Dossier 1917 : février-mars : Après les tsaristes, chasser les capitalistes

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En février 1917, l’autocratie s’est effondrée comme un château de cartes. Joie quasi unanime. Pourtant, cela ne suffit pas à résoudre la détresse sociale et les souffrances d’une guerre inutile. Or l’intelligentsia socialiste, désireuse de « normaliser » la révolution, ne sait que temporiser. Pourtant, dans certains bastions rouges de Petrograd, l’exaspération est palpable.

« Nourrissez les enfants des défenseurs de la mère patrie. » Défilé des ouvrières du textile de Petrograd criant famine, le 23 février 1917. La météo très clémente pendant une semaine favorisa incontestablement les manifestations de rue.

Quelques années plus tard, les Russes devaient dire de Nicolas II, en plaisantant, qu’il aurait fallu lui décerner une médaille du mérite révolutionnaire à titre posthume, tant il avait œuvré à la chute du régime tsariste par la stupidité de sa politique.

L’histoire ne donne en effet que peu d’exemples d’un gouvernement aussi obstinément attaché à scier la branche sur laquelle il était assis.

L’incompétence et la cruauté de cette monarchie anachronique lui avaient aliéné presque tous les secteurs de la société : l’intelligentsia progressiste évidemment, mais aussi le patronat moderniste et surtout la classe ouvrière et une partie de la paysannerie. C’est par miracle que le régime avait survécu à la révolution de 1905-1906. Son entrée en guerre contre l’Allemagne, en août 1914 devait lui être fatale. Plus que jamais, le conflit mit à nu les tares du régime, incapable de supporter l’effort logistique que représentait la mobilisation de 12 millions de soldats. La campagne qui devait ressouder le peuple autour du triptyque « autocratie-nation-orthodoxie » tourna au désastre.

Dès 1915-1916, la Russie était au bord de la déroute. Discrédité par l’hécatombe, dépassé par les besoins, l’État, en pleine désagrégation, se voyait suppléé, déjà, par les associations citoyennes, patronages et coopératives.

La révolution de février 1917 balaya le régime comme un château de cartes, au soulagement général.

Au terme d’une semaine de grèves, de manifestations et d’émeutes dans la capitale, Petrograd, le tsar, tétanisé, cédait aux suppliques de l’état-major et, sans doute soulagé lui-même, renonçait au trône. Petrograd enneigé accueillit cette abdication par une explosion de joie. Puis, très rapidement, l’opinion publique oublia les Romanov. La page du tsarisme était tournée.

L’intelligentsia socialiste veut apaiser la situation

Pour l’intelligentsia progressiste, c’est un immense espoir, mâtiné d’une sourde angoisse. Espoir de voir la Russie enfin accéder à la « modernité européenne » ; angoisse d’avoir à composer avec un acteur imprévisible, affamé et à bout de patience : le peuple.

Ces troupeaux d’ouvrières et d’ouvriers, vomis par les usines géantes qui ont poussé comme des champignons depuis une vingtaine d’années, que vont-ils exiger ? Ces hordes de soldats mutinés, moujiks affublés d’uniformes que, la veille encore, leurs officiers traitaient comme des chiens, de quoi sont-ils capables ? Ces foules de marins enragés qui, le 1er mars, ont fusillé tout l’état-major de Cronstadt, ont-ils pris goût au sang ? Comment, enfin, va réagir l’arrière-pays et son insondable multitude de va-nu-pieds qui, en 1905-1906, avaient incendié par centaines les manoirs de la noblesse pour s’emparer des terres ?

En ce début mars 1917, pourtant, la foule qui célèbre la révolution en entonnant La Marseillaise est encore bigarrée : dames en chapeau et bourgeois démocrates ; étudiants survoltés ; marins et soldats brandissant leurs fusils ; ouvrières et ouvriers arborant des rubans rouges et qui, déjà, réclament les huit heures ; révolutionnaires quelque peu étourdis par la rapidité des événements et brutalement mis devant leurs responsabilités : que faire à présent ?

Gouvernement et soviet : deux pouvoirs non antagoniques... pour l’instant

À l’issue de Février, deux pouvoirs distincts émergent des ruines de l’État tsariste. D’une part, un groupe de leaders parlementaires constitue un gouvernement provisoire composé de bourgeois modernistes et d’un aristocrate progressiste, le prince Lvov. D’autre part, répliquant l’expérience de 1905, l’intelligentsia socialiste de Petrograd – menchevik, bolchevik et SR – fonde un « soviet [conseil] des députés ouvriers et soldats » et appelle les usines et les casernes à y envoyer des délégués. Miracle : ça marche. Ça marche même au-delà de toute attente. En quelques jours, la salle du palais de Tauride où s’est installé le soviet se remplit de près de 3.000 délégués mandatés. Un Parlement prolétarien est né, mais aussi une administration, qui va veiller au ravitaillement de Petrograd.

Il ne faut pas croire que le soviet et le gouvernement provisoire s’opposent, bien au contraire. Les intellectuels socialistes pilotant le soviet n’ont aucune envie de gouverner un pays en plein naufrage, sous la pression de foules déchaînées qu’au fond d’eux-mêmes ils redoutent. Ils ont été très soulagés que se constitue ce cabinet pour leur servir de paratonnerre, avec un alibi idéologique conforme à la « science marxiste » : la Russie n’est pas mûre pour le socialisme, elle doit au préalable passer par une longue phase de modernisation capitaliste durant laquelle la bourgeoisie doit gouverner.

Dans cette conception, le rôle du soviet se limite à celui d’une « chambre représentative » des intérêts des travailleurs et des soldats auprès du gouvernement… au moins jusqu’à la convocation d’une Assemblée constituante censée définir l’architecture de la Russie nouvelle.

Dans les faits, ce schéma sera intenable. En premier lieu parce que les 250.000 soldats de la garnison de Petrograd envoient des délégués au Soviet et déclarent qu’ils n’accepteront d’ordre que de lui. Idem pour les ouvriers des usines.

La situation est donc paradoxale : le gouvernement émet des décrets mais n’a guère le moyen de les faire appliquer ; le soviet exerce le pouvoir réel, sans en avoir officiellement la responsabilité.

De février à août 1917, il y aura cependant un consensus très net entre le gouvernement provisoire et le soviet de Petrograd : l’urgence à « achever la révolution », à normaliser la situation et à sortir le pays du chaos. Le rôle du cabinet Lvov est donc de gagner la confiance des pays alliés, du patronat, de l’état-major militaire et de l’administration des ministères. Celui du soviet est de modérer les revendications populaires, dont le triptyque fondamental est la terre aux paysans, le contrôle ouvrier sur la production et la conclusion de la paix. Peine perdue. Autant chevaucher un taureau furieux. En remettant sans cesse à plus tard – à la Constituante – la satisfaction de ces revendications, les modérés vont se discréditer en l’espace de six mois, au bénéfice des révolutionnaires.

Dans le reste du pays, parmi les dizaines de soviets qui se sont créés en quelques semaines, la situation est contrastée : certains sont dans la même disposition conciliatrice qu’à Petrograd ; d’autres sont plus radicaux, au premier rang desquels le soviet de... Cronstadt ! Bien que l’île ne soit qu’un district de la capitale, elle se dote de son propre soviet, avant d’accepter son inclusion dans celui de Petrograd  [1]. N’empêche : au fil des semaines, Cronstadt deviendra un bastion bolchevik, anarchiste et SR maximaliste.

Guillaume Davranche


Au sommaire du dossier :


[1Israel Getzler, « Kronstadt 1917-1921. The Fate of a Soviet Democracy », Cambridge University, 1983.

 
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