Dossier 1917 : Le fiasco des Journées de juillet

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Enfin  ! Entraînant la base bolchevik, les anarchistes ont réussi à provoquer une insurrection armée. Hélas, ils n’ont pas les moyens de l’emmener à son terme. Le gouvernement sort renforcé de l’épreuve.

Le 4 juillet 1917, à 14 heures, les troupes loyalistes mitraillent les manifestantes et manifestants sur la perspective Nevski, à Petrograd.
Photo de Viktor Boulla.

Commencée en fanfare le 18 juillet, l’offensive russe sur le front austro-allemand, conçue comme une opération tant militaire que politique, vire à la catastrophe en une semaine. Les soldats démoralisés désertent en masse ; Kerenski n’obtiendra pas ses lauriers de nouveau Bonaparte.

À Petrograd, les casernes les plus rouges sont de nouveau en ébullition. Le 1er régiment de mitrailleurs a appris que les deux tiers de ses 10.000 soldats devraient partir au front [1]. Lors d’une AG géante, le régiment déclare qu’il n’acceptera cela que quand la guerre aura pris un « caractère révolutionnaire », chose impossible tant que les capitalistes seront au pouvoir [2].

À Cronstadt, l’exaspération est telle parmi les 80.000 matelots qu’une étincelle suffirait à mettre le feu aux poudres.

A la datcha Dournovo, la FAC fomente l’insurrection

Iosif Bleikhman (1868-1921)
Une des figures les plus influentes et les plus mystérieuses de l’anarchisme à Petrograd en 1917-1918. Orateur omniprésent, c’est aussi un insurrectionnaliste à tous crins, leaders des journées de Juillet. Après avoir pris part au putsch d’Octobre, il s’opposera au pouvoir bolchevik. Il mourra en déportation en 1921.

Réunis le 2 juillet, une quinzaine de responsables de la FAC estiment que la situation est mûre pour tenter le coup de force qu’ils projetaient en juin. Un plan est dressé : soulèvement des mitrailleurs et des matelots, occupation des gares, du central téléphonique, de la Novoïe Vrémia, arres­tation du gouvernement. Le coup d’envoi doit être donné le lendemain et les anarchistes comptent bien, cette fois, entraîner la base bolchevik, sans laisser au comité central du parti le temps de retenir ses troupes.

Le soir même, la Maison du peuple donne un concert aux soldats devant partir au front. Bleikhman et ses camarades font irruption. Leur harangue contre la guerre et leur appel à l’insurrection immédiate enflamment l’assistance. Le concert vire au meeting antigouvernemental.

Le lendemain matin, rebelote à la caserne du 1er Mitrailleurs : la FAC et l’organisation militaire bolchevik tiennent meeting et font acclamer l’idée de marcher en armes, le jour même, sur le palais de Tauride où siègent le gouvernement et le soviet. On élit un Comité révolution­naire provisoire, dont le ­bolchevik Semachko est secrétaire ; des émissaires partent mobiliser Cronstadt et les usines. Pourtant, le scénario est mince, l’orga­nisation sommaire… « La rue nous organisera ! » balaie Bleikhman, fidèle au credo spontanéiste de la FAC.

En réalité, la rue ne va rien organiser du tout, et l’insurrection de juillet va se terminer en eau de boudin. Les anarchistes pensaient qu’on pourrait rééditer la victoire trop facile de février. Ils paieront cher cette légèreté, et les bolcheviks avec eux.

On piétine devant le palais de Tauride

Efim Yartchouk (1886-1937)
Ce révolutionnaire de 1905, déporté en Sibérie, s’est réfugié aux États-Unis où il est devenu syndicaliste révolutionnaire. Après son retour d’exil, il anime le groupe anarchiste de Cronstadt. Acteur d’Octobre, il pourfendra ensuite la dictature communiste dans Volnyi Golos Trouda, entre deux incarcérations.

Le 3 juillet, à 17 heures, venus de Vyborg, 50.000 ouvriers et soldats emmenés par Bleikhman et Semachko marchent sur le palais de Tauride et... rien, ou pas grand chose. Le président menchevik du soviet, sorti pour parler à la foule, se fait huer. En revanche les bolcheviks Trotski et Zinoviev, très applaudis, font acclamer le mot d’ordre « tout le pouvoir aux soviets ». Moment de flottement. On hésite. Puis une averse opportune disperse la foule. Les commandos chargés d’ar­rêter le gouvernement échouent : Kerenski s’est échappé de peu ; les autres ministres se terrent.

Pendant ce temps, à Cronstadt, une délégation de mitrailleurs et d’anarchistes, dont Maria Nikiforova, appellent à la solidarité lors d’un meeting improvisé place de ­l’Ancre. Les leaders SR, bolcheviks (Rochal) et anarcho-syndicalistes (Yartchouk) essaient de temporiser, expliquant que le coup de force est prématuré [3], mais ils se font siffler. Rien ne peut refroidir les marins, qui décident de marcher le lendemain.

Dans la nuit, le comité central bolchevik essaie de statuer. L’insurrection est manifestement ­lancée, et la base du parti y participe. Mais faut-il s’emparer de Petrograd ? N’est-ce pas prendre le risque de constituer un îlot rouge qui sera étouffé par la contre-révolution ? On tergiverse. Rien de clair n’est décidé.

Maria Spiridonova (1884-1941)
Héroïne de la lutte armée contre le tsarisme, elle est, en 1917, la principale animatrice de l’aile gauche du PSR.

Le lendemain matin, 4 juillet, près de 20.000 matelots armés jusqu’aux dents débarquent dans Petrograd, accompagnés de fanfares jouant L’Internationale, agrégeant des dizaines de milliers d’ouvriers. À leur tête : Bleikhman, la SR de gauche Maria Spiridonova et le bolchevik Raskolnikov.

Sur le chemin, la foule se masse devant le QG bolchevik, l’hôtel Kchessinskaïa, espérant un discours de Lénine. Celui-ci, qui désapprouve l’insurrection, renâcle avant de se montrer au balcon. Il ne le fait que pour appeler au calme, déconcertant les adhérents bolcheviks qui ne comprennent pas pourquoi leurs chefs leur tournent le dos.

La suite de la journée va être aussi confuse que la veille. Au palais de Tauride, la foule insulte le soviet : « Prenez donc le pouvoir, fils de pute, puisqu’on vous le donne ! » vocifère un marin dans les oreilles du chef SR Tchernov, qui manque de se faire lyncher.

Le Kaiser allemand manipule les insurgés  !

L’insurrection n’ira pas plus loin. Les anarchistes n’ont été capables que de donner une impulsion, et la direction bolchevik n’a pas souhaité orienter la suite des événements. Faute d’objectif, la foule tourne en rond, puis achève de se désagréger à l’arrivée des troupes loyales, en début d’après-midi. Ces régiments jusque là restés neutres ont été con­vaincus d’intervenir par des révélations fracassantes du gouvernement sur les financements allemands du Parti bolchevik [4].

C’est le début d’une vague de répression contre l’extrême gauche : tandis que les automitrailleuses loyalistes patrouillent dans Vyborg, on saccage les locaux bolcheviks et anarchistes ; on ferme leurs journaux ; on perquisitionne ; on emprisonne les « traîtres à la révolution et à la nation » ; on désarme les unités qui se sont mutinées. La presse de droite exulte. Le temps de la reprise en mains est venu.

Guillaume Davranche (AL Montreuil)


Au sommaire du dossier :


[1Orlando Figes, La Révolution russe t.1, Gallimard, 2009, page 748

[2Alexander Rabinovitch, Prelude to Revolution. The Petrograd Bolsheviks and the July 1917 Uprising, Indiana University Press, 1968, p. 119.

[3P. Gooderham, « The anarchist movement in Russia, 1905-1917 », Bristol University, 1981, page 250.

[4Ce financement du gouvernement allemand, s’il est avéré, semble s’être fait essentiellement à l’insu des dirigeants bolcheviks (lire à ce sujet Marc Ferro, La Révolution de 1917, Albin Michel, 1997, page 517).

 
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