il est soutenu par le groupe ACCOR et toute la profession. Lâcher sur notre revendication de 2,5 chambres par heure avec 35 heures par semaine changerait grandement nos conditions de travail. Rapidement l’ensemble des salariées demanderait, justement, l’équité. Et çà, les patrons ne sont pas prêts à cesser leurs méthodes moyenâgeuses basées sur le fait qu’il est facile de tromper les immigrés de fraîche date qui bien souvent ne savent ni lire et écrire. Ils en profitent pour les voler sur les heures, sur leur paie, etc.

AL : Face aux discours sur l’immigration et l’intégration comment réagis-tu ?

Une grande partie des représentants de l’état français et le patronat ont volontairement empêché les immigrés de s’intégrer pour mieux les exploiter.

AL : Nous te remercions pour cette interview et te souhaitons bonne chance pour la suite.

Cela fait plus de 5 mois que la lutte continue ! Et chaque jour, les grévistes (très majoritairement des femmes) se réunissent, décident des actions à mener, mandatent leurs représentant(e)s aux négociations, débattent des suites à donner,...

Alternative Libertaire appelle à la solidarité pour les grévistes d’Arcade en envoyant un soutien financier (SUD Nettoyage 17 boulevard de la libération – 93200 Saint Denis) et en participant aux actions menées dans le cadre de ce conflit.

Pour toute infos : http://ras.eu.org/arcades


<titre|titre=Six mois de grève...>

Nous avons rencontré Christian Chedouba, responsable à
SUD Rail du secteur « nettoyage » ; il fait le point sur la lutte
menée par les femmes de ménage des hôtels ACCOR/ARCADE
(voir l’interview de Fathy Mayan, porte parole des grévistes dans
le n° de juin d’Alternative Libertaire).

Dans le conflit Arcade, ou en est on aujourd’hui ?

Ce conflit qui a démarré le 7 mars se poursuit avec la même
détermination pour toutes les copines. Mais malgré l’important
mouvement de solidarité qui s’est manifesté les impératifs liés à
l’argent font que les difficultés prennent le dessus.

Ceci dit, rien ne sera jamais plus pareil pour ces femmes qui ont
mené une lutte exemplaire ; confrontées au diktat du patronat et
à ses impératifs capitalistes, elles affirment aujourd’hui bien haut
que par la lutte on peut se faire respecter et faire valoir ses droits.

L’extension n’a pas été possible, pourquoi ?

Dès le début du conflit la direction de la société ARCADE a eu
recours au syndicat jaune du secteur nettoyage pour briser la grève,
les délégués CGT ont pratiqué toutes sortes de pression sur les
grévistes et de désinformation auprès des salariés de la société
pour les dissuader de nous rejoindre.

Nos forces militantes, trop réduite même si nous sommes le deuxième syndicat dans l’entreprise, n’ont pas suffit pour faire face a cette offensive orchestré par la direction, la CGT et FO. Les intérêts personnels de représentants syndicaux ont primé sur la défense des salariés. Le licenciement de 8 grévistes dès le début du conflit, n’a pas été non plus de nature à amplifier le mouvement. Mais la sympathie pour la démarche entreprise par le syndicat SUD bénéficie se traduit aussi par un fort courant d’espoir parmi les salariés du nettoyage.

Un comité de soutien existe ; quel est son rôle ?

Le comité de soutien est constitué des syndicats SUD et CNT, de syndicalistes appartenant à des organisations qui ne soutiennent guère ces luttes des milieux précaires (Mac Do, nettoyage, Disney etc.), de personnes non syndiquées et de représentant d’associations de précaires. Il organise des actions de solidarité financières et aussi militantes sur le terrain. Aujourd’hui, compte tenu de la faible mobilisation des organisations due en partie à la période estivale c’est le comité de soutien qui met en œuvre les actions sur le terrain.

Quelle sont les perspectives ?

Au delà d’ARCADE et du groupe ACCOR c’est le nettoyage dans son intégralité et le système de la sous-traitance qui est ébranlé. Quand un groupe comme ACCOR, qui se gargarise de sa politique sociale mais qui en fait est l’un des plus grand profiteur de la misère humaine, se remet en cause, et revoit toute sa politique de sous-traitance, c’est une victoire des travailleurs.

Ce conflit a créer une dynamique de lutte, mais également sensibilisé largement sur les problèmes du nettoyage. Nous avons l’opportunité de construire un véritable rapport de force dans ce secteur, notamment via l’union « Solidaires » si nous en avons la volonté politique.

Il en est de même en ce qui concerne l’intersyndicale SUD Nettoyage, CNT Nettoyage et le collectif CGT de la Propreté (oppositionnels au sein de la CGT), qui doit constituer un pôle revendicatif fort et influer sur le comportement des organisations confédérées.

Rares sont les salariés du nettoyage, ou les patrons qui ne soient pas au courant de ce conflit. Ce ne sera pas sans conséquence pour l’avenir, si les organisations syndicales sont capables de saisir cette opportunité.

Les confédérations « officielles » et leurs représentants, qui accompagnent le système, n’ont aucun intérêt à ce qu’il cesse, ne serait-ce que par le profit qu’il engendre pour ses dirigeants. Quand aux autres syndicats (SUD, CNT et les collectifs CGT), nos forces seules sont encore trop faibles. Une prise de conscience des syndicats « Solidaires » pourrait constituer une alternative, mais nous avons du mal à prendre en charge l’ensemble de ces secteurs, pourtant nids de précarité et de détresse. Quant à la CGT Nettoyage, le mouvement de contestation contre la corruption de ses dirigeants s’est accentué, on peut y voir un espoir, mais à quel terme ?

Plusieurs échéances juridiques seront aussi déterminantes :
- L’annulation des licenciements (en départage le 10 septembre devant le tribunal des prud’homme de paris).
- La liquidation des astreintes devant le TGI de Paris le 13 septembre.
- L’audience devant le tribunal de Police de Paris le 20 septembre, portant sur les nombreuses irrégularités des contrats de travail.
- L’audience devant le tribunal des prud’hommes de Paris le 20 novembre, portant sur la régularisations des heures de travail non payées.
- L’enquête ordonnée par le TGI de Paris et portant sur le droit syndical.

 
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