Claude Guillon : « Les Enragés ont fait la révolution, mais ils ont été faits par elle »

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Jacques Roux, surnommé «  le curé rouge  », fait partie de ces anonymes qui ont fait la Révolution française et qui ont été victimes de la Terreur. Peu connu, on retient souvent de lui cette phrase, qu’il prononça face à la Convention nationale (l’assemblée législative de la Ire République)  : «  La liberté n’est qu’un vain fantôme, quand une classe d’hommes peut affamer l’autre impunément.  » La biographie que lui a consacré Walter Markov, historien allemand, est enfin traduite et publiée par les éditions Libertalia, 50 ans après sa première publication, après un gros travail d’actualisation mené notamment par Claude Guillon.

Alternative libertaire   : Bien que prêtre, Jacques Roux a participé aux événements révolutionnaires dans le courant des «  Enragés  », considérés comme précurseurs du communisme par Marx. Comment peut-on expliquer ce parcours singulier, d’un ordre privilégié aux révolutionnaires les plus radicaux ?

Claude Guillon  : Roux fait partie du bas clergé, où l’on s’engage quand on vient d’une famille pauvre, pour acquérir un peu d’instruction et un «  état  », un métier. Beaucoup de «  petits  » curés ont joué un rôle dans la Révolution, à commencer par ceux qui représentaient leur ordre aux états généraux, en ralliant le tiers état, et d’autres dans les sociétés populaires, dont ils ont souvent été – au début – les secrétaires.

Obscur enseignant dans un établissement de province, exilé dans la capitale pour échapper aux conséquences d’une histoire confuse, c’est typiquement le genre de personnage dont l’histoire n’aurait pas retenu le nom… si la Révolution ne lui avait ouvert, comme à la chocolatière Pauline Léon ou à l’employé de la poste aux lettres Jean-François Varlet, des horizons nouveaux. Ces gens ont fait la révolution, mais ils ont été faits par elle.

En juin 1793, Jacques Roux prononça un discours célèbre, passé à la postérité sous le nom de « manifeste des Enragés ».

Jacques Roux est le plus âgé de ces militants et militantes, que l’on appellera plus tard les «  Enragés  ». Il a 37 ans en 1789. Devenu curé des Gravilliers, au centre du Paris populaire, il connaît les artisans et les ouvriers, qu’il marie, baptise et enterre. Il connaît aussi le prix des denrées de première nécessité et de la journée de travail, et la misère du peuple. Il est convaincu de l’utilité des femmes dans le processus révolutionnaire, notamment de la Société des citoyennes républicaines révolutionnaires, que Pauline Léon et l’actrice Claire Lacombe vont rallier aux Enragés, en en chassant les Jacobines plus modérées.

Même s’il est impossible de deviner ses sentiments d’avant la Révolution, il est possible que Roux ait fait partie des curés qui considéraient leur rôle d’un point de vue davantage social que religieux, sans foi et encore moins fanatisme particulier. Souvenons-nous cependant qu’à l’époque la religion imprègne toute la société et que le monarque absolu est censé tenir sa légitimité directement de «  Dieu  »  !

La constitution civile du clergé (1790) sépare à peu près le clergé français en deux moitiés. La radicalisation du mouvement populaire, l’opposition des curés «  réfractaires  » (au serment que l’on exige d’eux), puis le mouvement anticlérical, dit «  déchristianisateur  », vont rendre la position d’un Jacques Roux très difficile. Il a bien sûr pris le parti de la révolution, mais il est commode, pour Robespierre par exemple, de l’attaquer comme prêtre. Roux s’en plaint et dénonce les curés comme des charlatans. Il a annoncé son intention d’épouser une «  bonne républicaine  », peut-être la femme avec laquelle il cohabitait, mais il n’en a pas eu le temps.

Comment définir les Enragés et que peuvent-ils nous apporter aujourd’hui ?

Claude Guillon  : Je dois dire d’abord que l’étude de la Révolution française me paraît utile et rafraîchissante, dans la mesure où la majorité des gens du peuple qui la font sont presque sans bagage intellectuel (même quand ils et elles savent lire et écrire) et, par la force des choses, dépourvus de tout le savoir révolutionnaire qui remplit aujourd’hui nos bibliothèques. Or, non seulement ils mettent à bas un système monarchique pluriséculaire, mais ils inventent immédiatement de nouvelles manières de prendre des décisions, de faire de la politique – le tout sans électricité, sans antibiotiques et sans machines à laver…

Le qualificatif «  Enragés  » a été attribué a posteriori à des militantes et militants dont les revendications se rejoignent, à la gauche des Jacobins et de la Montagne. Ils agissent surtout à Paris, mais aussi à Lyon, avec Chalier (Leclerc y a vécu) et à Orléans (Taboureau de Montigny). Ils et elles veulent pousser la Révolution vers ses conséquences logiques en matière d’égalité des conditions, de démocratie directe (mandat impératif et révocabilité des élus), et de participation des femmes à la vie sociale. Ils et elles ne constituent pas un parti, avec des adhérents – même si les Républicaines sont une société de 300 femmes, qui peuvent en mobiliser beaucoup d’autres – et que les Jacquesroutins se réunissent aux Gravilliers. Mais ils sont clairement identifiés par Robespierre comme un courant cohérent, dont il va obtenir en une quinzaine de jours la mise hors circuit, faisant chasser Roux, Leclerc et Varlet du club des Cordeliers et faisant fermer la Société des républicaines, prélude et prétexte à l’interdiction de tous les clubs de femmes. Arrêté et persuadé, à juste titre, qu’il sera condamné à la guillotine, Roux se suicide en prison le 10 février 1794.

Emblème de la section des Gravilliers, dont faisait partie Jacques Roux, où l’on reconnait la devise « Liberté et Egalité. Vaincre ou Mourir ».

Pourquoi traduire cette biographie, déjà vieille de 50 ans, d’un auteur est-allemand ?

Claude Guillon  : À partir du début du XXe siècle, les premiers historiens qui s’intéressent assez aux Enragés pour produire des monographies sur les uns et les autres sont soviétiques  : ils passeront par les camps staliniens. En France, Albert Mathiez (qui n’aime pas Roux), Daniel Guérin et Albert Soboul leur accordent une bonne place dans leurs analyses, mais seul Maurice Dommanget publie un livre sur Jacques Roux (et Pierre Dolivier, un autre curé radical), et Marie Cerati sur les Républicaines révolutionnaires.

Walter Markov, historien, universitaire d’Allemagne de l’Est a travaillé dix ans sur Jacques Roux et les Enragés. Il a publié quatre li­vres en RDA, dont un gros volume en français regroupant tous les écrits (discours, brochures et journal) de Roux, que nous avons tenu à reproduire sur un CD-Rom qui accompagne le livre. Le lecteur et la lectrice peuvent donc suivre le récit en se reportant aux documents. Markov a aussi traduit des textes en allemand et publié de nombreux articles (nous en reprenons plusieurs).

Markov écrit un allemand difficile, qui a donné du fil à retordre à notre équipe éditoriale  : la traductrice Stéphanie Roza d’abord, Jean-Numa Ducange et moi. Par ailleurs, même s’il a été connu des historiens français de la Révolution, et aidé par eux (Soboul, en particulier) pour faire ses recherches en France, son «  héros  » et principal sujet d’étude posait problème  : on craignait en France qu’il ne fasse de l’ombre à Robespierre  ! Le fait que ce projet de traduction puisse aboutir aujourd’hui est donc d’abord la réparation d’une injustice politique et historienne, à l’égard du «  curé rouge  » Jacques Roux mais aussi à l’égard de son biographe et meilleur connaisseur au monde. Le fait que ce livre paraisse chez Libertalia, un éditeur libertaire, en coédition avec la Société des études robespierristes et à son initiative, est un signe de plus que les lignes ont bougé depuis la chute du mur de Berlin.

Outre la mise en forme du texte, pour le rendre accessible en français, nous avons fait un travail de vérification et d’actualisation des références et de la bibliographie et ajouté un appareil critique, inexistant dans le volume original.

Reste-t-il des choses à découvrir et à faire connaître chez les Enragés  ?

Claude Guillon  : J’en suis persuadé ! J’avais publié en 1993 une biographie de Leclerc et Léon (Deux Enragés de la Révolution, La Digitale), complétée depuis par un article sur Pauline Léon dans les Annales historiques de la Révolution française (2005). Dans la deuxième et récente édition de Notre patience est à bout (IMHO, 2016), un recueil de textes des Enragés, j’ai ajouté un texte et une bio-bibliographie de Taboureau de Montigny, qui ne nous est guère plus familier que lorsque Mathiez le surnommait «  l’enragé inconnu  ». Je pense que Varlet, auteur de la fameuse formule «  Pour tout être qui raisonne, gouvernement et révolution sont incompatibles  », mériterait un recueil de ses textes. Quant à la société des Républicaines révolutionnaires, je vais avoir l’occasion d’y revenir puisque je prépare un livre sur les clubs de femmes pendant la Révolution. L’édition française du livre de Markov sur Jacques Roux remet le public francophone au niveau de connaissance du public allemand. J’espère que cette édition suscitera d’autres traductions, et l’ensemble de ces travaux de nouvelles recherches. Et puisque nous parlons d’édition et que Libertalia a republié Bourgeois et bras-nus de Daniel Guérin (dont j’ai rédigé la préface), je souhaite que nous puissions rééditer un jour, sous une forme plus accessible, son gros ouvrage en deux volumes La lutte de classes sous la Première République. Bref  ! historiens et éditoriaux, les chantiers ne manquent pas  !

Propos recueillis par Renaud (AL Alsace)


Lire : Markov, « Jacques Roux, le curé rouge »

La biographie de Walter Markov permet de reconstituer le parcours de ce personnage dont on sait assez peu de choses, y compris dans son parcours avant la Révolution. Devenu curé jeune, sans que l’on puisse deviner un enthousiasme particulier pour la religion, il occupe divers postes de vicaire et d’enseignant en Charente. Il se fait remarquer par ses prêches un peu trop favorables à la révolution, qui sont mis en cause suite à des émeutes visant quelques propriétés de la noblesse de la région en avril 1790.

Renvoyé, il quitte sa région et arrive à Paris, au moment où la constitution civile du clergé oblige les prêtres à prêter un serment de fidélité à la Constitution... ce que beaucoup refusent. Alors que rien ne semblait le pousser à un retour dans le clergé, cette occasion lui permet de retrouver une place de vicaire à Saint-Nicolas-des-Champs, laissée vacante par l’un des prêtres réfractaires.

Dans ce quartier populaire, il participe aux sociétés populaires qui composent cette première Commune révolutionnaire de Paris et s’acharne à défendre le peuple pauvre de Paris, à porter la question sociale jusqu’à la Convention nationale. Le 25 juin 1793, il y prend la parole au nom de la section des Gravilliers et du club des Cordeliers. Son «  adresse à la Convention  » plus tard rebaptisée «  manifeste des Enragés  », provoque de violentes réponses de Robespierre notamment.

Plus qu’un simple récit des évènements, Walter Markov parvient à reconstituer les actions de Jacques Roux, avec lequel il n’est parfois pas très tendre, malgré le peu de traces laissées par ce personnage, et surtout le peu d’informations sur sa vie privée et ses convictions. Le livre est aussi accompagné d’un CD Rom qui regroupe d’autres textes de l’auteur, ou d’autres historiens, dont Claude Guillon, mais aussi des textes de Jacques Roux ou des témoignages sur le travail de Walter Markov.

  • Walter Markov, Jacques Roux, le curé rouge, Libertalia, 2017, 20 euros.

MARKOV, UN NON-CONFORMISTE

Marxiste hétérodoxe, Walter Markov a fait le choix de vivre en RDA après la Seconde Guerre mondiale, qu’il avait passé en prison (depuis 1934) en raison des ses activités communistes. Mais soupçonné de «  titisme  » et exclu du Parti socialiste unifié (SED) en 1951, intéressé par les Enragés alors que la doctrine stalinienne mettait en avant la figure de Robespierre, ses relations avec le pouvoir est-allemand ont toujours été tendues. Ses recherches sur la Révolution française ont d’ailleurs été compliquées par l’interdiction de se rendre en France, qui le poussa en 1957 à passer la frontière illégalement de nuit pour débarquer à Paris au petit matin. Il lui fallu passer tout son temps aux Archives nationales, faire ses recherches dans un temps record et compter sur l’aide de ses amis universitaires en France, pour réussir à écrire plusieurs ouvrages sur Jacques Roux. Après la chute du mur de Berlin, Walter Markov adhéra au Parti du socialisme démocratique (PDS), qui succéda au SED, et mourut en 1993.

 
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