prostitution : La question des clients

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Suite à la parution de l’article « Que faire du client ? » dans Alternative libertaire de mars dernier, nous publions ici un point de vue alternatif sur la question, AL n’ayant pas de position arrêtée pour le moment sur ce sujet.

Nous sommes abolitionnistes et nous ne pensons pas que l’intervention de l’Etat, sous quelque forme que ce soit, puisse faire avancer d’un pas cette lutte presque invisible. La réalité de la prostitution est très peu connue dans son ensemble et pour cause, elle est d’une grande complexité.

Si la traite en est la face la plus visible et la plus mortifère, la prostitution dans toutes ses formes est génératrice de violence. Pour autant, nous ne pensons pas pouvoir en faire peser tout le poids sur les clients dont la morphologie sociale recouvre une réalité multiple. Il ne nous semble pas possible que l’abolition de la prostitution puisse passer par la coercition, mais bien plutôt par la remise en cause du système patriarcal, qui ne peut se faire que par la base.

On ne peut changer la société par la justice bourgeoise

Nous analysons l’appareil législatif et judiciaire comme un outil de répression et de domination de la classe dominante contre la classe des exploité-e-s. En tant que communistes libertaires, nous nous opposons également à toute mesure répressive, toute manifestation d’autorité et d’arbitraire. Pour cette raison et quelque soit la lutte menée ou le but recherché, nous ne pouvons soutenir une quelconque démonstration sécuritaire de la part de l’État. On ne soigne pas le mal par le mal…

En outre, les solutions sécuritaires n’ont jamais fait leurs preuves que pour protéger les intérêts de la bourgeoisie. La répression des clients ne nous semble pas déroger à cette règle. Déjà en 1917, Emma Goldman, dénonçait l’Etat qui, en partant en croisade contre la prostitution, précarisait d’avantage les prostituées et favorisait le développement du proxénétisme [1].

Nous nous interrogeons sur l’utilité réelle que peut avoir la punition des clients. Est-ce que cela peut réellement dissuader les clients ? Est-ce un moyen pour aboutir à l’abolition de la prostitution ? Nous ne le pensons pas. Nous ne voyons pas en quoi une peine d’amende ou de prison peut conduire un client à remettre en cause le système patriarcal dont la prostitution est une « excroissance voire la caricature » [2].

Seule la lutte contre la société patriarcale peut mener à une telle prise de conscience.

Or l’appareil étatique – autant législatif que judiciaire – n’a aucunement vocation à mener cette lutte mais contribue à perpétuer les inégalités de classes et de sexes. Si l’on se penche sur les effets des lois anti-proxénétisme, on réalise que la répression des proxénètes a conduit les prostituées à se retrouver entre la menace de l’Etat et celle de leurs maquereaux.

Celles-ci se retrouvent d’ailleurs souvent accusées de proxénétisme par crainte d’accuser leurs proxénètes.

La justice est un instrument de la société de classes qui condamne ceux qui s’y retrouvent confrontés en fonction de leur origine sociale. La répression n’est évidemment pas la même pour tout le monde et un dispositif sécuritaire appliqué aux clients de la prostitution conduirait une fois encore à la condamnation des plus pauvres. A la lecture du rapport de la mission d’information parlementaire sur la prostitution sorti en 2011 [3], on réalise que les lois sécuritaires visant la prostitution tendent en plus à devenir un outil de la lutte contre l’immigration, si chère à l’État en temps de crise.

Il est ainsi impensable pour nous de soutenir le dispositif répressif étatique afin de lutter contre le système patriarcal.

Être abolitionniste ne signifie pas être moraliste

Présenter la pénalisation du client comme solution, c’est ignorer les systèmes de domination dans lesquels la prostitution s’insère : le patriarcat et le capitalisme. Il y a une différence entre affirmer « la prostitution c’est mal » et, « la prostitution est un mal social ».

Dans le premier cas, les prostitué-e-s et les clients sont jugé-e-s moralement, et par suite, le client, ils sont tous deux susceptibles d’être punis.

Dans le second, nous cherchons dans le fonctionnement de la société, quelles sont les causes et les facteurs conduisant les personnes à se prostituer, et ceux qui en favorisent la demande. Ainsi, tant que pour des femmes, il sera plus vivable de se vendre comme objet sexuel, que d’être agent de la production, le système prostitutionnel ne disparaîtra pas. La place du client dans le système prostitutionnel fait de lui un maillon, il ne peut en être la source.

Sans quoi, c’est une réforme morale qu’il nous faudrait attendre, en misant sur l’élimination d’un instinct primitif de l’homme qui le pousserait à la consommation de services sexuels. De telles lois s’appuient et véhiculent un ordre moral aux aspects puritains, bordé d’humanisme mal placé, elles participent en fait au maintien de ce système.

Nécessairement, des conséquences

Cette loi ne vise pas les prostituées dit-on. Mais son but, tout du moins annoncé, est bien de réduire le nombre de prostituées. Il paraît difficile de ne pas admettre qu’elle touche les personnes concernées. Faire fi de ces conséquences, c’est les accepter, or elles ne peuvent qu’augmenter la précarité des prostituées. En effet, le client est la source de revenu principale des travailleuses et des travailleurs du sexe, ces derniers n’auront donc pas d’autre choix s’ils souhaitent continuer leur activité, que de s’adapter quitte à se mettre en danger : éloignement des lieux où la police est trop présente, donc plus grande exposition à la violence ; augmentation de la nécessité d’un intermédiaire, donc travail pour les proxénètes ; installation ou aggravation de la concurrence et changement continuel de lieu de travail, donc plus grande difficulté à la création de lieux collectifs de santé, de protection ou de lutte…

Si cette loi ne vise pas « directement » les personnes qui se prostituent, elle n’est accompagnée d’aucune mesure réelle assurant leur sécurité et/ou leur sortie de la prostitution.

De telles conséquences, en plus de mettre en danger et d’aggraver les conditions de vie des personnes prostituées se présentent comme un réel frein à toute possibilité de lutte collective, et ainsi comme réelle barrière à la possibilité d’une émancipation des prostituées par elles-mêmes. Car enfin, n’est-ce pas là la meilleures garantie d’une émancipation réelle, qu’elle soit mise en place et portées par les personnes opprimées ?

Flo et Marine (AL Montpellier)

[1Emma Goldman, Anarchism and Others Essays – sur le trafic d’esclaves blanches et la prostitution en Amérique, 1917

[2Brigitte Raskin, « Prostitution et société patriarcale », in Déviance et société, 1986 - Vol. 10 - N°3. pp. 289-291.

[3Rapport parlementaire de mission d’information sur la prostitution, n°3334, 13 avril 2011

 
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